Critique : Costa Brava, Lebanon

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Costa Brava, Lebanon

Liban : 2021
Titre original : –
Réalisation : Mounia Akl
Scénario : Mounia Akl, Clara Roquet
Interprètes : Nadine Labaki, Saleh Bakri, Ceana Restom, Geana Restom
Distribution : Eurozoom
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 27 juillet 2022

3.5/5

Même si Costa Brava, Lebanon est son premier long métrage, la réalisatrice libanaise Mounia Akl est loin d’être une débutante. En effet, elle a travaillé sur des séries TV, réalisé Submarine, un court-métrage traitant de la crise des ordures qu’a connue Beyrouth il y a quelques années, un film sélectionné au Festival de Cannes 2016 et très remarqué, et également  coréalisé un autre court-métrage remarqué, El Gran Libano, qui a fait l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs en 2017. Développé dans le cadre de la résidence Ciné Fondation de Cannes, Costa Brava, Lebanon faisait partie de la sélection Orizzonti Extra lors de la dernière Mostra de Venise, en septembre 2021.

Synopsis : Liban, dans un futur proche. Soraya (Nadine Labaki) et Walid (Saleh Bakri) se sont construits une vie idyllique dans les montagnes, loin du désordre et de la pollution de Beyrouth. Dans ce havre de paix, trois générations coexistent en apparente harmonie : les deux filles – Rim 9 ans, Tala 17 ans – la grand-mère et les époux Badri. Tout va bien jusqu’au jour où Rim aperçoit des étrangers dans la vallée. La vie paisible de la famille est brutalement remise en question par l’installation d’une décharge prétendument écologique. Malgré la corruption ambiante qui rend leur combat sans espoir, les Badri font front. Ce chaos extérieur a bientôt des répercussions sur le cocon familial…

 Un paradis en péril

Cela fait 8 ans que Soraya et Walid Badri ont fait un choix très fort : Malgré le succès remporté par Soraya en tant que chanteuse, le couple a fui l’atmosphère délétère de Beyrouth, sa pollution, ses manifestations auxquelles il et elle participaient avec ferveur mais qui ne débouchaient sur rien, pour venir construire leur paradis dans les collines des alentours. Une maison, une piscine, des oliviers, le calme, c’est ce qu’ils se sont offerts à eux-mêmes ainsi qu’à Zeina, la mère de Walid, et à leurs deux filles, Tala, 17 ans, et Rim, 9 ans. Jusqu’à ce qu’un « beau » jour, un des problèmes majeurs de la capitale libanaise vienne se délocaliser à leur porte : la crise des déchets que le gouvernement pense pouvoir résoudre, grâce à des fonds en provenance de pays étrangers dont, principalement, la France, avec la mise en service d’une nouvelle décharge, « conforme aux normes sanitaires et écologiques internationales », dans ce qui est considéré comme « le meilleur endroit », en l’occurrence le terrain en contre-bas du lieu d’habitation de la famille Badri. Le téléphone fonctionne très mal chez les Badri, ils n’ont donc pas pu être prévenus, et l’arrivée de travailleurs, d’engins de chantier et d’une gigantesque statue du président, annoncée par Rim à ses parents, est pour eux une douloureuse surprise. Une surprise d’autant plus grande que le terrain sur lequel vient s’installer cette décharge est censé appartenir à Alia, une sœur de Walid qui a quitté le Liban pour s’établir en Colombie.

Un résumé de l’histoire récente du Liban

Entre 1950 et 1970, avant la guerre civile qui a ravagé le pays de 1975 à 1990, le Liban était surnommé la Suisse du Moyen Orient : un pays prospère, politiquement stable et dans lequel il faisait bon vivre. Même si l’accord de Taëf du 22 octobre 1989 est censé avoir mis fin à cette guerre civile, les antagonismes entre les diverses milices confessionnelles n’ont, depuis, jamais vraiment cessé. On peut voir dans Costa Brava, Lebanon un résumé, tant à l’échelle géographique qu’à l’échelle du temps, de l’histoire récente du Liban : un petit paradis transformé en enfer par un événement, ici l’arrivée de cette décharge, qui, en plus, fracture la micro-société que représente la famille Badri. En effet, même si le film continue de dénoncer les ravages écologiques de certains projets, même si la mise en accusation de la corruption qui règne dans le pays n’est jamais abandonnée, on sent très vite que c’est la répercussion des événements que vit la famille Badri sur chacun de ses membres qui intéresse avant tout la réalisatrice : entre Walid, soutenu par Rim, vent debout contre le projet et les hommes qui sont sur place pour l’implanter, et Soraya qui, finalement, se verrait bien reprendre la vie d’avant leur départ à la campagne, le fossé ne cesse de se creuser. Zeina, elle, rêve depuis longtemps de rejoindre Alia en Colombie. Quant à Tala, elle est plus ou moins hors jeu, titillée par l’éveil, chez elle, de la sensualité et irrémédiablement attirée par Tarek, le responsable du chantier.

Deux interrogations

Avant même de voir le film, à la simple lecture de son titre, le spectateur ne manque pas d’être l’objet d’une interrogation : que vient faire la Costa Brava, cette région espagnole si prisée des touristes, dans le titre d’un film libanais ? C’est très simple : au sud de Beyrouth, à l’embouchure du fleuve Ghadir, a été a été ouverte en avril 2016 la décharge de Costa Brava, une des deux décharges présentées par le gouvernement libanais comme étant une solution à la crise des déchets de huit mois que le pays a traversée en 2015 et 2016. Une décharge située près de la mer et à proximité immédiate de l’aéroport international de Beyrouth, par conséquent dans un environnement très différent de ce qu’on voit dans le film, mais dont le nom évoque forcément quelque chose pour les libanais.

Une autre interrogation intervient lorsqu’on regarde le casting du film : pour l’interprète de Rim, la fillette de 9 ans, deux noms très proches tout en étant différents, Ceana Restom et Geana Restom. Là aussi, la réponse à cette interrogation est très simple : il s’agit de deux jumelles, deux fillettes se ressemblant comme deux gouttes d’eau mais aux caractères très différents, l’une très calme, l’autre dotée d’une très grande énergie. La réalisatrice a exploité cette différence, les faisant jouer l’une et l’autre en utilisant le plus souvent leurs comportements naturels mais aussi en les faisant parfois jouer à contre-emploi. On ne sait bien sûr jamais si c’est Ceana qu’on voit à l’écran ou s’il s’agit de Geana, mais, pour nous, spectateurs, ce qui est important, c’est ce qu’on voit et ce qu’on entend et, ce qu’on voit et ce qu’on entend est absolument bluffant de naturel. Bluffant de talent, tout simplement ! En tête d’affiche d’une excellente distribution, on retrouve deux noms bien connus des cinéphiles : dans le rôle de Soraya, Nadine Labaki, la réalisatrice et comédienne de Caramel, de Et maintenant, on va où et de Capharnaüm ; dans le rôle de Walid, le comédien palestinien Saleh Bakri qu’on a pu apprécier dans un grand nombre de films, dont La visite de la fanfare, La source des femmes, Girafada, et Wajid – L’invitation au mariage. Par ailleurs, il serait injuste de ne pas mentionner la grande qualité de la photographie, fruit du travail de Joe Saade, déjà présent sur le récent Le dernier piano.

Conclusion

Ce premier long métrage d’une jeune réalisatrice libanaise est très prometteur. Bien aidé par une excellente distribution et par un très bon Directeur de la photographie, Mounia Akl nous parle avec force et talent de son pays, autrefois surnommé la Suisse du Moyen-Orient, mais dont l’environnement géographique ainsi que la grande diversité religieuse de sa population ont contribué à engendrer depuis plusieurs années des problèmes majeurs. 

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