Critique : The Old Oak

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The Old Oak 

Grande-Bretagne : 2023
Titre original : –
Réalisation : Ken Loach
Scénario : Paul Laverty
Interprètes : Dave Turner, Ebla Mari, Claire Rodgerson
Distribution : Le Pacte
Durée : 1h53
Genre : Drame
Date de sortie : 25 octobre 2023

4/5

Ken Loach, 87 ans, une trentaine de longs métrages de fiction à son actif, 20 films sélectionnés dans une des sélections cannoises dont 15 en compétition officielle, 2 Palmes d’or, 3 Prix du Jury, cela fait plus le 50 ans que de nombreux cinéphiles attendent avec impatience l’arrivée de chaque nouveau film. Sans qu’on en ait la certitude absolue, il est infiniment probable que ce qui est aujourd’hui son dernier film en date, The Old Oak, en compétition à Cannes 2023, soit également son dernier film tout court ! Le vieux chêne, la traduction en français de The Old Oak, voilà un qualificatif qui convient parfaitement à ce grand réalisateur britannique. Et nous, cinéphiles « loachiens », qu’allons nous devenir en sachant qu’il n’y aura plus de nouveau film à attendre de sa part ?

Synopsis : TJ Ballantyne est le propriétaire du « Old Oak », un pub situé dans une petite bourgade du nord de l’Angleterre. Il y sert quotidiennement les mêmes habitués désœuvrés pour qui l’endroit est devenu le dernier lieu où se retrouver. L’arrivée de réfugiés syriens va créer des tensions dans le village. TJ va cependant se lier d’amitié avec Yara, une jeune migrante passionnée par la photographie. Ensemble, ils vont tenter de redonner vie à la communauté locale en développant une cantine pour les plus démunis, quelles que soient leurs origines.


Une fracture au sein d’un pub

Dans le nord-est de l’Angleterre, le comté de Durham dont la superficie est égale à la moitié d’un département français moyen, a compté jusqu’à 160 000 personnes travaillant dans le secteur des mines de charbon. Cette période est révolue, mais son souvenir pèse toujours sur les esprits, avec de nombreux habitants qui ont toujours en mémoire les grèves menées de mars 1984 à mars 1985 contre la politique de fermeture des mines de charbon menée par le gouvernement de Margaret Thatcher. C’est devant The Old Oak, le pub emblématique d’un village de la région, qu’on retrouve Tommy Joe Ballantyne, son propriétaire. Même si beaucoup de choses ont petit à petit changé dans le fonctionnement des pubs (il y a plusieurs dizaines d’années, de nombreux pubs refusaient de servir de la bière aux femmes !), même si les pubs urbains ne ressemblent pas aux pubs des villages anglais ou à ceux totalement isolés en pleine campagne, les pubs sont toujours des lieux de rencontres et de conversations : on y parle de football, de politique, de sa vie familiale, etc. C’est exactement ce qui se passe depuis des années, dans une ambiance conviviale, dans le pub de TJ Ballantyne. Jusqu’au jour où la guerre en Syrie va changer la donne. En effet, du fait de la désindustrialisation, le prix des logements est très bas dans la région, ce qui va avoir comme conséquence l’arrivée dans les villages de familles syriennes ayant fui la guerre. Une situation qui va couper en deux la population du village qui abrite The Old Oak. Il y a celles et ceux qui compatissent au sort de ces réfugiés et qui, ayant directement vécu cette difficile période des grèves de 1984 et 1985 ou la connaissant au travers des récits de leurs parents, se souviennent de l’importance de l’entraide et il y a celles et ceux qui, minés par le désespoir et convaincus qu’ils ont été abandonnés à leur triste sort par leur pays, ne voient aucune raison de venir en aide à une population exogène. De sympathique lieu de rencontre entre les habitants du village, The Old Oak va devenir lieu de conflit, d’autant plus lorsque TJ, qui s’est lié d’amitié avec Yara, une jeune syrienne passionnée de photographie, va transformer avec elle une partie de son pub en une « cantine » solidaire permettant de réunir autour d’une même table réfugiés syriens et habitants du village. TJ et Yara en sont persuadés : « quand on mange ensemble, on se sert les coudes » !

Ken Loach et Paul Laverty, le scénariste de son film, ont choisi de focaliser leur récit sur 4 personnages principaux. TJ Ballantyne, le propriétaire du pub, n’a pas eu une vie facile : ancien mineur, il a repris le pub que sa mère avait acheté lorsque son mari avait perdu la vie lors d’une catastrophe minière. Il a été marié mais il est séparé de sa femme et de son enfant. Même s’il reste le seul espace public du village, le pub n’est guère florissant d’un point de vue économique. Cabossé par la vie, au bout du rouleau, replié sur lui-même, TJ va retrouver un nouveau souffle avec l’arrivée des migrants même si il doit composer avec les opposants à cette arrivée car ils font partie de ses clients fidèles. En fait, ce sont deux femmes qui vont l’entrainer dans le camp de l’entraide. La première, c’est Yara, avec qui TJ va se lier d’amitié. C’est une jeune femme syrienne qui a travaillé aux côtés de bénévoles internationaux dans des camps de réfugiés, qui parle très bien anglais et qui apprend la photographie de manière autodidacte. Elle est arrivée dans le village avec sa mère, ses frères et ses sœurs, son père étant resté en prison en Syrie. La seconde, c’est Laura, une femme du village, une femme généreuse, pleine d’empathie pour ces migrants qui viennent d’arriver. Le 4ème personnage principal, c’est Charlie, un ami d’enfance de TJ, un client fidèle. Loin d’être ce qu’on pourrait appeler un « sale type », Charlie, qui, lui aussi, comme TJ, a gardé le souvenir de la solidarité des mineurs durant la grève, n’en a pas tiré les mêmes conclusions : pour lui, l’individualisme a pris le pas sur le collectif et, comme la société ne s’occupe pas de son cas, il ne voit aucune raison de prendre soin du cas des autres. Poussé dans des retranchements, trouvant totalement injuste que ce soit un village où les gens vivent dans la pauvreté qui se voit chargé d’accueillir les migrants venus de Syrie et non, les quartiers riches de Londres, il va en arriver, avec d’autres, à commettre un acte lâche et odieux visant à entraver la tentative de rapprochement entre les communautés que constitue la cantine.

Une situation que notre pays a connu   

La situation décrite par Ken Loach dans The Old Oak, notre pays en a connu des similaires : Callac, cette petite ville des Côtes-d’Armor, dont la municipalité, en collaboration avec le fonds de dotation « Merci », avait le projet d’accueillir des réfugiés et des demandeurs d’asile pour « dynamiser le territoire ». En janvier dernier, face à des menaces de mort de la part d’opposants d’extrême-droite, la municipalité de Callac, dont la tradition d’accueil s’était particulièrement manifestée durant la guerre d’Espagne, a été contrainte de jeter l’éponge. Saint-Brévin les Pins, en Loire Atlantique, où des opposants à un projet similaire ont incendié en mars 2023 les voitures et le domicile de son maire, le poussant à la démission. A côté de cela, les actions menées par les opposants au projet de TJ et de Yara apparaissent presque comme étant une gentille farce et ce qui se passe à la fin du film fait dire à certains qu’on est dans un monde de bisounours.

En fait, les deux films précédents de Ken Loach, Moi, Daniel Blake, film de 2016, et Sorry we missed you, film de 2019, avaient été tournés à Newcastle, dans le nord-est de l’Angleterre et, montrant tous les deux une société fragmentée, ces deux films se terminaient tragiquement. Avec The Old Oak, on est toujours dans le nord-est de l’Angleterre, la société est toujours fragmentée du fait de réponses politiques inadaptées aux problèmes posés, mais un revirement permet d’aboutir à un final beaucoup plus optimiste que dans ces 2 films précédents. Tout au long du film, on comprend que le scénariste et le réalisateur ont souhaité mettre en valeur les qualités humaines de populations malmenées, plus ou moins laissées à l’abandon, mais qui ont gardé chevillé au corps le souvenir de tout ce que peut apporter l’entraide face à l’adversité. Mais l’astuce scénaristique qui permet d’aboutir au revirement final auquel on assiste, qui l’a voulue, qui en a eu l’idée, le scénariste, Paul Laverty, ou bien Ken Loach lui même ?  Est-on en droit de penser que le réalisateur a souhaité tirer sa révérence sur une note optimiste, en montrant que celles et ceux qui, dans un premier temps, ont été attiré.e.s par le rejet plutôt que par l’accueil ne sont pas une population perdue à jamais et peuvent être retournée.e.s  plus facilement qu’on ne le pense ?

Ken Loach a toujours été un grand directeur d’acteurs  

C’est The Victoria, un ancien pub situé dans la rue de l’église dans le village de Murton, à quelques kilomètres à l’est de Durham, qui s’est transformé en The Old Oak pour les besoins du film. Dans un souci d’authenticité Ken Loach voulait que tous les interprètes du film, à l’exception bien sûr des Syriens, soient issus des villages de cette région de l’Angleterre. Il fallait, a-t-il dit, qu’ils puissent pousser la porte d’un pub et qu’on les prenne pour des gens du coin. Dave Turner, l’interprète de TJ Ballantyne, Ken Loach le connaissait depuis longtemps. En effet, cet ancien pompier devenu syndicaliste à plein temps avant sa retraite, avait été approché par le réalisateur qui cherchait à se documenter pour la préparation de Moi, Daniel Blake. Ken Loach avait fini par lui proposer un petit rôle dans ce film et avait renouvelé l’expérience pour Sorry we missed you. N’ayant pas de doute concernant les qualités de comédien de Dave Turner, un homme qui, en plus, avait travaillé dans un pub dans le passé, le réalisateur lui a donc donné le rôle principal de The Old Oak et la réussite est totale. Syrienne kurde originaire de Majdal Shams, une ville kurde du Golan, occupée par Israël depuis 1967, Ebla Mari est à la fois actrice et professeure de théâtre. C’est Annemarie Jacir, la réalisatrice palestinienne à qui l’on doit Le sel de la mer et Wajib – L’invitation au mariage qui a permis à Ken Loach d’entrer en contact avec elle, et, là aussi, la réussite est totale. Dans des rôles moins importants, on ne peut qu’être conquis par les prestations de Claire Rodgerson (Laura) et de Trevor Fox (Charlie). 

Conclusion

Ken Loach nous avait déjà fait le coup du départ à la retraite au moment de la sortie de Jimmy’s Hall, en 2014. Depuis, il nous a proposé 3 films, dont une Palme d’Or. Le problème, c’est que, en 2014, il n’avait « que » 78 ans et, que, aujourd’hui, il en a 9 de plus. Si The Old Oak est vraiment son dernier film, le moment est venu de lui dire un grand merci pour toute son œuvre et qu’il va beaucoup nous manquer !

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