Critique : Dans la brume

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Russie, Lettonie, Allemagne, Pays Bas : 2012
Titre original : V Tumane
Réalisateur :
Scénario : d’après Vasili Bykov
Acteurs : , ,
Distribution : ARP Sélection
Durée : 2h10
Genre : Drame
Date de sortie : 30 janvier 2013

4,5/5

Sorti en France il y a un peu plus de 2 ans, My Joy de l’ukrainien ,  avait marqué les esprits d’un certain nombre de cinéphiles et de critiques. Présenté en compétition au Festival de Cannes 2010, ce premier long métrage de fiction d’un cinéaste, scientifique de formation et réalisateur de nombreux documentaires, n’avait pourtant obtenu aucune distinction, malgré ses qualités évidentes. En 2012, léger progrès : , le 2ème film de fiction de , tout aussi réussi que le premier, a obtenu le Prix Fipresci (Fédération internationale des critiques de films) de la Compétition officielle du Festival de Cannes 2012 ! On peut espérer que, d’ici une dizaine d’années, finisse par obtenir la Palme d’Or à l’ancienneté, avec un films probablement moins réussi que ses 2 premiers, un peu comme Ken Loach et Michael Haneke !

Synopsis : « les yeux et les oreilles sont de pauvres témoins pour celui dont l’âme est barbare » Héraclite. Une forêt. Deux résistants. Un homme à abattre, accusé à tort de collaboration. Comment faire un choix moral dans des circonstances où la morale n’existe plus ? Durant la Seconde Guerre mondiale, personne n’est innocent.

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A priori, une histoire pas follement originale

Les guerres et le cinéma ont très souvent fait bon ménage : dans toute leur horreur, elles créent des situations humaines impossibles à retrouver dans la vie civile, ne serait-ce que parce que le fait de tuer, non seulement fait alors partie de la routine, mais y devient aussi parfois un acte apparemment réfléchi, à la fois « nécessaire » et valorisé. Cela donne naissance à de nombreuses injustices, le temps laissé à la réflexion étant réduit au strict minimum. Ce sont les conséquences tragiques d’une telle injustice que nous raconte avec force le film de . Adapté d’un roman de l’écrivain biélorusse Vassil Bykov, nous plonge dans la Biélorussie profonde, en 1942. Dans cette région occupée par les allemands, on retrouve des résistants mais aussi des « collabos ». Tout au long du film, nous allons faire la connaissance, de plus en plus approfondie, de 3 résistants, très différents l’un de l’autre. Sushenya faisait partie d’un groupe de résistants arrêtés par les allemands. Contrairement à ses camarades, tous pendus, il est relâché, bien qu’il ait refusé de dénoncer des camarades et de jouer le rôle de taupe. Mais cette libération est loin d’être gratuite : elle va presque à coup sûr désigner Sushenya comme traître auprès de ces camarades et la condamnation qui lui sera infligé amènera certains d’entre eux à se découvrir afin d’exécuter la sentence. Comme ils l’avaient imaginé, la prédiction des allemands se réalise, Burov et Voitik étant  chargés de cette tâche. Burov, même s’il apparaît comme un personnage assez dur et catégorique, cherche à comprendre les raisons de ses actes et cela l’amène à douter de la culpabilité de Sushenya, un homme qu’il connaît depuis longtemps. Voitik, lui, ne se pose pas de question : lâche et indifférent aux autres, on lui a ordonné de tuer Sushenya, il DOIT tuer Sushenya, point !

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Un film proche du chef d’œuvre grâce à un très grand réalisateur

A la lecture de ce qui précède, on peut se demander comment , avec ce début pas follement original, arrive, in fine, à friser l’appellation de chef d’œuvre. Il y a au moins trois raisons pour cela. Tout d’abord, le fait que, très vite, un événement va redistribuer les cartes entre les 3 protagonistes principaux et donner encore plus de grain à moudre aux  questionnements moraux qui se posent à eux, ainsi qu’aux spectateurs. Il y a ensuite la construction du film, particulièrement intelligente : dans la structure linéaire du film qui se déroule quasiment en temps réel, alors que  les 3 héros sont réunis et essaient de sauver leur peau, interviennent 3 flashbacks qui vont nous permettre d’apprendre à connaître ces 3 résistants, 3 flashbacks qui nous expliquent les motivations de chacun d’entre eux pour entrer dans la résistance. Et puis, il y a tout le reste, la mise en scène grandiose, à base de plans séquence d’une grande virtuosité et d’une beauté formelle exceptionnelle (Seulement 72 plans pour un film de 127 minutes !), la qualité de la photo, domaine dans lequel intervient le roumain Omeg Mutu, déjà aux manettes dans My Joy, mais aussi dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours et dans Au-delà des collines, la qualité, enfin, de l’interprétation. On retiendra plus particulièrement celle de ,  tellement il est bouleversant dans sa façon d’interpréter Sushenya, un homme qui culpabilise d’être encore vivant alors qu’il devrait être mort, qui souffre de cette image de traître qui lui colle à la peau, qui n’arrive pas à comprendre que ses anciens amis aient pu ainsi perdre confiance en lui et qui, en conséquence, n’accepte pas de mourir sali. Comme dans My Joy, fait peu appel aux dialogues et ne fait intervenir aucune musique : au niveau du son, ses domaines de prédilection, ce sont les bruits de la nature, les crissements des pas dans la neige, tous ces petits bruits qui permettent d’installer les spectateurs au plus profond de l’action. Dans de telles conditions, impossible de s’ennuyer durant les 127 minutes que dure le film.

 

Résumé

A la vision de My Joy, on pouvait se demander s’il n’était pas encore un peu tôt pour installer parmi les plus grands réalisateurs de son époque. Avec , le doute n’est plus permis : seul un grand réalisateur peut ainsi installer, dans une telle simplicité radicale, un drame passionnant qui mélange Kafka et la tragédie grecque. est un film de guerre aux antipodes du film de guerre hollywoodien. Osons l’écrire : tant mieux !

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