Critique : Citoyen d’honneur

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Citoyen d’honneur

Argentine : 2016
Titre original : El ciudadano ilustre
Réalisation : Mariano Cohn, Gaston Duprat
Scénario : Andrés Duprat
Acteurs : Oscar Martinez, Dady Brieva, Andrea Frigerio
Distribution : Memento Films Distribution
Durée : 1h57
Genre : Comédie
Date de sortie : 8 mars 2017

4/5

Mariano Cohn et Gastón Duprat ne sont pas frères comme le sont les Dardenne, les Coen ou les Taviani mais cela fait pourtant 25 ans qu’ils travaillent ensemble. Il y a 6 ans, L’homme d’à côté et L’artiste avaient permis au public français de faire leur connaissance. Devant la qualité de Citoyen d’honneur, on ne peut qu’espérer que ce film renforce ici leur notoriété. Pour mémoire, Citoyen d’honneur s’est vu décerner très récemment le Goya du Meilleur film étranger en langue espagnole  et a permis à Oscar Martinez, son interprète principal, d’obtenir la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la dernière Mostra de Venise.

Synopsis : L’Argentin Daniel Mantovani, lauréat du Prix Nobel de littérature, vit en Europe depuis plus de trente ans. Alors qu’il refuse systématiquement les multiples sollicitations dont il est l’objet, il décide d’accepter l’invitation reçue de sa petite ville natale qui souhaite le faire citoyen d’honneur. Mais est-ce vraiment une bonne idée de revenir à Salas dont les habitants sont devenus à leur insu les personnages de ses romans ?

Un retour à risque

Diego, le Pape, Messi et Daniel Mantovani : les 4 célébrités que l’Argentine aurait offertes au monde. Vous ne connaissez pas Daniel Mantovani ? Pas vraiment étonnant : c’est un personnage de fiction. Cet homme que le maire de Salas, une petite ville en pleine pampa argentine, a mis sur un plan d’égalité avec deux footballeurs et le Pape François lors d’un discours prononcé en son honneur, est un écrivain qui, 5 années auparavant, s’était vu décerner le Prix Nobel de littérature. Un écrivain né à Salas en 1954, qui en était parti lorsqu’il avait 20 ans, qui n’y était jamais retourné et qui, tout en étant établi à Barcelone, n’a cessé, dans son œuvre littéraire, de parler, de façon rarement amène, de Salas et de ses habitants. Contrairement à Bob Dylan, Daniel Mantovani était allé à Stockholm recevoir son Nobel et, dans le discours qu’il avait prononcé à cette occasion, il avait part de la gêne qu’il ressentait, lui pour qui un artiste est forcément quelqu’un qui ne se satisfait pas de la réalité, qui veut changer les choses et qu’un Prix Nobel fait partie d’un système qu’un artiste se doit de dénoncer. Un discours qui, d’emblée, permet une mise en abyme, dans la mesure où les réalisateurs vont eux-mêmes chercher les récompenses du système dans des Festivals prestigieux.

De cette gêne avouée à ne plus être capable d’écrire quoi que ce soit, il n’y a qu’un pas, vite franchi. Par contre, cette notoriété qui lui est tombée dessus a fait de Daniel un homme qui se retrouve submergé d’invitations pour des conférences dans tous les pays du monde, dont l’Argentine. Et même, plus précisément, une invitation en provenance de Salas, dans laquelle on l’invite pour 5 jours la semaine suivante. Une invitation d’abord rejetée avec force et qu’il finit par accepter, à condition d’y aller seul et sans que la presse et la télévision soient prévenues. Certes, les habitants de Salas semblent être fiers de leur concitoyen et l’accueil du début est chaleureux, mais la rencontre de Daniel avec son passé, celle avec son amour de jeunesse et avec la famille de celle-ci, sa franchise face à certaines médiocrités artistiques, la lâcheté du maire qui ne veut pas perdre des électeurs, tout cela va petit à petit envenimer ses relations avec une population qu’il avait décidé de fuir, sans doute pour de bonnes raisons. Au point de voir naître, pour Daniel et pour le film, une forme de menace au sein de la comédie.


Cruel et drôle, jamais méchant

Quelques mois après Les nouveaux sauvages, le cinéma argentin prouve de nouveau avec Citoyen d’honneur son aptitude à reprendre le flambeau de la comédie italienne des années 60-70, celle où brillaient Dino Risi, Mario Monicelli, Luigi Commencini et Ettore Scola, une comédie dans laquelle le cynisme le dispute à la tendresse, la mesquinerie à la générosité. Est-ce vraiment étonnant lorsqu’on sait que la moitié de la population argentine a une ascendance italienne ? A cette forme de comédie, à la fois cruelle et drôle, Mariano Cohn et Gastón Duprat ajoutent leur touche personnelle, en donnant de temps en temps à leur façon de filmer une forme à mi-chemin entre documentaire et reportage télévisé, l’exemple le plus frappant étant la scène du début, lorsque Daniel Mantovani reçoit le Prix Nobel.

Dans Citoyen d’honneur, aucun des personnages n’est vraiment épargné, mais il y a plus de bienveillance et de moquerie sympathique que de réelle férocité agressive dans la peinture qu’on nous présente. En fait, le film cherche (et arrive !) à montrer avec finesse les conséquences de l’arrivée plus ou moins brutale de la notoriété sur un individu et sur la perception que celles et ceux qui l’avaient auparavant pratiqué ont dorénavant de lui. Quant à la satire de la ringardise des manifestations organisées pour honorer la gloire locale, elle sait être drôle sans être méchante.

Il n’y a pas que Ricardo Darin !

Une certitude : Citoyen d’honneur doit beaucoup à la prestation d’Oscar Martinez, l’interprète du rôle de Daniel Mantovani, un comédien qu’on commence à bien connaître après ses prestations, toujours brillantes, dans Les enfants sont partis, Paulina et Les nouveaux sauvages. Sans avoir sa notoriété, les comédiens et comédiennes qui l’entourent assurent une prestation sans tache. Quant à la façon de procéder du duo formé par Mariano Cohn et Gastón Duprat, elle consiste à prendre un maximum de décisions en amont du tournage et à se partager sur place le travail de direction de la photographie et de mise en scène. Simple et, au vu du résultat, très efficace ! 

Conclusion

Si elle n’est pas très importante en terme de quantité, la production cinématographique argentine l’est beaucoup plus en ce qui concerne la qualité. Citoyen d’honneur en apporte une preuve éclatante, film à la fois drôle, caustique et attachant. Quand on aime le cinéma, on perd rarement son temps lorsqu’on va visiter Buenos-Aires ou la pampa argentine.

1 COMMENTAIRE

  1. J’ai adoré ce film, que je viens de voir à la télévision. Personne n’y est épargné .Avant de partir pour l’Argentine, le futur « Citoyen d’honneur »,très imbu de lui-même, dissimule sous une attitude hautaine et cassante la crise qu’il traverse. Il n’écrit plus depuis cinq ans. L’ improbable retour dans sa bourgade natale semble d’abord émousser son manque d’indulgence et il se prête finalement avec bonhommie aux cérémonies ridicules que la mairie lui inflige: remise de la médaille d’honneur de Salas en présence d’une reine de beauté ringarde, défilé dans les rues presque désertes sur le camion des pompiers .Mais après quelques conférences et une émission de télévision locale au cours de laquelle le présentateur se sert de lui pour promouvoir une boisson gazeuse (ce sont des moments très drôles), l’incompréhension remplace peu à peu les premiers échanges et « abrazos » chaleureux.
    Il est pris au piège, poursuivi par des villageois persuadés qu’il s’est inspiré pour écrire ses romans des lieux de son enfance et surtout des membres de leurs familles respectives; harcelé par une admiratrice avec qui il a une aventure avant de découvrir qu’elle est la fille d’une ancienne fiancée et d’un ami dont il était autrefois très proche.
    Devenu bien malgré lui président du jury d’une exposition de peinture, il prononce pendant la remise des prix à des peintres du dimanche un discours qui va mettre le feu aux poudres et révéler la petitesse et la fermeture d’esprit du maire, des exposants et de leurs invités
    Si la plupart des villageois sont pitoyables, l’exaspération de l’écrivain lui fait retrouver sa raideur et son manque de générosité du début. Il rabroue méchamment un brave type persuadé que « le livreur à vélo » d’un de ses romans est son père. Echange brutal entre les deux hommes et incompréhension …On sent bien que ce gros homme, qui insiste pour l’inviter à manger des ravioli à la cervelle chez sa mère, ne comprend rien aux théories cassantes de Mantovani sur la création littéraire. L’auteur se défend farouchement de s’être inspiré des habitants de son village et pourtant..
    Après avoir échappé de justesse à la mort au cours d’un règlement de comptes organisé par le père et le fiancé de sa conquête d’un soir, on le retrouve quelques années après sous le feu des questions des journalistes pour la sortie de son dernier roman… »Citoyen d’honneur »!
    Il a bien changé. La barbe a disparu, les cheveux sont plus longs et disciplinés et les lunettes cerclées de métal du début ont fait place à des verres enchâssés dans une monture de star hollywoodienne.
    Si la morgue du début a retrouvé toute sa vigueur -il rabroue très sèchement le journaliste de « La Vanguardia »- Mantovani semble maintenant accepter avec plaisir la présence des paparazzi dont les flashs se reflètent dans ses lunettes de rockstar. Vanité des vanités.. Un film grinçant, parfois très drôle, souvent aussi très amer, joué par d’excellents acteurs .A voir et revoir. Merci à vous pour votre article.

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