Critique : Le Capitaine Volkonogov s’est echappé

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Le Capitaine Volkonogov s’est echappé (Kapitan Volkonogov bezhal)


Russie, France, Estonie : 2021
Réalisation : Natalya Merkulova, Aleksey Chupov
Scénario : Natalya Merkulova, Aleksey Chupov
Acteurs : Yuriy Borisov, Aleksandr Yatsenko, Natalya Kudryashova
Distribution : Kinovista
Durée : 2h 00min
Genre : Thriller, Drame
Date de sortie : 29 mars 2023

4/5

Nous sommes à Leningrad en Union Soviétique en 1938. La Grande Terreur est à son apogée et Staline nettoie ses propres rangs. Les exécutifs de la répression sont eux-mêmes arrêtés et tués. Le capitaine Volkonogov s’échappe de justesse. Dans sa fuite, il est saisi d’une vision. Un collègue monte de l’enfer pour lui donner une chance de sauver son âme : Volkonogov doit se faire pardonner par au moins une personne qui a été touchée par les purges.   

Le Capitaine Volokonogov s’est échappé (traduction littérale du titre russe, traduit également La Fuite du capitaine Volkonogov) a eu sa première à la Mostra de Venise en 2021. Il a été primé en tant que meilleur film à la Semaine du cinéma russe à Londres, reçu le prix du jury au Festival international de films indépendants à Genève et au Festival européen des Arcs la même année. Il a également reçu le prix du public à L’Étrange Festival en 2022. Avec ce film, Natalya Merkulova, qui se charge surtout de la réalisation et Aleksey Chupov qui s’occupe particulièrement de l’écriture, réalisent leur deuxième long-métrage après L’homme qui a surpris tout le monde sorti en 2018.

Yuriy Borisov © Kinovista. Tous droits réservés

Le nom Volokonogov, interprété par l’excellent Yuriy Borisov, déjà remarqué dans Compartiment N°6 (2021) de Juho Kuasmanen, signifie en russe « aux pattes de loup » et se réfère à l’expression « volka nogi kormiat » énonçant que, pour se nourrir, le loup doit courir. La course qu’effectue Volkonogov est un parcours pour sa vie en deux titres : il doit rester en vie, pour tenter de gagner la vie éternelle. C’est un jeu dangereux dans lequel il s’engage et le thème du sport est d’ailleurs mis en place dès les premières images : de jeunes hommes musclés, en survêtements rouge sang, comme sortis des clips de Shortparis (crédité d’ailleurs dans le générique), jouent à la balle dans une grande salle au lustre en cristal. Cette scène d’ouverture surréelle lance la thématique du sport : qui va arriver en premier chez les victimes des purges, Volkonogov ou ses chasseurs ?  Cette scène introduit ainsi la prochaine course poursuite et le ton généralisé de la décadence et de la dégradation morale. Le déni de sa propre famille au nom de la Patrie, comme le fait une des victimes des purges à qui Volkonogov rend visite évoque l’histoire du héros du communisme Pavlik Morozov que tous les enfants soviétiques connaissaient par cœur. Selon le mythe, l’écolier Pavlik a dénoncé son père à la police d’état, puisqu’il était opposé à la collectivisation. Ce dernier fut arrêté et assassiné.

Que l’enfer existe, les réalisateurs l’affirment tout le long du film par l’omniprésence de la couleur rouge, le revenant qui apparaît à Volkonogov, mais surtout par la peur constante de la police d’état (le NKVD) dans laquelle se noie la société. L’existence du paradis est bien plus incertaine, même si le cadrage du héros dos au ciel dans une scène décisive suggère une possibilité d’espoir.  

À aucun moment on n’évoque le NKVD, l’ancêtre du KGB qui a son tour a été remplacé par le FSB, mais la référence à la police politique d’état responsable de millions de morts innocents est évidente. L’article 58 du code pénal de la RSFSR, alinéa 6 (1927-1960), consacré à l’espionnage, faisait partie de la mémoire collective horrifique soviétique et post-soviétique. L’exécution pour une anecdote maladroite n’est pas une extravagance d’écriture scénaristique mais provient des récits que les réalisateurs ont probablement entendu très jeunes, touchés comme beaucoup d’autres directement ou indirectement par les purges staliniennes.     

Yuriy Borisov © Kinovista. Tous droits réservés

Le Leningrad imaginé est décoré de graffitis reprenant en version monumentale des éléments clés d’œuvres de l’avant-garde russe : le chien dormant sous les pieds des personnages de la toile Un festin de Roi de Pavel Filonov, le cheval rouge de la révolution de Kouzma Petrov-Vodkine, inspirations graphiques d’El Lissitsky ou encore Les sportifs de Kazimir Malevitch. D’ailleurs Malevitch, comme plusieurs artistes de l’avant-garde a subi des répressions. Il a été emprisonné deux fois, la première pour espionnage et la deuxième pour agitation anti-soviétique.

Conclusion

Dans l’entretien que Merkulova et Chupov ont accordé à Fred Film Radio le 8 septembre 2021 disponible sur youtube, Merkulova soulève les deux peurs à l’origine de leur film : être victime ou devenir bourreau. Ces peurs fondamentales dialoguent avec la situation de milliers de jeunes hommes qui par peur de désobéissance et misère économico-sociale participent actuellement à la guerre criminelle contre l’Ukraine et se trouvent pris en otage par le même type de régime que celui de Staline en 1938.

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