
Titre original : Petite Casbah
Réalisateur : Antoine Colomb
Scénario : Alice Zeniter, Alice Carré et Marie De Banville
Genre : Animation
Durée : 1h25
Pays : France, Belgique (2026)
Voix : Alicia Hava, Céline Ronté, Magali Rosenzweig et Alice Orsat
Distributeur : Les Films du Préau
Date de sortie : 14 octobre 2026
Les atrocités de la guerre d’Algérie ont-elles leur place dans un film d’animation destiné à un jeune public ? Sans doute pas. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on ne peut pas sensibiliser ce dernier avec une certaine adresse à des enjeux historiques et politiques dont la complexité va au-delà du cadre d’un film comme Petite Casbah. L’intrigue de ce premier long-métrage a beau se dérouler plutôt vers les débuts du conflit sanglant entre le peuple algérien et l’occupant français, elle sait en prendre néanmoins la mesure sans pathos révisionniste, ni héroïsme de pacotille.
Conçu initialement en tant que mini-série diffusée sur France 4 en octobre 2024, le film d’Antoine Colomb réussit à trouver l’équilibre juste entre l’aventure enfantine et un contexte adulte qui dépasse forcément nos jeunes héros. Sans gommer pour autant une certaine différenciation des points de vue, probablement encore plus large sur le petit écran et une durée de six épisodes à une demi-heure chacun.
Mais même si l’expression de la diversité du peuple algérien au milieu des années 1950 se limite ici à une séquence aussi belle que brève de revendication de leurs origines parmi les élèves sur les bancs de l’école, le propos de Petite Casbah dispose de la qualité indéniable de rester globalement à l’écart d’un manichéisme caricatural. Ainsi, seul le personnage d’un policier qui s’obstine à défier la population locale correspond aux préjugés les plus néfastes en termes de racisme et de xénophobie, tandis que l’ensemble des autres rôles fait preuve d’une complexité qu’on ne rencontre hélas pas toujours dans des films d’animation en priorité destinés aux enfants. À mi-chemin entre la douce nostalgie d’un temps révolu depuis longtemps et l’excitation d’une aventure sur fond de guerre civile en préparation, le récit n’a donc pas manqué de nous enchanter.
Ni de nous inciter à vous le conseiller, si vous prévoyez d’emmener votre progéniture au cinéma pendant ces vacances de la Toussaint, tout en restant à l’écart des mastodontes américains et français à la facture potentiellement plus aseptisée.

Synopsis : Algérie, juin 1955. La jeune Khadidja vient de rejoindre son grand frère Malek à Alger. Dès son premier jour dans la Casbah, les retrouvailles familiales sont troublées par l’arrestation de Malek, commerçant de fruits et légumes sur le marché, qui se fait arrêter suite à une altercation avec deux policiers. Complètement désemparée, Khadidja trouve refuge chez Lyes, un cireur de chaussures fort débrouillard à peine plus âgé qu’elle, qui habite sur les toits de l’immeuble en face de celui de son frère. Avec l’aide de ses amis Ahmed, féru de dessin, et Philippe, qui rêve de devenir un jour boxeur, Khadidja espère retrouver la trace de son frère incarcéré.

Un escadron d’avions en papier
Les meilleurs films d’animation arrivent à susciter en nous une sorte d’émerveillement qui nous transporte directement dans notre propre enfance, le temps d’une séance de cinéma. Petite Casbah y parvient au moins en partie, grâce à son dosage savant entre l’optimisme exubérant de sa jeune héroïne d’un côté et des péripéties ne sacrifiant jamais leur crédibilité au profit du besoin de divertir en permanence de jeunes spectatrices et spectateurs de l’autre. Cette dualité des objectifs dramatiques se manifeste notamment quand la précarité et la détresse affective de Khadidja continuent de coexister avec le quotidien infiniment plus pittoresque de ses nouveaux camarades.
Puisqu’un enfant ne fait pas forcément la différence, de par leur importance et leur urgence, entre des événements à la portée diamétralement opposée, la narration n’y accorde pas non plus un traitement distinctif. Pouvoir écouter un match de boxe à la radio, faire des dessins ou participer discrètement à la lutte des indépendantistes : cela finit par revenir au même aux yeux des jeunes protagonistes, puis par voie d’identification aux nôtres.
Or, Khadidja, Lyes et les autres ne sont pas non plus décrits comme des adultes en devenir. Leurs querelles préservent l’innocence propre à leur âge. Tout comme leurs incursions dans le monde des parents et des forces de l’ordre – par ailleurs pas systématiquement couronnées de succès – séduisent grâce à leur maladresse et leur naïveté. Cette fidélité envers la pureté d’un esprit d’enfant va jusqu’au portrait d’une ambiguïté saisissante de l’antagoniste principal de la bande d’amis. Guy de son nom joliment franco-français y est certes le grain de sable ou plutôt la tache d’encre qui perturbe sans cesse la vie en autarcie sur les toits d’Alger de ses camarades de classe haïs Philippe et Ahmed. Pourtant, le scénario lui attribue des traits de caractère suffisamment contradictoires pour en faire un vrai petit bonhomme mal dans sa peau, quoique pas non plus foncièrement mauvais.

Résister ou partir
L’heure et demie de Petite Casbah est indubitablement le terrain de jeu des enfants, qui se complaisent à jouer au chat et à la souris avec la police française et à panser mutuellement leurs plaies de gamins plus ou moins abandonnés à eux-mêmes. Cela rend les rares apparitions des personnages adultes d’autant plus révélatrices des intentions des trois scénaristes et du réalisateur. Pour faire bref, celles-ci se distinguent par la même subtilité d’approche que le regard sans lourdeur, ni préjugé sur leur pendant plus jeune. Car même si les enfants y sont appelés à se débrouiller seuls la plupart du temps, leur sort finit encore et toujours par dépendre de la bonne volonté plus ou moins manifeste des grandes personnes qui les entourent tant bien que mal.
Aux côtés des repères traditionnels du tissu social que sont les parents, bien sûr, le professeur ou en dernier ressort la police, ce film d’animation se permet au moins une digression qui peut à première vue paraître gratuite. À un moment donné, alors que Khadidja et ses potes butent contre un message énigmatique transmis par Malek depuis sa cellule de prison, ils vont voir une célèbre chanteuse oranaise pour lui demander conseil. Ils ont beau faire chou blanc auprès d’elle, le véritable enjeu de cette rencontre en apparence fortuite se situe ailleurs. Dans l’encouragement aucunement pompeux de ne jamais baisser les bras et de se faire confiance soi-même, en dépit de toutes les fausses routes que l’on empruntera sûrement. Ce n’est là qu’un des beaux messages que le film transmet avec une nonchalance qui laisse toute sa liberté au public d’en tirer les bénéfices ou bien de les ignorer.

Conclusion
Dans toute la richesse du cinéma d’animation français, rares sont les films susceptibles de s’adresser à parts égales aux enfants et à un public adulte. Bien que Petite Casbah cible clairement de jeunes amateurs d’histoires rocambolesques, le film d’Antoine Colomb n’est pas non plus dépourvu d’attrait pour des esprits plus matures. Son ton enjoué, qui ne se complaît pas non plus à occulter le volet sombre de son intrigue, en fait un divertissement aussi plaisant qu’intelligent. Notre vision de la guerre d’Algérie et de ses prémisses n’en a pas été modifiée. Par contre, il peut servir de porte d’entrée et de base de discussion hautement précieuses autour de ce sujet toujours si problématique dans la conscience collective française pour une génération considérant ces faits comme de l’Histoire fort ancienne !













