Félix et Meira : entretien avec Maxime Giroux

À découvrir ce mercredi 4 février dans les salles françaises, Félix et Meira (critique), qui a remporté face à Mommy de Xavier Dolan le prix du meilleur film au 2014. Le réalisateur Maxime Giroux a bien voulu nous accorder un entretien très éclairant sur cette histoire d’un amour impossible entre un montréalais francophone () et une mère de famille juive hassidique (), à une heure où les questions sur les « communautés » sont particulièrement brûlantes. Il nous confie également ses projets…

est ton deuxième long-métrage. Que représente-t-il pour toi ?

C’est un projet très différent du travail que j’avais fait avant – dans les courts métrages aussi –, qui portait surtout sur la banlieue nord-américaine. J’avais un esprit très critique à l’égard de cette banlieue, où j’ai grandi. Et là tout à coup, avec Félix et Meira, je fais un film sur une communauté que je ne connais pas, que j’ai eu envie de découvrir et en fait cela change tout : à la place de parler de moi, je parle d’une communauté que je ne connaissais pas. C’est un film sur l’ouverture beaucoup plus que sur la fermeture.

… une ouverture, paradoxalement, vers une communauté fermée. Pourquoi avoir choisi les juifs hassidiques ? 

La raison pour laquelle j’ai fait ce film, c’est que j’habitais dans un quartier à Montréal où il y a environ 15 000 juifs hassidiques. Parmi ces 15 000 personnes, il y a douze communautés. Mon film porte sur la communauté Satmar, qui est une des communautés les plus fermées. Elle l’est encore plus qu’en Israël parce que, quand ils ont immigré vers 1910 à Montréal, les juifs de la communauté Satmar ont vraiment eu le désir de sauvegarder le judaïsme, leur communauté et le yiddish, donc ils ne se sont vraiment pas intégrés à notre communauté. Et nous, on n’a pas fait le premier pas pour les intégrer non plus.
J’habitais donc dans ce quartier-là. Je disais bonjours aux mecs, mais les femmes ne me regardaient pas, elles baissaient les yeux, souvent elles changeaient de trottoir. Je ne connaissais absolument rien sur eux, tout comme mes concitoyens. Et un jour j’étais assis à un café avec mon co-scénariste , le café où on allait tous les jours et où passaient des dizaines de juifs hassidiques. On cherchait un sujet pour notre prochain film et en même temps, on commentait « ah tu vois cette femme-là, elle est jolie », tout en se disant qu’on ne connaissait rien de cette communauté… et là je me suis dit: « je crois qu’on a notre sujet de film ! Une femme juive hassidique qui tombe en amour pour un montréalais francophone… »
C’est vraiment par curiosité qu’est venue l’idée. On s’est dit qu’on allait devoir en apprendre un petit peu plus. Quand on a commencé à écrire, et on s’est rendu compte que ça allait être beaucoup plus difficile qu’on ne le pensait. Quelques mois avant le tournage, j’ai eu extrêmement peur car justement ça n’était pas évident d’entrer dans cette communauté.

Pourtant, Félix et Meira pénètre dans l’intimité de la famille très orthodoxe de Meira, montrant jusqu’aux moindres détails son mode de vie. Quelles ont été vos sources ?

Il y avait bien sûr les livres, qui nous ont beaucoup aidés. Mais surtout, je me suis baladé à vélo, à pied, et j’ai rencontré des gens de la communauté. Je m’intéressais à eux. Eux étaient très surpris et ont commencé à m’accueillir. Ils m’ont fait visiter des synagogues, j’ai eu la chance de boire avec certains mecs, de parler religion, philosophie,… jusqu’au moment où je leur disais que je voulais faire un film. Alors, quand je leur racontais l’histoire du film, la discussion s’arrêtait. On pouvait parler d’autre chose, mais pas de cinéma. Pour eux c’était impossible qu’une personne puisse sortir de la communauté, encore moins une femme. Pourtant, dans le film, cinq comédiens sont des ex-membres de la communauté, dont le mari, . Il a fait partie de la communauté pendant vingt ans. Il se levait tous les matins en se lavant les mains. Quand il le faisait dans le film c’était donc vraiment très naturel. Je n’aurais pas pu faire ce film sans ces acteurs.

Meira fait du dessin, c’est son seul moyen d’expression. Pourquoi le dessin ?

En faisant nos recherches, on a été fasciné par le fait que les jeunes enfants puissent dessiner et qu’à l’âge de six ans, cela s’arrête. Ils n’en ont plus le droit. Meira, elle, dessine en cachette, c’est son côté enfant. On a aussi été surpris par le fait qu’à douze ans, l’éducation des jeunes filles continue mais surtout pour qu’elles deviennent de bonnes mères. Jusqu’à dix-sept ans, l’éducation n’est basée que là-dessus. Et à dix-huit ans elles se marient. Meira, elle, reste un peu enfant. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si Felix a gardé lui aussi ce côté-là, complètement irresponsable.

Mais Félix et Meira n’est pas pour autant un documentaire sur la communauté juive hassidique…

C’était une façon de découvrir la communauté juive hassidique, mais c’est aussi un film sur l’émancipation d’une femme. D’une certaine façon, c’est un film sur une immigrante, une personne qui doit quitter son pays, sa communauté, sa société, pour découvrir une autre communauté. Et elle le fait pour elle bien sûr, mais elle le fait surtout pour sa petite fille.

Penses-tu que certains membres de la communauté, que tu as rencontrés, iront voir le film ?

À l’origine, ces communautés-là n’ont pas même le droit de regarder notre cinéma. Dans les faits, certains le font, mais un bon juif hassidique ne le fera pas. Donc ils ne pourront malheureusement pas voir le film. Mais je sais que certaines personnes iront voir le film malgré tout. Ma tristesse, c’est que je sais que ceux qui iront le voir ne seront pas très contents…

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Si tu devais t’identifier à un personnage, ce serait Félix ?

Félix, ce n’est pas moi non plus, mais c’est un peu un portrait schématisé de la société : l’enfant blanc qui a tout eu, dont les parents ont beaucoup d’argent. Il a tout pour réussir, mais finalement il est malheureux, n’a jamais grandi et est quand même un peu dépressif. Cela ressemble beaucoup à notre société occidentale. On a tout, on est très intelligent, on n’a pas faim, on boit du bon vin, mais on est un peu perdu, on n’est pas capable de s’engager.

La vie de Meira est régie par la religion et la famille, quand Félix se targue du matérialisme le plus complet. Était-ce l’idée d’opposer radicalement ces deux sociétés ?

Exactement, pour dire que ni l’une ni l’autre n’est parfaite. Avoir trop de liberté, c’est bien, mais en fait on pense qu’on a une liberté alors qu’on est prisonnier de quelque chose. De l’autre côté, la communauté juive hassidique, c’est très encadré. Mais quand on veut en sortir on se fait taper sur les doigts.

Malgré toute la rigueur du mari de Meira, n’y-a-t-il pas une certaine complicité entre lui et sa femme ?

Je pense qu’il l’aime et qu’elle l’aime quand même. Dans cette communauté-là, les mariages, sans être arrangés, sont programmés, c’est-à-dire qu’à dix-huit ans à peu près on leur fait rencontrer un mec, une fois, deux fois, et à la fin tu dis oui ou non.
Dans le film, si Meira quitte son mari, ce n’est pas parce qu’elle ne l’aime plus. Il est quand même une bonne personne, un bon père de famille. Si elle le quitte, c’est parce qu’elle a besoin de trouver son chemin, et la religion ne lui donne pas ça. Elle se sent opprimée. Donc je pense qu’il compris que sa femme ne pourra jamais être heureuse dans cet encadrement-là, et c’est pour ça qu’il la laisse partir. C’est très généreux. C’est un beau geste.

Pourquoi est-ce Meira qui quitte la communauté, plutôt que son mari ?

Les personnages féminins m’intéressent plus que les personnages masculins. Déjà dans la vie je trouve que la femme est beaucoup plus complexe que l’homme. C’est très facile d’être un homme dans notre société, la femme n’a pas autant de chance. Et en plus de ça ce n’est pas évident d’être une belle fille. Je ne peux pas le vivre moi-même, mais je sais qu’une belle fille doit encore plus se prouver. Une belle fille est là juste parce qu’elle belle… Les femmes, dès leur jeune âge, doivent être parfaites, dans tous les sens : une bonne mère, une personne intelligente, une bonne copine, une bombe sexuelle aussi. On nous en demande moins, aux hommes, on peut être complètement imparfait et ça marche (rires). Félix et Meira n’est pas tout à fait un film féministe, mais l’émancipation de la femme y est très importante.

Martin Dubreuil et Hadas Yaron forment un couple à la fois étrange et harmonieux. Dans quelle mesure es-tu intervenu dans leur jeu ?

Hadas Yaron vient d’Israël, elle parle hébreu, et elle a appris le yiddish et le français pour le film. Martin, je le connais depuis quinze ans maintenant. Je suis quand même beaucoup intervenu, parce qu’au départ les personnages étaient beaucoup plus loufoques, beaucoup plus rigolos, encore plus hurluberlus. Mais avant le début du tournage, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas aller aussi loin, parce que sortir de la communauté comme Meira le fait et comme les gens que j’ai rencontrés ont fait, c’est vraiment difficile. Ils n’ont pas d’éducation, ils ne parlent pas français ni l’anglais, ils n’ont plus de famille, plus d’amis, pas d’argent. Certains deviennent sans abri, comme Luzer Twersky, qui n’a même plus le droit de voir ses enfants ; certaines femmes deviennent escort, beaucoup se suicident. Donc même s’il reste des éléments de comédie, Félix et Meira ne pouvait pas en être une.

Félix et Meira a reçu le prix du meilleur film canadien au Festival international du Film de Toronto 2014 face au de . Que cela signifie-t-il pour toi ?

C’est sûr que tout le monde s’attendait à ce que Mommy de Xavier Dolan gagne. Je partage les mêmes producteurs que Mommy, donc ils étaient très contents (Mommy avait déjà gagné le prix à Cannes, il n’avait pas besoin de celui-là!). C’est drôle parce qu’on tournait les deux films en même temps, avec les mêmes producteurs, on les a montés en parallèle… C’est vrai que cela a changé la vie du film, d’avoir gagné « contre » Xavier Dolan. C’est un film tellement à l’opposé : l’un est très exubérant et l’autre beaucoup plus doux, plus porté vers l’autre. Le film de Xavier porte sur lui-même, c’est très « lui » encore une fois même s’il n’apparaît pas dans le film.
D’avoir gagné Toronto, je me suis fait approché par Hollywood. Pas forcément pour des films « hollywoodiens », blockbusters etc. , mais des films américains. Donc je suis en train de me poser la question si j’ai envie de me plonger là-dedans.

Avec quel projet par exemple ?

Le film aux US, ce serait un film sur Grace Kelly. Mais pas Grace Kelly comme celui qui est sorti dernièrement. Si je décide de le faire, ça serait de façon réaliste, pas du tout hollywoodienne, et ça se passerait avant qu’elle soit princesse. Ça serait justement sur le moment où elle était comédienne et qu’elle devait séduire, jusqu’à coucher avec tout le monde. C’était une femme très intelligente, très froide en apparence, mais très intelligente, qui subissait justement cette pression de la belle femme parfaite, qui finalement a décidé d’aller vers le prince pour être parfaite aux yeux de son père.
En somme, ça serait un film sur une prisonnière, à l’inverse de Meira. On a toujours vu Grace Kelly comme une princesse alors que dans les faits, c’était une femme qui était esclave de sa beauté.

D’autres projets ?

Oui, un projet qui se passe en Chine, sur l’espionnage industriel, avec (encore!) une femme qui espionne. Mais je ne sais pas si on va réussir à le finir.

Y a-t-il un film que tu rêverais de faire ?

J’aimerais faire un film où je serai 100% satisfait, mais je pense que c’est impossible d’être satisfait à 100%. Je souhaite en tout cas faire un film dont le sujet pourra autant me grandir et me nourrir que Felix et Meira. Honnêtement, cela m’a vraiment changé. Cela m’a aussi appris des choses sur ma communauté et sur moi-même. Je ne serai plus capable de faire un film pour faire un film. Il faut quelque chose de plus.

 

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Léa Triomphe

Cet article a été rédigé par Léa Triomphe, Rédactrice de Critique Film.fr