Critiques de films Drame — 22 février 2015
Critique : Amour 65


, 1965
Titre original : Kärlek 65
Réalisateur : 
Scénario : –
Acteurs : Keve Hjelm, Ann-Marie Gyllenspetz, Inger Taube
Distribution : Malavida
Durée : 1h36
Genre : Drame
Date de sortie : 25 mars 2015

Note : 4,5/5

Après qui mettait en scène la figure enflammée d’un ouvrier-écrivain, Bo Widerberg campe pour son quatrième film un autre double de lui-même, Keve, metteur en scène. Avec Amour 65, Widerberg, en héritier de la Nouvelle Vague, voulait donner l’impression d’un « pique-nique artistique improvisé ». Ainsi fit-il improviser certains des dialogues, ne faisant parvenir les autres qu’au dernier moment avant le tournage (au grand regret des comédiens). Le tout aboutit à un film déroutant voire labyrinthique, auquel on reprocha l’absence de scénario. Le cheminement imprévisible et sinueux d’Amour 65 est cependant pour le réalisateur suédois la seule forme possible de la liberté au cinéma.

Synopsis : Keve, un jeune réalisateur, est marié Ann-Mari. Mais l’union bat de l’aile et il peine à trouver l’inspiration. Comme chaque été, il réunit des amis.. son ex, Inger, dans leur villa de bord de mer et rencontre Björn et sa femme, Evabritt. Ils sont bientôt rejoints par le célèbre acteur américain Ben Carruthers qui interprétait Benny dans Shadows. Keve, obsédé par son film, compte sur lui pour retrouver un souffle, tandis que tout ce petit monde se livre à des jeux très troublants…

Le cinéaste, le jaloux, le voyant

Dans l’une des premières scènes du film, Keve (le réalisateur) erre devant la maison où il passe les vacances avec sa femme, sa petite fille et ses amis. Devant la voiture, il trouve une chaussure égarée. Derrière ses grosses lunettes noires, il scrute le petit bois alentour, à la recherche de la propriétaire de la chaussure orpheline, sa femme. Au cœur de l’image, au milieu des arbres, un couple s’ébat… Art spécifiquement cinématographique, que celui de dissimuler dans une parcelle de l’image l’indice d’un crime soupçonné (deux ans plus tard, Antonioni déploie toutes les possibilités du procédé dans Blow up). Keve ne voit rien. C’est peut-être la seule fois que le spectateur, dans Amour 65, en voit plus que lui.
Tel Swann dans le roman de Proust (Widerberg, avant d’être cinéaste, fut romancier), Keve incarne une figure ambivalente, investigatrice, celle du jaloux. Jaloux, il l’est dans la vie en tant que mari et père de famille. Mais c’est dans l’art que l’œil captatif de Keve-cinéaste opère avec le plus de détermination. Entrelaçant le fil existentiel de l’amour et celui, artistique, du cinéma, le motif du regard jaloux se multiplie à travers des représentations de la vision, voire de l’observation obsessionnelle. En tant que metteur en scène, Keve abuse de son pouvoir de décision, faisant recommencer à l’infini la prise d’une scène, sous le prétexte que l’acteur s’approche trop de l’actrice. Les lunettes aux épaisses montures noires de Keve, qu’il ne retire que lorsqu’il s’abandonne à l’amour, constituent l’attribut à la fois de son omnipotence et de sa jalousie. Une multitude d’autres appareils optiques passent devant ses yeux le long du film, lunettes, objectifs, caméras…, qui grossissent, précisent ou déforment sa vision.
Le dysfonctionnement même du mariage de Keve et d’Ann-Mari se manifeste par l’anomalie aux yeux de leur fille, Nina, qui est la véritable fille de Widerberg. Ainsi tout une trame du film, celle qui offre une représentation du cinéma lui-même, se résout-elle en jeux optiques – des jeux exercés par les personnages eux-mêmes (comme la scène où Keve et sa maîtresse observent la ville à travers un objectif, offrant au spectateur une vision kaléidoscopique des édifices) et des jeux, réflexifs, de mise en abyme (comme la séquence où la caméra de Keve, le cinéaste dans le film, tourne face à celle de Widerberg).

Figures libres

À la fin du film, un cortège de chaussures dépareillées, disposées comme un chemin au sol de l’appartement de Keve, mène jusqu’à une petite locomotive en marche qu’occupent des peluches d’enfant. La caméra, surplombante, semble suivre la trajectoire d’un personnage en train de découvrir l’étrange installation. Cette séquence, incongrue, fantaisiste, illustre justement ce qui est à la fois le thème et la forme d’Amour 65, l’improvisation libre. On reprocha au film l’absence d’un scénario clair. Or, sa forme même devait exprimer la liberté du cinéma, sa capacité à saisir la vie au plus près, dans une vision proche de celle des réalisateurs de la Nouvelle Vague. Amour 65 s’offre alors comme une suite déroutante de variations libres, sur le modèle des improvisations de jazz, autour d’un canevas existant mais discret. Dans la scène des chaussures comme dans d’autres, la caméra a l’air de vagabonder comme si, suspendue en l’air, dans une espèce de flottement, elle se mouvait librement dans l’appartement vide. Tel un personnage à part entière – quoiqu’invisible –, elle progresse pas à pas dans l’espace vide d’une demeure, ou bien s’approche et contourne, pour mieux l’envelopper, un couple d’amants entrelacés.
Laissant une large part à l’érotisme – les scènes d’amour entre Keve et la femme qu’il prend pour maîtresse comptant parmi les plus sensuelles du cinéma de Widerberg –, le film passe librement des scènes d’amour aux scènes de tournage. Les cinéastes y sont abondamment cités. La citation de Godard dans la bouche de Keve, « Le cinéma c’est 24 fois la vérité par seconde », dissone avec la réplique qu’il donne à sa maîtresse, « Le mensonge, je l’ai appris depuis longtemps, c’est mon métier », quand elle lui demande comment il fait pour concilier mariage et sentiment de culpabilité. Mais le discours réflexif et intellectualisant sur le cinéma n’entrave jamais le caractère purement sensuel et spontané de scènes qui se passent de tout discours. Ainsi, les séquences avec les cerfs-volants…

AMOUR 65 3 © Malavida

Trois séquences en plein air, intercalées dans le film comme des variations musicales, montrent les personnages s’adonner à des jeux de cerf-volant sur les falaises venteuses de la Suède. Les figures libres des cerfs-volants, dessinées en plein vent, évoquent avec poésie une liberté légère et spontanée. Dans leur danse aérienne, les cerfs-volants tiennent au bout des cordages des personnages qui semblent eux-mêmes jetés en plein vent. Les positions de la terre et du ciel s’inversant, ils prennent eux-mêmes leur envol…

Conclusion

Avec Amour 65, Widerberg accomplit le projet qu’il définissait avec des mots dans sa Vision du cinéma suédois, à savoir de libérer le cinéma de son pays de l’emprise d’une seule esthétique, trop métaphysique à son goût, celle de Bergman. Dans un film moins explicitement engagé que le sont Le Quartier du Corbeau ou Adalen 31, Widerberg rompt néanmoins avec le cinéma d’alors en réalisant un film semi-improvisé, sensuel, dont les digressions et les méandres suivent l’inflexion de la liberté.

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Léa Triomphe

Cet article a été rédigé par Léa Triomphe, Rédactrice de Critique Film.fr