Critiques de films Drame — 18 mars 2019
Critique : L’homme qui a surpris tout le monde

L’homme qui a surpris tout le monde

, Estonie, France : 2018
Titre original : Tchelovek kotorij udivil vseh
Réalisation : ,
Scénario : Natalya Merkulova, Aleksey Chupov
Interprètes : , ,
Distribution :
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 20 mars 2019

4/5

Femme et mari, Natalya Merkulova et Aleksey Chupov ont tous les deux commencé leur carrière à la télévision, elle comme présentatrice, lui comme journaliste. En 2013, ils ont écrit et réalisé ensemble un premier long métrage de cinéma, Lieux intimes, qui, malgré une très bonne réception dans de nombreux festivals et des critiques élogieuses, n’a pas été distribué dans notre pays. C’est de nouveau ensemble qu’ils ont écrit et réalisé L’homme qui a surpris tout le monde. C’est probablement la sélection de ce film dans la section Horizons de la Mostra de Venise 2018 qui lui permet de pénétrer, cette fois ci, dans les salles hexagonales.

Synopsis : Aux confins la Taïga sibérienne, Egor, garde forestier, est un bon père de famille et un bon mari, respecté par ces quelques concitoyens. Lui et sa femme Natalia attendent un deuxième enfant. Quand Egor découvre qu’il est atteint d’une maladie incurable, il va tenter de tromper la mort… au risque de surprendre tout le monde.

Un couple face à une mort inéluctable

L’homme qui a surpris tout le monde se déroule au sein d’une petite communauté de la taïga sibérienne et c’est par une scène très forte que l’on fait connaissance avec Egor, un des membres de cette communauté : confronté à deux braconniers qui viennent de tuer un cervidé, ce garde forestier est contraint de tirer sur l’un d’eux. Cet acte, entrant dans le cadre de la légitime défense, ne le conduira pas en prison, contrairement à ce que craignait Natalia, son épouse. Par contre, dans un premier temps, Natalia n’est pas mise au courant par Igor d’une issue beaucoup plus grave encore : son mari vient d’apprendre qu’il est en phase terminale d’un cancer et qu’il ne lui reste guère plus de 2 mois à vivre.

Lorsque Natalia finit par apprendre ce qui menace son mari, ce dernier a déjà tout organisé pour que, financièrement, son décès soit le moins douloureux possible pour son épouse, pour Artem, leur fils, et pour l’enfant que porte Natalia. Contrairement à Egor, qui semble prêt à attendre la mort sans demander d’aide à personne, Natalia se montre aussitôt prête à tout pour trouver le moyen (médical) et les moyens (financiers) de le guérir. Toutefois, une rencontre avec une chamane va amener Egor sur une autre piste, consistant à se confronter à la mort et à essayer de la tromper.

Il arrive parfois que la critique d’un film se retrouve face à un dilemme : ne pas révéler un événement fait pour surprendre le spectateur et se retrouver alors dans l’impossibilité de s’exprimer sur ce qui est au cœur de l’œuvre ou alors, révéler cet événement et gâcher cet effet de surprise pour les spectateurs. Reste une option : prévenir le lecteur qui tient à être surpris de ne pas lire le paragraphe suivant. Voilà qui est fait, en espérant pour ce lecteur qu’il n’ait pas vu la bande-annonce qui, elle, n’hésite malheureusement pas à dévoiler la surprise !

Le rejet de la différence

Cette surprise est la suivante : suite à l’histoire de Zhamba le canard, racontée par la chamane qu’il avait rencontrée dans la forêt, Egor décide de s’habiller en femme, de se maquiller comme une femme, de se comporter en femme, le but étant que la mort ne le reconnaisse pas lorsqu’elle viendra le chercher.

Bien entendu, dans l’esprit d’Egor, ce subterfuge ne peut donner le résultat escompté que s’il s’impose le plus strict des silences : pas question d’expliquer à quiconque, fut-ce à sa femme, le pourquoi et le comment de ce déguisement ! Cela permet aux réalisateurs d’aborder les thèmes qu’ils avaient en tête. Mais, tout d’abord, il est bon de savoir que l’histoire puise ses sources dans les souvenirs d’enfance de Natalya Merkulova, la coréalisatrice. En effet, celle-ci a grandi en Sibérie, dans un petit village de 600 habitants, elle avait entendu parler, dans sa jeunesse, d’un homme qui s’était métamorphosé en femme pour vaincre son cancer et elle connait bien le comportement d’une communauté telle que celle décrite dans le film, et qui, finalement, n’est pas fondamentalement différent de celui de très nombreuses autres communautés tout autour de la planète : l’entraide et l’empathie envers toutes celles et tous ceux qui suivent ses règles plus ou moins tacites, l’intolérance, le rejet, voire la violence envers quiconque s’écarte de ces règles. Alors, pensez donc, un homme, jusque-là très respectable, qui s’essaye à franchir la frontière du genre sans donner la moindre explication sur cette décision, même son épouse si aimante, même son meilleur ami ont tendance à le rejeter et, vu le contexte, cette intolérance envers celui qui est différent, celui que l’on ne comprend pas,  se traduit pour beaucoup en paroles et en violences homophobes. Des comportements qui ont pour effet d’amener Egor à franchir dans les 2 sens une autre frontière, celle de la mort et, très prosaïquement, de mettre à nu, d’un côté  la lâcheté de l’édile du village qui se dérobe face à la violence et à la bêtise, de l’autre le courage d’un vieil homme, le beau-père d’Egor.

Un grand film

Si on est forcément surpris de la façon dont Egor cherche à tromper la mort, on est également surpris qu’un  film avec une telle thématique nous vienne de la Russie de Poutine ! En tout cas, tous les ingrédients sont réunis pour faire de L’homme qui a surpris tout le monde un grand film. L’histoire racontée, bien sûr, mais aussi la mise en scène, des plans souvent surprenants et d’une grande beauté tout au long du film, un montage très rigoureux avec l’art de couper les scènes au moment le plus juste. Et puis l’excellent travail du Directeur de la photographie, l’estonien à qui on doit la qualité exceptionnelle de la lumière et de la photographie.

Et puis le jeu des deux acteurs principaux : Natalya Kudryashova, l’interprète de Natalia, vibrante d’émotion en épouse aimante puis en femme qui ne comprend plus son mari. Elle a obtenu à Venise 2018 le Prix d’interprétation féminine dans la section Horizons. Pour ne pas être en reste, Evgeniy Tsyganov, l’interprète d’Egor, tout à parfait dans les deux facettes très différentes de son rôle, star du cinéma et du théâtre en Russie, a a reçu le « White Elephant prize » de la « Russian Guild of Film Critics », en tant que meilleur acteur de l’année.

Conclusion

Certains films présentent un grand intérêt grâce aux thèmes abordés, grâce à l’histoire qu’ils racontent mais présentent des points faibles dans la mise en scène, ou le montage, ou la photographie, ou l’interprétation. Pour d’autres, ce peut être le contraire. L’homme qui surpris tout le monde entre dans la catégorie finalement assez rare des films où le fond, c’est à dire la grande qualité des thèmes abordés, le dispute à l’excellence de la forme, mise en scène, montage, photographie, interprétation.

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles