Critique : Le Lac aux oies sauvages

Chine, 2019

Titre original : Nan fang che zhan de ju hui

Réalisateur :

Scénario : Diao Yinan

Acteurs : Hu Ge, , , Wan Qian

Distributeur : Memento Films

Genre : Gangster

Durée : 1h51

Date de sortie : 25 décembre 2019

3/5

Cinq ans après Black Coal, son troisième long-métrage qui lui avait valu l’Ours d’or au Festival de Berlin, le réalisateur chinois Diao Yinan était en quelque sorte attendu au tournant. Ce n’est pas tant qu’on s’attendait désormais de sa part d’un chef-d’œuvre après l’autre. Il aurait toutefois légitimement pu abréger l’attente de la relève qui devra défendre tôt ou tard les couleurs du cinéma chinois, à la suite de la génération de Jia Zhang Ke. Le Lac aux oies sauvages, un film de gangster au titre presque excessivement poétique, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, satisfait au mieux partiellement nos espoirs. Après un début fort prometteur, magistralement stylisé et réduit à l’essence même de cette forme soigneusement travaillée, le récit a en effet tendance à s’éparpiller, voire à perdre paradoxalement le souffle haletant qui va d’habitude de pair avec une chasse à l’homme. L’étau autour du personnage principal a beau se serrer, notre investissement affectif diminue progressivement, jusqu’à ne plus donner de l’importance au sort de l’ancien chef de gang, réduit au rôle peu enviable de la bête traquée. Au fur et à mesure que les morceaux de bravoure de la mise en scène se raréfient, les failles du scénario deviennent plus apparentes, par le biais d’une intrigue finalement assez superficielle.

© Memento Films Tous droits réservés

Synopsis : Le chef de gang Zhou Zenong est traqué par la police, après avoir tiré sur des agents lors de la fin sanglante d’une compétition de vols de motos. Il a pris rendez-vous près de la gare avec sa femme Shujun, qu’il n’a pas vue depuis des années. Or, ce n’est pas elle qui vient à se rencontre, mais la prostituée Aiai, envoyée par son maquereau Hua. Zenong ignore s’il peut faire confiance à cette femme énigmatique, de laquelle dépendra pourtant la réussite de son plan de sortie complexe.

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Les Jeux olympiques du crime

Lors de sa sortie en juin 2014, Black Coal avait su nous impressionner, grâce à sa capacité de sublimer les couleurs sombres d’une enquête autour d’un crime glauque par le cadre guère plus réjouissant de la Chine contemporaine. Dans Le Lac aux oies sauvages, quelques vestiges persistent de la maestria formelle manifeste de Diao Yinan, surtout pendant la première moitié du film. Notamment le premier retour en arrière, lors duquel Zenong raconte à sa nouvelle complice comment il en est arrivé là, blessé et seul sous une pluie battante, est un véritable cas d’école d’une narration efficace et stylisée. Les éclairages néons, qui plongent le décor urbain dans des tons forcément dénaturés, n’y sont qu’un aspect parmi d’autres, afin de conférer une certaine noblesse artificielle aux bas agissements de la pègre, aux côtés d’un montage très dense et d’une orchestration de la violence qui fait, elle aussi, preuve de concision. Certains motifs de cette première partie feront leur retour ultérieurement, comme la réunion des voleurs ici et des policiers plus tard, sans que cette répétition visuelle ne produise autre chose que le regret que l’audace formelle n’ait pas perduré plus longtemps. Car ces trouvailles esthétiques sont plutôt l’exception au fil de la deuxième moitié du film, puisque certaines y réussissent – les chaussures lumineuses des danseurs sur une chanson de Boney M – là où d’autres nous paraissent plus forcées – la séquence de la fouille du zoo par la police.

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Les baigneuses et le parapluie

Il nous est difficile de distinguer clairement le moment précis de notre décrochage. Peut-être a-t-il eu lieu, une fois que les enjeux de l’histoire étaient dévoilés avec peu d’adresse. Tout ça pour une simple combine autour de la récompense payée en échange d’informations sur le fugitif ?! Dès lors, le récit se contente en effet d’administrer un sursis de moins en moins généreux en termes de temps. Ce qui était limpide et virtuose auparavant se transforme alors en revers et trahisons en cascade contés de plus en plus laborieusement. Pendant que la cote du caïd baisse, il n’y a personne pour reprendre le flambeau de l’identification ou du moteur de l’action, ni le commissaire en charge de l’affaire – Liao Fan, qui était plus convaincant dans un emploi semblable dans Black Coal et qu’on a pu voir entre-temps chez Jia Zhang Ke dans Les Éternels –, ni son interlocutrice privilégiée qui paraît changer d’allégeance à sa guise – Gwei Lun Mei et son interprétation qui, pour faire bref, nous a laissés perplexes. Tout ce qu’il reste alors, c’est une suite de traquenards, dont il devient de plus en plus compliqué à la fois de s’extraire pour le protagoniste, mis à mal par le nombre croissant d’adversaires, et de trouver une réelle justification filmique pour le spectateur. La mise en scène de la violence, encore si ironiquement sublime au moment de la bagarre entre truands dans la cave de l’hôtel, aura alors recours, après tant de guet-apens fortuits, à des trouvailles douteuses. A l’image de ce parapluie en guise d’arme meurtrière, qui représente cependant le symbole ingénieux du projet formel en fin de compte bancal du film : un écran sur lequel le sang gicle à profusion, mais qui ne réussit guère à traverser entièrement son sujet.

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Conclusion

Il y a beaucoup de choses fascinantes, voire enthousiasmantes à voir dans Le Lac aux oies sauvages. Le hic, c’est que elles se trouvent presque sans exception dans les premières minutes du film, cette introduction souverainement menée laissant ensuite la place à une chasse à l’homme plus classique, aux rebondissements pas toujours négociés avec finesse. Ce n’est pas une déception assez marquée pour qu’on se détourne définitivement des films de Diao Yinan, même si le coup d’éclat de son film précédent s’en voit malgré tout relativisé.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles