Critique : Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie

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Chine, 2016
Titre original : Ta’ang
Réalisateur :
Distribution : Les Acacias
Durée : 2h27
Genre : Documentaire
Date de sortie : 26 octobre 2016

Note : 4/5

Dès ses débuts, Wang Bing s’est constamment fait le porte-voix des opprimés et déclassés de la société civile chinoise. Bravant constamment les autorités, et autres institutions étatiques, Wang Bing parvient à filmer au sein d’endroits peu évidents pour un cinéaste, fût-il talentueux et audacieux. Alors que la Chine bride davantage la liberté d’expression, pour des raisons d’images évidentes, d’aucuns, tels Wang Bing, osent montrer une Chine absente de l’imagerie officielle : celle ces marginaux et des oubliés de la croissance économique chinoise. Pendant qu’une partie des médias officiels ressasse à l’envie le « miracle chinois », Wang Bing ausculte l’envers de ce décor hagiographique dans un geste politique frondeur.

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Synopsis : Les Ta’ang sont une communauté ethnique birmane résidant dans la région du Shan State, en Birmanie. Depuis l’orée des années 60, 1963 plus précisément, l’armée de libération nationale Ta’Ang combat intensivement le joug dictatorial de l’armée birmane étatique. Malgré quelques moments d’accalmie de-ci, de-là, la guerre civile a repris de plus belle lors de l’année 2015. Ce retour de la lutte armée a obligé des milliers de Ta’Ang à fuir le pays. Wang Bing se fait le témoin oculaire de cet exil forcé et contraint.

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Errances dans un univers chaotique et hostile

Au sein d’un univers chaotique et hostile, Wang Bing suit un certain nombre de réfugiés dans leurs pérégrinations. Abandonnant leurs habitations d’origine, ils errent sur les routes, et rizières, dans le dessein de rejoindre la Chine. Plusieurs groupes épars se quittent ou, au contraire, se rejoignent au gré de leurs déplacements. Alors que le crépuscule approche, ils bâtissent à la hâte des hébergements de fortune précaires. Des bombardements se font entendre au loin, sous les regards inquiets des exilés. Ces derniers relatent à d’autres leurs expériences vécues lors de la fuite de leurs domiciles. Parfois, une bombe se fait entendre plus proche qu’à l’accoutumée interrompant la conversation entre les différents réfugiés. Pendant ce temps-là, des enfants vaquent à leurs amusements. Coexistence fragile et éphémère entre cette innocence momentanée avec des instants empreints d’une grande violence. Constamment sous la menace de trafiquants de drogue – vivant du commerce illégal d’opium dont les profits sont destinés à l’achat d’armes -, Wang Bing choisit, pour une grande partie du métrage, de filmer les réfugiés nuitamment. Autour d’un bivouac, les exilés racontent des moments tragiques, parfois plus légers. Plans sublimes qui se parent d’une beauté crépusculaire alors que la dangerosité de leurs situations est évidente.

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Au diapason de ses interlocuteurs

D’emblée, dès les premiers plans, l’on retrouve la méthode filmique des précédentes œuvres du documentariste chinois : une plongée immersive au sein d’un groupe sociologique précis souvent mis au ban par la société civile et des institutions étatiques. Wang Bing se met au diapason des personnes filmées, cependant à aucun moment il ne dirige ses interlocuteurs. Aucun intermédiaire, fût-il une voix-off qui recontextualiserait la situation ou imposerait une distance, n’existe entre le spectateur et les Ta’Ang. Temps morts, moments d’hésitations, regard las perdu dans le vague… Ce qui dans un documentaire plus convenu eût été ôté au montage, Wang Bing les préserve dans une captation brute et spontanée. Dans le sillage théorique de André Bazin, ou plus proche de nous, de Serge Daney, Wang Bing adopte la même rythmique imposée par les interlocuteurs filmés. Ainsi, une vraie éthique de la mise en scène est posée par Wang Bing : aucune hiérarchie n’a été imposée par celui-ci lors du tournage. Ce dernier se fie aux aléas, ainsi qu’aux mouvements fortuits, des personnes filmées sans s’immiscer de manière trop intrusive dans leurs quotidiens. S’introduire de manière trop appuyée eût été trop indécent au regard de la gravité de la situation.

La morale de Wang Bing se situe à ce niveau-là : à l’image de ses précédents travaux, Wang Bing filme des êtres déclassés, marginalisés, et leur (re)donne une visibilité, une présence physique, qui leur avait été refusée auparavant. Geste à la fois politique et moral. Politique, dans le sens où Wang Bing donne un cadre, un écrin, dans lequel la personne peut recouvrer un espace de « liberté », du moins une existence picturale longtemps niée par le pouvoir étatique. Ces plans font office de témoignage, de preuve visuelle d’un exil particulièrement douloureux pour les réfugiés concernés. L’injustice et la violence effroyable subies par ces personnes ont été captées sur caméra numérique et sont autant de traces de cette tragédie.

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Conclusion

Bien que résultant des conséquences d’une guerre civile débutée il y a 40 ans et peu traitée dans les médias français, le dernier documentaire de Wang Bing traite d’une problématique particulièrement actuelle, à savoir l’exil de personnes fuyant la guerre et la misère. Ta’ang nous rappelle, et c’est l’un de ses mérites, à quel point la situation de migrants est particulièrement dure. Digne, pudique et surtout morale vis-à-vis des exilés, la mise en scène de Wang Bing est d’un respect à l’égard des êtres filmés peu coutumier dans le cinéma contemporain. Alors que ces derniers traversent une expérience douloureuse – violentée par les autorités de leurs pays d’origine, laissés à l’abandon par la communauté internationale – ce documentaire leur redonne une dignité humaine et surtout une existence ontologique. Dans un monde où le pouvoir militaire en place prône la négation et la destruction de cette minorité ethnique, Wang Bing, au contraire, leur octroie un espace dans lequel ils peuvent s’exprimer sans entraves. En ce sens, Ta’Ang est un film politique dont le visionnage est nécessaire pour prendre conscience de la vilénie des actes d’un pouvoir fascisant et oppresseur.

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