Critique : Un héros

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Un héros

Iran : 2021
Titre original : Ghahreman
Réalisation : Asghar Farhadi
Scénario : Asghar Farhadi
Interprètes : Amir Jadidi, Mohsen Tanabandeh, Sahar Goldust
Distribution : Memento Distribution
Durée : 2h07
Genre : Drame, thriller
Date de sortie : 15 décembre 2021

4/5

De plus en plus présent dans les Festivals, de plus en plus apprécié par les cinéphiles, le cinéma iranien possède de nombreux grands réalisateurs. Durant les dernières années du 20ème siècle, son représentant le plus connu était Abbas Kiarostami. Aujourd’hui, si Jafar Panahi, Mohsen Makhmalbaf et Mohammad Rasoulof jouissent d’une grande réputation partout dans le monde, le réalisateur iranien le plus connu est sans conteste Asghar Farhadi. Danse dans la poussière, son premier film, tourné en 2003, n’est jamais sorti dans notre pays. Le suivant, Les enfants de Belle Ville, un film qui date de 2004, n’est apparu sur les écrans français qu’en 2012. Gros progrès pour La fête du feu, sorti fin 2007 et qui n’aura attendu que 22 mois, et pour A propos d’Elly, Ours d’argent à Berlin 2009 et sorti la même année. 2011 marque l’année de la consécration pour Asghar Farhadi avec la kyrielle de récompenses glanées par Une séparation, les plus importantes étant l’Ours d’or du meilleur film et les Ours d’argent de la meilleure actrice et du meilleur acteur pour tous les comédiens lors de la Berlinale 2011, le César du meilleur film étranger et l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Ce film a par ailleurs été un grand succès dans notre pays avec près d’un million de spectateurs. Après avoir tourné Le passé en France, après être retourné dans son pays pour Le client, après avoir tourné Everybody knows en Espagne, Asghar Farhadi est de nouveau de retour en Iran pour Un héros, un film qui faisait partie de la sélection cannoise 2021 et qui s’est vu décerner le Grand Prix de Jury, ex æquo avec Compartiment n°6 du finlandais Juho Kuosmanen.

Synopsis : Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu…

Honnête ou ambigu?

En Iran, une dette qui n’a pas été remboursée peut facilement vous conduire en prison. C’est ce qui est arrivé à Rahim, son associé en affaire étant parti avec l’argent d’un prêt en provenance de Bahram, son ancien beau-frère, prêt qu’il a donc été dans l’impossibilité de rembourser et qui fait que Bahram ne peut plus réunir la somme nécessaire pour la dot de sa fille Nazanin. Rahim profite d’une permission de 48 heures pour revenir dans sa ville de Shiraz, avec deux buts en tête : d’un côté, retrouver Farkhondeh pour quelques heures, la femme qu’il aime et qui l’aime, de l’autre convaincre son créancier de retirer sa plainte.

Une situation qui va considérablement évoluer lorsque Farkhondeh va trouver un sac qui a été perdu, un sac qui contient 17 pièces d’or, un pactole qui devrait permettre de rembourser au moins partiellement la dette, mais une situation qui, on le comprend, semble présenter un véritable problème moral pour Rahim. Semble présenter, car le film part alors dans une succession de rebondissements dans lesquels la télévision et les réseaux sociaux prennent une part importante, des rebondissements médiatisés qui amènent le spectateur à s’interroger sur la véritable personnalité de Rahim : est-il vraiment un héros, est-il vraiment le personnage honnête, altruiste et vertueux auquel ses décisions successives peuvent laisser croire ou bien un virtuose dans le domaine de l’ambigüité, cherchant surtout à profiter au maximum de la bonne image qu’il cherche à donner de lui-même, bien aidé par un petit sourire qui ne le quitte jamais.

L’Iran au travers de son cinéma

La Révolution iranienne a eu lieu en 1979 et, depuis, le cinéma de ce pays nous donne régulièrement des nouvelles de ce pays, très souvent dans des conditions difficiles du fait de la censure et des diverses interdictions que peuvent subir les réalisateurs. Au cinéma de Abbas Kiarostami qui, le plus souvent, s’efforçait de raconter les problèmes de son pays au travers d’allégories à base d’enfants, a succédé une génération de réalisateurs qui ont osé aller de plus en plus loin, souvent au prix de leur liberté, dans une description réaliste des conditions de vie dans leur pays : condition de la femme, peine de mort, les relations de pouvoir au sein de la population, etc. Asghar Farhadi fait partie de cette génération et, dans ses films, comme dans ceux de Jafar Panahi, de Mohsen Makhmalbaf, de Mohammad Rasoulof et de nombreux autres réalisateurs, il est souvent question de problèmes moraux, d’éthique, de cas de conscience, d’honneur, de réputation. Par ailleurs, le cinéma iranien nous permet de suivre l’évolution d’une société chez qui la télévision et les réseaux sociaux ont de plus en plus d’importance. C’est ainsi que Un héros montre, en particulier dans le comportement de Rahim, quelle importance peut avoir le « paraitre » en Iran. Plus que dans nos pays occidentaux ? A vous de voir et de vous forger votre propre opinion !

A cette génération qui a offert de très nombreux grands films durant les 20 premières années du 21ème siècle, est en train, sinon de succéder, du moins de marcher à ses côtés, une nouvelle génération qui semble s’orienter vers des films de genre. C’est ainsi que 2021 a vu l’arrivée de Saeed Roustayi, avec La loi de Téhéran, proche des films noirs américains. S’il finit par sortir dans notre pays, Le bouffon, de Amir Homayoun Ghanizadeh nous présentera un mélange de comédie, de policier et de fantastique. Une évolution à suivre !

Le casting

Après avoir commencé son film par des vues mettant en valeur le site de Naqsh-e Rostam, un des plus beaux éléments du patrimoine historique de l’Iran, Asghar Farhadi nous amène à Shiraz, la ville des poètes, de la littérature et des fleurs. Amir Jadidi, l’interprète de Rahim, on le connait pour l’avoir vu interpréter le rôle de Yaser dans La permission, un rôle qui le voyait vouloir empêcher sa femme, capitaine de l’équipe féminine iranienne de futsal, de quitter le territoire pour aller disputer la finale de la Coupe d’Asie. De ce rôle de « méchant », il passe donc à un rôle de « gentil » dans Un héros. De gentil, est-ce si sûr ? Grâce à l’excellente interprétation d’Amir Jadidi, grâce à ce sourire permanent qui arrive à faire chavirer les cœurs, on serait presque prêt à lui donner le bon dieu sans confession. Mais, en même temps … . Asghar Farhadi aime bien que des doutes subsistent à la fin de ses films, que certaines questions restent sans réponse. Avec le comportement de Rahim, le spectateur est servi ! Il en est de même avec le personnage de Bahram, le créancier, interprété par Mohsen Tanabandeh : après tout, ce « méchant » qui a réussi à faire incarcérer Rahim, il a ses raisons, ne serait-ce que cette histoire d’argent qui lui manque pour pouvoir marier sa fille. Cette fille, Nazanin, est interprété par Sarina Farhadi, la fille du réalisateur, qu’on avait vue, alors jeune adolescente, dans Une séparation. Quant à Fereshteh Sadre Orafaiy, l’interprète de Madame Radmehr, on l’avait vue très récemment interprétant la mère de l’héroïne dans Yalda, la nuit du pardon de Massoud Bakhshi. Une distribution vraiment parfaite. Par contre était-il vraiment nécessaire d’introduire un enfant handicapé dans le scénario afin de rajouter une couche d’émotion, était-il vraiment impossible de peaufiner un peu plus le scénario afin de faire disparaitre les petites traces d’invraisemblance qu’on y trouve ?

Conclusion

La nature humaine est ainsi faite : concernant le jugement porté sur un film, on sera forcément plus sévère si le réalisateur est très connu, très apprécié et s’il a déjà réalisé des œuvres majeures que s’il s’agit d’un premier film dont la qualité principale est d’être prometteur. C’est dorénavant ce qui pend au nez de Asghar Farhadi pour chaque nouveau film qu’il nous propose. Eh bien oui, que voulez vous, Un héros est un très bon film, un film qu’il faut voir, mais on ne peut pas s’empêcher de le comparer à l’aune de Une séparation et il n’a pas tout à fait la quasi perfection de ce dernier : le scénario est un peu moins abouti, avec la présence de quelques invraisemblances, la présence d’un enfant handicapé apporte un brin de mélo pas forcément utile. La vie est dure pour les grands réalisateurs !

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