Critique : le piège de Huda

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Le piège de Huda

Palestine : 2021
Titre original : Huda’s salon
Réalisation : Hany Abu-Assad
Scénario : Hany Abu-Assad
Interprètes : Maisa Abd Elhadi, Manal Awad, Ali Suliman
Distribution : Destiny Films
Durée : 1h30
Genre : Thriller
Date de sortie : 1er février 2023

3.5/5

Deux films du réalisateur palestinien Hany Abu-Assad ont obtenu des récompenses prestigieuses :

2006, meilleur film en langue étrangère aux Golden Globe Awards : Paradise now de Hany Abu-Assad
2013, Prix du Jury de la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes : Omar de Hany Abu-Assad

A ces deux films, on peut ajouter Le mariage de Rana, un jour ordinaire à Jérusalem en 2001 et Le chanteur de Gaza en 2015. Par ailleurs, on ne manquera pas de signaler que Hany Abu-Assad a tenté sa chance de l’autre côté de l’Atlantique et que le résultat n’a été ni à la hauteur de ses espérances ni à la hauteur des espérances du public.

C’est de nouveau en Palestine qu’a été tourné Le piège de Huda, un film qui, probablement à cause de la pandémie, a mis 2 ans pour arriver sur nos écrans.

Synopsis : Reem, une jeune mère mariée se rend au salon de coiffure de Huda à Bethléem, en Palestine. Après avoir mis Reem dans une situation déshonorante, Huda la fait chanter et la contraint à donner des renseignements aux services secrets israéliens, et ainsi à trahir son peuple. Dans la nuit, Huda est arrêtée par Hasan, membre de la résistance… mettant en danger la vie de Reem et de sa famille.

Comment « fabriquer » une traitresse !

Un salon de coiffure : l’endroit idéal pour parler de tout et de rien, que ce soit des pièges de Facebook, des femmes qui se croient capables de s’occuper elles-mêmes de leurs cheveux, du bien fondé du mariage pour les femmes, etc.  C’est exactement ce que font pendant les 5 premières minutes d’un plan séquence très virtuose de 8 minutes, Huda, une coiffeuse de Bethléem, et Reem, une cliente, jeune mariée et jeune mère de famille qui est venue avec Lina, son bébé, . « C’est une cata quand tout le monde se prétend artiste » affirme Huda qui continue en racontant une conversation entre deux femmes : « Tu t’es mariée par tradition ou par amour ? » demande la première, « Par stupidité » rétorque la seconde. Toutefois, ce plan séquence commencé sur le ton de la comédie se tourne brusquement vers le drame : quelques gouttes versées en douce dans le café que Huda offre à Reem alors qu’elle est sous le casque, voici Reem qui part dans le pays des songes, devenant totalement vulnérable, pouvant ainsi facilement être portée sur un lit, être déshabillée, être prise en photo aux côtés d’un homme tout aussi nu qu’elle. A son réveil, le choc est dur pour Reem : comme le lui dit Huda, soit elle accepte de travailler pour les Services Secrets israéliens en leur communiquant des informations utiles, que ce soit sur des rebelles recherchés ou des armes, soit elle refuse et ils la dénonceront à son mari lequel, probablement, la tuera. Sans parler des risques pour Lina, la fille de Reem !

Quinze minutes se sont écoulées depuis le début du film et les fondations d’un véritable thriller ont été posées. En effet, vous vous doutez bien que ma résistance palestinienne ne reste pas les bras croisés face à ces actions des services secrets israéliens pour « fabriquer » des traitresses à la cause palestinienne ! Vous vous doutez aussi que dans le contexte israélo-palestinien, Huda et Reem ne sont, pour un camp comme pour l’autre, que des pions pour lesquels on ne peut se permettre d’avoir le moindre égard, des pions pour lesquels la notion de vie humaine est considérée comme totalement secondaire. Comme le dit un membre de la résistance palestinienne : « Les traitres, dans notre société, sont comme un cancer dans un corps. On espère que la chimio apporte la guérison, mais la chimiothérapie, ça tue également les cellules saines ».

Comment vivre dans une prison à ciel ouvert ?

Même si on les mots Israël et Palestine ne sont jamais prononcés dans Le piège de Huda, ce qui donne au film une portée universelle sur les phénomènes de trahison, qu’ils soient forcés ou volontaires, il n’empêche que les toutes premières images indiquent très clairement dans quelle partie du monde l’action, basée sur des faits réels, va se dérouler : « BethléemCisjordanie. Palestine occupée. Sous occupation depuis 1967. En 2002, les autorités d’occupation ont commencé la construction du mur de séparation autour de la ville. Avec ce mur, les soldats d’occupation sont devenus invisibles et les habitants, les femmes en particulier, plus vulnérables. Les palestiniens qui sortent et entrent en Cisjordanie doivent obtenir un permis des Services Secrets de l’occupation ».

Si on ajoute que Béthléem est à 82 % en zone C, entièrement gérée par les israéliens, on conçoit que les palestiniens de la ville ont, depuis des années, la sensation de vivre dans une prison à ciel ouvert ce qui, bien sûr, ne manque pas d’avoir une influence très forte sur leur caractère, leur moral, leur comportement. Pour Reem, la question, cruciale, qui se pose à elle n’est autre que : à qui faire confiance ? Trahisons, accusations mensongères, tout est bon pour sauver sa peau dans certaines circonstances. Des circonstances qu’ont vécues Huda et Hasan, l’homme de la Résistance palestinienne chargé d’interroger Huda après que cette dernière ait été enlevée.

Plans séquences et interprètes

Ce qui frappe avant tout dans le cinéma de Hany Abu-Assad, c’est la qualité de ses plans séquence, une façon de faire qui permet au spectateur de se sentir beaucoup plus impliqué dans le déroulement de l’action, d’être en quelque sorte un témoin privilégié de ce qui se passe et de qui se dit. A ce titre, le plan séquence qui occupe près de 10 minutes au début du film est un modèle du genre, un plan séquence au cours duquel l’atmosphère change complètement, passant brutalement de la comédie au drame. Il est évident que cette façon de filmer est plus exigeante pour les interprètes mais le réalisateur a su faire appel pour les 3 principaux rôles à deux comédiennes et un comédien ayant l’envergure nécessaire pour se jouer de cette difficulté : celle qui joue Huda, c’est Manal Awad, une comédienne à qui Hany Abu-Assad avait donné des rôles mineurs dans Le mariage de Rana, un jour ordinaire à Jérusalem et Le chanteur de Gaza. Maisa Abd Elhadi, l’interprète de Reem, est considérée comme étant une des plus grandes comédiennes palestiniennes. Quant à Ali Suliman, l’interprète de Hasan, il est à la fois un grand acteur de théâtre et un comédien de cinéma très recherché.

Conclusion

Avec beaucoup de talent, et, ici, au travers d’un thriller palpitant sur la trahison, Hany Abu-Assad continue de nous donner des nouvelles de la Palestine et, malheureusement, elles n’incitent pas à l’optimisme. 

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