Critique : La zone d’intérêt

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La zone d’intérêt 

Etats Unis, Grande-Bretagne, Pologne : 2023
Titre original : The zone of interest
Réalisation : Jonathan Glazer
Scénario : Jonathan Glazer, basé sur le roman de Martin Amis
Interprètes : Christian Friedel, Sandra Hüller, Johann Karthaus
Distribution : Bac Films
Durée : 1h45
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 31 janvier 2024

4/5

En mai dernier, le Festival de Cannes a connu un évènement plutôt rare : malgré une sélection qui, en 2023, était d’une qualité exceptionnelle, on a pu observer une convergence de la part des cinéphiles et du Jury du Festival quant aux deux meilleurs films de la compétition. Anatomie d’une chute s’est vu décerner la Palme d’Or et La zone d’intérêt a reçu le Grand Prix du Jury. On commencera par remarquer que la comédienne allemande Sandra Hüller est présente dans les deux films, interprète principale dans Anatomie d’une chute et deuxième rôle le plus important dans La zone d’intérêt. Alors qu’il est âgé de 58 ans, le réalisateur britannique Jonathan Glazer ne signe que son 4ème long métrage avec La zone d’intérêt.

Synopsis : Le commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, et sa femme Hedwig s’efforcent de construire une vie de rêve pour leur famille dans une maison avec jardin à côté du camp.

Paradisiaque, cette demeure ?

Le couple Höss, formé de Rudolf et de Hedwig, a vraiment beaucoup de chance : ils habitent une très grande et très belle demeure, leur jardin, très bien entretenu par Hedwig, est magnifique,  une piscine trône en son milieu, la campagne environnante a beaucoup d’attrait, ils ont 5 enfants adorables et du personnel pour les aider dans les tâches ménagères. En plus, Rudolf a la chance d’avoir son lieu de travail à proximité immédiate de son domicile. Pour Hedwig, l’endroit est tellement idyllique que, lorsque son mari fait l’objet d’une promotion qui va l’obliger à bouger, elle lui demande qu’il obtienne de sa hiérarchie l’autorisation, pour elle, de rester avec les enfants dans ce véritable paradis.

Pourtant, si on regarde bien, si on écoute bien, il n’est pas certain que, concernant ce lieu d’habitation, l’on puisse retenir le terme « paradis ». En effet, de l’autre côté du mur qui borde un des côtés du jardin, il faut être aveugle pour ne pas voir un mirador, pour ne pas voir de la fumée s’échapper d’une cheminée, et il faut être sourd pour ne pas entendre un certain nombre de bruits qui ne présagent rien de vraiment sympathique : des cris, des coups de feu, des ordres, des chiens qui aboient, des trains qui partent ou qui arrivent. Tout cela n’a rien d’étonnant, puisque l’action se déroule dans ce que les nazis ont appelé « la zone d’intérêt », une zone de 40 km2 entourant le camp de concentration d’Auschwitz et que, de l’autre côté du mur, se trouve le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, qu’on est au début des années 40 et que, si la famille Höss a droit à une si belle demeure, c’est parce que le SS-Obersturmbannführer Rudolf Höss est le commandant de ce camp.

L’horreur est hors champ

Le choix très fort de Jonathan Glazer a consisté à montrer l’horreur qu’a été durant la 2ème guerre mondiale l’existence des camps de concentration et d’extermination et, en particulier, celui d’Auschwitz-Birkenau, en ne pénétrant jamais dans un de ces camps, à l’exception de quelques incursions dans le bureau de Höss, bureau dans lequel cet excellent mari, ce père de famille exemplaire, se permettait quelques familiarités avec une jeune déportée. L’élément central de ce film, c’est le mur d’enceinte du camp d’Auschwitz-Birkenau : d’un côté, c’est l’horreur qu’on ne verra jamais, mais que l’on fera plus que deviner au travers de signes visuels et, surtout, sonores ; de l’autre côté, c’est une certaine vision du bonheur au travers d’une vie de famille épanouie et une certaine vision de la beauté au travers d’un magnifique jardin parfaitement entretenu. Dans ce contexte, Hedwig peut être considérée comme étant la première négationniste de l’histoire de la Shoah : elle vit à 50 mètres de l’horreur mais elle ne cherche pas à savoir ce qui se passe de l’autre côté du mur, un mur qu’elle s’est efforcée de cacher en plantant une vigne. Tout juste dira-t-elle à sa mère venue la visiter que, de l’autre côté du mur, il y a, peut-être, une femme chez qui sa mère faisait les ménages.

A côté de cette forme de négation, portée par Hedwig, se loge la banalisation du mal portée par Rudolf : pour lui, comme pour n’importe quel chef d’entreprise, le plus important dans son travail, c’est d’augmenter la productivité, c’est d’arriver à améliorer l’efficacité des chambres à gaz ! Par ailleurs, le film s’attarde sur la vie mondaine de Hedwig recevant chez elle, pour le thé, des épouses d’officiers et sur le comportement de bon père de famille de Rudolf, amenant ses enfants se baigner dans la rivière voisine et les protégeant d’une vision traumatisante en les faisant sortir de l’eau lorsqu’il découvre la mandibule d’une victime de l’extermination.

Un réseau de caméras de surveillance

Basé sur le roman de Martin Amis portant le même titre et paru en 2014, La zone d’intérêt procède d’une mise en scène très particulière, tirant profit de l’installation d’un véritable réseau de caméras de surveillance à même, tels des yeux, de capter tout ce qui se passe dans la demeure de Rudolf et Hedwig. A part un long traveling lorsque Hedwig fait visiter le jardin à sa mère, le film ne comporte que des plans fixes. Peut-être plus encore que les images, le son a une importance capitale dans le film. Fruit d’un magnifique travail réalisé par le britannique Johnnie Burn, collaborateur régulier de Yórgos Lánthimos, ce son n’est jamais tonitruant mais c’est pourtant bien lui qui instille en permanence le sentiment de malaise qui, plus ou moins rapidement, gagne l’ensemble des spectateurs. Un sentiment de malaise qui semble épargner le couple Höss, sauf que, à la sortie d’une réunion qu’il a organisée avec l’ensemble des responsables de camps d’extermination, on a la surprise de voir Rudolg Höss vomir à 2 reprises.

Ce couple Höss est magistralement interprété par Christian Friedel qu’on avait découvert il y a 15 ans, jouant le rôle de l’instituteur dans Le ruban blanc de Michael Haneke et Sandra Hüller qui réussit l’exploit d’être présente (et remarquable !) dans les deux films qui ont le plus marqué le Festival de Cannes 2023, La zone d’intérêt et Anatomie d’une chute, mais qui a été privée du Prix d’interprétation féminine qui lui tendait les bras par le règlement relativement récent qui interdit de donner un prix d’interprétation à un ou une interprète du film ayant obtenu la Palme d’or.  

Conclusion

Dans la plupart des éditions précédentes, La zone d’intérêt aurait probablement eu de grandes chances de se voir attribuer la Palme d’or du Festival de Cannes. Pas de chance pour ce film et pour Jonathan Glazer, son réalisateur : en 2023, il y avait, face à lui, Anatomie d’une chute. Il n’empêche, La zone d’intérêt est un film remarquable, un film qui se voit, un film qui s’écoute, un film magistralement interprété et qui fait réfléchir quant au potentiel de cruauté et de négation dont peut faire preuve l’espèce humaine.

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