Albi 2022 : Dalva

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Dalva

Belgique, France, 2022
Titre original : –
Réalisatrice : Emmanuelle Nicot
Scénario : Emmanuelle Nicot
Acteurs : Zelda Samson, Alexis Manenti, Fanta Guirassy et Marie Denarnaud
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : Drame d’adolescents
Durée : 1h25
Date de sortie : 22 mars 2023

3/5

De gré ou de force, le cinéma belge dans son incarnation tant soit peu sociale évolue sous le patronage plus ou moins heureux des frères Dardenne. Ainsi, ce n’est pas par hasard que l’invité du 26ème Festival d’Albi avait cru bon de citer le nom des réalisateurs à la renommée internationale, dès que les lumières s’étaient rallumées dans la salle après la projection de Dalva. Or, le premier long-métrage de Emmanuelle Nicot, en pleine tournée des festivals à travers le monde depuis sa présentation à la dernière Semaine de la Critique à Cannes, nous paraît suffisamment fort pour exister par lui-même, sans l’éternelle rengaine de sa filiation, réelle ou supposée, avec l’univers des Dardenne. Avec beaucoup de sobriété, la réalisatrice y évoque un sujet fort délicat, sans jamais en gommer les aspects les plus dérangeants.

Au lieu de tomber dans le misérabilisme social le plus abjecte, ce drame d’adolescents subjugue par l’acuité du portrait psychologique qu’il dresse de sa jeune héroïne. Forcée de rattraper le temps perdu d’une enfance volée de la plus ignoble des manières, Dalva y peine à trouver son équilibre à la fois moral et mental. Plus une fille, mais pas encore une femme, elle navigue en mode dépressif sur la crète de cette période si difficile de la vie qu’est l’adolescence. Son gain en maturité se complique alors par son passé trouble auquel elle n’est guère prête à renoncer, tout comme par l’absence de quelque projet d’avenir que ce soit. Bref, cette fille à problèmes, fugueuse et aguicheuse invétérée, trouve ici une belle expression filmique de l’abîme existentiel dans lequel elle s’engouffre sans penser au lendemain.

Synopsis : A peine âgée de douze ans, la jeune Dalva se débat de toutes ses forces, quand la police emmène son père Jacques. Placée dans un foyer pour adolescents en attente de réinsertion, elle ne peut pas admettre la relation malsaine dans laquelle elle a vécu avec lui pendant des années. Les tentatives de son éducateur Jayden de lui permettre de recommencer sa vie se heurtent systématiquement à son obsession de revoir, voire de renouer avec son tortionnaire sexuel.

© 2022 Stéphanie Branchu / Helicotronc / Tripode Productions / MK2 / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Plus de peur …

Le phénomène social et heureusement très marginal des jeunes femmes tenues en captivité par des hommes d’une déchéance morale indicible n’est hélas plus à sa première incarnation filmique. On se souvient par exemple de Room de Lenny Abrahamson dans lequel Brie Larson campait en 2015 une jeune mère en quête de retour à une vie ordinaire, après des années passées dans une prison souterraine. A l’époque et maintenant, il est moins question de montrer l’horreur de l’abus sexuel à répétition et sans le moindre espoir d’une aide venue de l’extérieur que de l’observation discrète et pleinement consciente de son impuissance du lent processus de reconstruction affective. Aucun mot à mettre sur le calvaire subi ne sera jamais assez fort pour en saisir la terrible essence. Aucun semblant de normalité ne pourra effacer le souvenir d’une digression pas toujours vécue à son corps défendant.

Car le personnage principal de Dalva reste pendant longtemps figé dans une forme de déni. Elle est habitée par une nostalgie sans doute encore plus gênante que les actes incestueux auxquels cette gamine précoce pense avoir participé de son plein gré. Tant qu’elle n’aura pas fait le deuil encombrant de ces rapports qui l’étaient encore davantage, elle ne pourra pas aller de l’avant, c’est-à-dire faire comme toutes les filles de son âge en découvrant le monde adulte avec toutes ses vicissitudes. L’interprétation remarquable de la jeune Zelda Samson englobe ces sentiments contradictoires avec une intensité sourde tout à fait passionnante. Tour à tour complice inconsciente du crime et victime perdant de plus en plus ses repères vitaux, elle fait fi de toute tentation de complaisance pour aboutir à un portrait à fleur de peau.

… que de mal ?

Cependant, Dalva est au moins autant le récit d’une émancipation malaisante que celui d’une intégration, elle aussi effectuée au forceps. Face à l’impossibilité de se cacher durablement dans de multiples placards et autres cabines de toilettes publiques, la jeune femme coincée entre deux mondes devra se mettre à la recherche d’alliés. A ce sujet, elle ne se rend point la vie facile, en commettant de nombreuses maladresses, les vestiges lugubres de sa vie d’avant. Il faut alors un sursaut de violence pour qu’un véritable lien à double sens se crée entre elle et son éducateur attitré, interprété sobrement par Alexis Manenti, jamais blasé par tant de désinvolture et de mauvaise foi, nées d’une incroyable décharge de cruauté humaine. Auparavant, cette figure d’autorité sensiblement plus bienveillante que la précédente a dû buter sur un mutisme en rapport direct avec le préjudice subi jusque là par Dalva.

Enfin, la dimension sociale du film de Emmanuelle Nicot n’est pas à négliger. A l’image du cheminement tortueux du personnage principal vers un minimum de sérénité et du cadre resserré du format de l’image qui accentuent encore le ton oppressant du film, elle se manifeste par d’astucieux détours. Tout compte fait, la rupture définitive de Dalva avec son épreuve douloureuse ne pourrait-elle pas avancer plus rapidement, si elle bénéficiait d’un encadrement plus personnalisé que celui dont elle bénéficie au foyer ? A moins que la sagesse suprême de la narration ne nous préserve précisément de cette option du traitement de luxe pour mieux souligner à quel point le retour d’entre les morts affectifs relève plus de la volonté et de la prise de conscience personnelles, que d’une quelconque méthode de prise en charge psychologique.

Conclusion

L’austérité formelle sied très bien à ce drame belge, qui en profite pour sonder la détresse intime de son personnage principal. Dalva y procède avec la finesse narrative digne d’un cinéaste confirmé, ce qui rend l’exploit de Emmanuelle Nicot d’autant plus appréciable ! Avec le calme tragique qui habite l’interprétation de la jeune Zelda Samson en prime, nous tenons là un premier film hautement prometteur, méritant toutes les récompenses qu’il rafle un peu partout où il passe.

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