Critique : Cancion sin nombre (Deuxième avis)

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Canción sin nombre

Pérou, 2019

Titre original :

Réalisateur : Melina León

Scénario : Melina León, Michael J.White

Acteurs : , , Lucio A. Rojas

Distributeur : Sophie Dulac Distribution

Genre : Drame

Durée : 1h37

Date de sortie : 22 juin 2020

3,5/5

Le premier long métrage de Melina León, présenté à la à Cannes l’an dernier, sonne à la fois comme un chant sur la lutte des classes et une berceuse sur la perte d’un enfant. Nous sommes au Pérou en 1988, la même année où se déroule le court-métrage El Paraíso de Lili (Le Paradis de Lili, 2009), la première collaboration admirable de Melina León avec l’acteur Tommy Párraga qui a remporté sept prix.

Synopsis : Le Pérou est ravagé par la crise économique et politique. Georgina Condori, jeune femme d’origine indienne de la région des Andes, accouche, en raison de sa pauvreté, dans une fausse clinique. Son enfant lui est volé à sa naissance. Face à l’indifférence de l’administration, Pedro Campos, un journaliste homosexuel, mène l’enquête. Deux destins se croisent un bref instant.

© Luxbox

Poème politique

Pérou, sous la gouvernance du président Alan García Pérez, se trouve dans un contexte social difficile. L’inflation est galopante, le couvre-feu tombe tôt le soir, l’homosexualité est tabou, une trentaine de personnes est massacrée à Cayara et les attentats terroristes se multiplient. Sur ce fond de crise politique et économique, des nourrissons sont volées aux femmes indigènes.

Un jeune couple d’indigènes quechua est privé du moindre droit dans la société péruvienne, faute de numéro administratif. Leur demeure est un gîte au bord de l’océan. Tôt le matin, main dans la main, ils grimpent sans fin les collines sableuses jusqu’à la ville où ils vendent des pommes de terre sur un marché. Il se lie aux terroristes. Elle attend un enfant. Le jour venu, Georgina part à Lima pour accoucher dans une clinique gratuite.

La durée de ce trajet, avec le visage de Georgina en plan très rapproché, puis un contre-plongée extrême de l’escalier, sont prémonitoires de la catastrophe personnelle à venir.

Une clinique gratuite, cela équivaut à une couchette sans drap, aucun médicament pour atténuer la douleur et juste deux bras qui arrachent le nouveau-né du ventre de sa mère.

L’accouchement se révèle être la scène déclencheur du film. Une petite profondeur de champ suggère l’épuisement à la limite de l’aveuglement temporaire de la jeune maman. Le spectateur-auditeur du film perçoit ainsi le nouveau-né en flou, aussitôt emporté par l’infirmière. C’est comme si l’image ne supportait pas la douleur de cette séparation et seuls les pleurs du bébé se lient aux cris de la mère, tous les deux nets, bien audibles. L’audible prévaut sur le visible. Lorsque l’image devient floue, elle se sépare du son.

Puis rien : plus de bébé, plus de clinique.

Pamela Mendoza © Luxbox

Abîme

Basé sur des évènements réels, le film traite d’un problème récurrent au Pérou, celui du vol de bébés des indigènes quechua (qui ne peuvent pas défendre leurs droits) pour être vendus à l’étranger.

Le film illustre l’abîme qui sépare le peuple du pouvoir dans toute sa monstruosité politique et sociale. Les droits des minorités, indigènes comme homosexuels, sont inexistants et les jeunes, en quête de justice, se lient aux terroristes. C’était déjà le sujet de son court-métrage El Paraíso de Lili. Cet abîme s’illustre aussi esthétiquement : un abîme sépare le premier plan de l’arrière-plan, et plus globalement dissocie l’image du son.

Canción sin nombre rend hommage aux grands maîtres du cinéma. Filmer en noir et blanc et dans toutes les nuances de gris au format 4 : 3, avec les deux gros-plan-visage marquants, cela nous évoque les visages de Liv Ullmann et Max von Sydow dans L’Heure du loup (1967) d’Ingmar Bergman. Les scénarios des deux films se reflètent aussi. Dans L’Heure du loup, un couple nécessiteux vit au bord de mer, elle attend un enfant et il disparaît.

Il est difficile de terminer un film. Le dernier plan, toujours filmé avec une petite profondeur de champ nous donne à voir le visage de Georgina qui chante une berceuse en quechua à son enfant qu’elle ne reverra probablement jamais. On ressent l’ambition poétique, mais la fin retombe dans un prévisible très attendu.

Pamela Mendoza et Tommy Párraga © Luxbox

Conclusion

Cette première rencontre avec l’œuvre de Melina León est très encourageante et ce, malgré quelques réserves sur l’image cinématographique et l’écriture scénaristique. Peut-être faute de moyens budgétaires, l’image n’a pas été suffisamment travaillée, malgré la captation esthétique recherchée par le chef-opérateur Inti Briones. L’histoire parallèle du journaliste homosexuel, qui mène l’enquête sur le nouveau-né volé, nous éclaire davantage sur un aspect de la société en crise, sans être assez développé et nous laisse un sentiment d’inachevé. Léviathan (2014) d’Andreï Zviaguintsev pourrait en être l’inspiration. Néanmoins, un film sur l’idée d’abîme doit nous donner une sensation du vide, ce qu’on ressent bien ici.

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