Critiques de films Documentaire Festivals — 26 septembre 2018
Biarritz 2018 : Bixa Travesty


Brésil, 2018
Titre original : Bixa Travesty
Réalisateurs : &
Scénario : Claudia Priscilla, Linn da Quebrada & Kiko Goifman
Distribution : Arizona Distribution
Durée : 1h12
Genre : Documentaire
Date de sortie : 26 juin 2019

Note : 3/5

Composé essentiellement de personnes d’un certain âge ou de scolaires, le public du a été averti en bonne et due forme que certaines scènes de ce documentaire brésilien risquaient de choquer sa sensibilité. Mettons-le sur le compte d’une ouverture d’esprit inattendue de la part des spectateurs provinciaux ou bien sur celui du traitement très délicat d’une jeune vie hors du commun, mais le choc des cultures ne s’est en tout cas pas manifesté par des départs précipités ou autres bruits désapprobateurs. Bixa Travesty n’est certes pas le genre de film qui bouleversera les mentalités. Si vous êtes prêts à donner sa chance au discours iconoclaste de son sujet, le documentaire de Claudia Priscilla et Kiko Goifman pourrait par contre faire l’effet d’une utopie érotique sur l’identité sexuelle, foncièrement débridée, quoique pas si provocante que cela non plus. Quelques images du sexe masculin et du derrière de l’artiste mises à part, ce n’est guère l’aspect très vaguement pornographique de l’icône gaie Linn da Quebrada qui importe ici, mais plutôt la conception atypique de son corps en tant qu’œuvre artistique et militante. Un corps que l’on pourrait presque considérer comme asexué, tellement il s’inscrit dans le rêve abstrait d’une féminité prête à être adoptée par quiconque se sentirait attiré par elle.

Synopsis : Originaire d’une région très pauvre de São Paulo, la travestie Linn da Quebrada s’oppose dans ses performances sur scène et ses interventions à la radio contre les préjugés sexuels et raciaux dont sa communauté est la cible. En compagnie de son ami Jup do Bairro, elle se prend la liberté de réinventer par le biais de ses chansons funk sa propre féminité, au-delà des catégories que la société brésilienne souhaite lui attribuer un peu trop sommairement.

Entarlouze-toi ou barre-toi

Les « trav’tapettes » à qui est dédié ce documentaire n’ont peur de rien. Ce sont les défenseurs hors normes d’un nouvel état d’esprit – appelé à devenir une forme différente de la normalité ou rester fermement marginal, qui sait ? – selon lequel l’hypocrisie machiste ferait mieux de déguerpir, afin de laisser la place à un spectre des genres plus flou. Dans ce monde moins coincé et plus jouissif que celui de la pudibonderie publique héritée de nos ancêtres, une femme pourrait avoir une barbe et une bite, tant qu’elle se définit elle-même comme femme. Cette révolution des mœurs et des étiquettes que l’on s’attribue plus ou moins consciemment, Linn da Quebrada la vit d’ores et déjà, comme dans une bulle auto-proclamée, dans laquelle elle ne réussit certes pas tout à fait d’inclure son sexe, au propre comme au figuré, mais qui demeure étonnamment cohérente d’un point de vue philosophique. Car à force d’écouter patiemment tous les délires de cette reine du narcissisme pas dépourvue de charme, les réalisateurs aménagent, puis ouvrent une formidable porte d’accès à un univers personnel, qui resterait sinon trop facilement fermée par appréhension de la vulgarité et du scandale.

Une terroriste du genre

Bixa Travesty ne fait donc pas nécessairement l’effet d’une bombe, mais s’impose davantage comme le portrait débordant de candeur d’un être humain assez téméraire pour se réinventer à intervalles réguliers, y compris à travers des changements de nom de scène qui reflètent chaque fois son état d’esprit à tel ou tel âge. Puisque tout ou presque y est mis en scène, des émissions de radio aux représentations dans des boîtes et des salles plus ou moins chaudes, on en apprend finalement assez peu de la vie personnelle, moins flamboyante, de la héroïne. Les masques ne tombent réellement que lors du souvenir de sa lutte contre un cancer, une épreuve qui avait fini par la réconforter dans son choix de vivre selon ses propres termes. Et déjà à l’époque, elle s’était aventurée du côté d’un raisonnement théorique sur son corps, qui en dit long sur la mise en abîme qu’elle s’octroie elle-même, au-delà de son goût pour la provocation. La noblesse de sa lutte, symptomatique de notre époque en général et du métissage brésilien en particulier, provient de cet extrémisme lumineux, sans doute un peu fou, par voie d’un idéalisme inébranlable, quoique en même temps exemplaire dans sa vocation de plaire, mais pas à tout prix.

Conclusion

Voici donc le début réussi de notre séjour dans la belle ville de la côte basque : un documentaire peut-être un peu trop acquis à la cause de son sujet, qui réussit néanmoins à élever le combat d’une travestie extravagante de la province brésilienne en proposition visionnaire du monde de demain, délivré de tous les freins archaïques à l’assouvissement de son identité sexuelle. Dans Bixa Travesty, Claudia Priscilla et Kiko Goifman donnent sans fausse pudeur la parole aux laissés-pour-compte d’une société formatée à outrance. En échange, les réalisateurs sont récompensés par le portrait grandeur nature et amplement complice d’un individu, qui ne se cherche plus, puisqu’il a déjà compris que la vie n’est qu’une suite de changements, transformés au mieux en de nouvelles inventions de soi.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles