Albi 2021 : Un peuple

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Un peuple

France, 2021

Titre original : –

Réalisateur : Emmanuel Gras

Distribution : Kmbo Distribution

Genre : Documentaire

Durée : 1h45

Date de sortie : 23 février 2022

3/5

En ce jour de troisième anniversaire du lancement officiel du mouvement des Gilets jaunes, cette contestation sociale d’envergure paraît déjà très loin. Tellement de choses se sont passées depuis, en France et dans le monde, que cette parenthèse mouvementée de l’hiver 2018 nous semble être guère plus qu’un lointain souvenir. On y était, certes, en tant qu’observateur contemporain à la fois vaguement intéressé et inquiet. Mais la mobilisation de citoyens se comptant par milliers sur les ronds-points n’a finalement rien changé de fondamental dans notre conception de la vie au quotidien, ni d’une manière plus abstraite. Présenté au Festival d’Albi, le documentaire de Emmanuel Gras nous fait revivre cette période très proche dans le temps depuis l’intérieur, avec une sincérité de l’approche qui mérite au moins notre respect, voire notre admiration.

Car dans Un peuple, la parole est moins donnée aux discours enflammés d’une populace fiévreusement désireuse de faire entendre sa voix, qu’aux préoccupations étonnamment lucides de ces femmes et de ces hommes qui ont donné pendant des mois de leur temps et de leur énergie, afin de faire avancer une cause qui leur paraissait juste et urgente. Un parcours du combattant en dents de scie, ponctué autant par des actions sur les péages et à la capitale que par des réunions où la belle unité des débuts se fissure irrémédiablement au fil des mois hivernaux.

Un portrait assez intime aussi de quelques figures emblématiques du côté de l’Eure-et-Loir du mouvement volontairement désordonné. Ces militants de la première heure ont vu avec une certaine impuissance leur bébé perdre de son souffle et de sa cohésion à chaque nouveau samedi, dont seules les violences urbaines risquaient de passer à la postérité par voie du regard biaisé des médias.

Synopsis : Ils s’appellent Benoît, Agnès, Allan et Nathalie. Après des chemins de vie différents, faits d’une précarité plus ou moins extrême, ils se sont retrouvés dans le mouvement des Gilets jaunes à Chartres. Porte-paroles ou coordinateurs de ce soulèvement populaire, commencé à l’automne 2018 suite à l’augmentation d’une taxe sur le prix du carburant décidé par le gouvernement Macron, ils vont en vivre ses heures de gloire fraternelle sur les ronds-points de la France entière et ses moments les plus sombres, lors du saccage des Champs-Elysées.

© 2021 Les Films Velvet / Kmbo Distribution Tous droits réservés

La lutte continue

Que reste-t-il donc des Gilets jaunes, trois ans après l’éclosion de cet épouvantail pour la classe dirigeante ou d’une lueur d’espoir trop vite éteinte pour celles et ceux, beaucoup trop nombreux dans notre cher pays, qui sont dans le besoin matériel ? Un peuple ne s’emploie guère à répondre frontalement à cette question historique. D’ailleurs, le documentaire de Emmanuel Gras ne cultive aucune ambition d’exhaustivité ou de militantisme acharné, censé transmettre aux générations futures le beau message républicain devenu rapidement inaudible dans le brouhaha médiatique. Le faisceau de son projecteur se concentre exclusivement sur un petit groupe d’activistes en province. Peu importe qu’ils soient représentatifs du mouvement ou pas – et qui l’était après tout, dans cette mouvance battue en retrait aussi faute de leaders clairement identifiés et collectivement acceptés ? –, leur contribution fait preuve du balancement inévitable entre l’euphorie et l’abattement.

Car ce qui frappe dans la sélection des intervenants, c’est la lucidité d’esprit avec laquelle ils contemplent leurs rôles respectifs parmi les veilleurs des ronds-points. Très vite, l’élan de la mobilisation fait place au constat plus pragmatique que l’augmentation du nombre de participants implique une logistique d’une autre échelle. De même, l’ampleur grandissante du mouvement ne tarde pas à les dépasser, l’absence d’unité finissant par pénaliser la pureté vaguement révolutionnaire des premières semaines. Pourtant, grâce à l’enracinement local du point de vue de la mise en scène, qui revient à intervalles réguliers sur ce lieu de rencontre spécifique dans la banlieue de Chartres, le propos demeure à un niveau personnel hautement bénéfique. Ici, les Gilets jaunes ne sont plus une plèbe dangereuse et fanatique, mais au contraire des idéalistes souvent revenus de tous les combats sociaux, pour mieux converger vers un but commun, en fin de compte impossible à atteindre.

Regarder ou rejoindre

L’œil de Emmanuel Gras s’approprie cet engagement avec une grande perspicacité visuelle. D’emblée, une fois que les promesses nullement tenues du président Macron ont quitté la bande son, la caméra s’éloigne du cœur de la ville avec sa cathédrale imposante pour mieux nous faire pénétrer dans une banlieue peut-être pas excessivement défavorisée, quoique tristement conforme à l’aspect terne de l’architecture d’une périphérie urbaine interchangeable. Bien plus tard au cours du documentaire, une autre image fait écho à cette domination du champ par les monuments : celle de la Tour Montparnasse à Paris vers laquelle les manifestants descendent en ordre dispersé le long de la rue de Rennes.

Ces trouvailles ponctuent certes le récit, mais elles prétendent au mieux d’être des commentaires sans pesanteur sur le contexte plus global de la lutte. Ainsi, le hasard a voulu que, en bordure du rond-point, les baies vitrées d’un club de fitness font face à la mobilisation quotidienne contre la misère sociale, morale et politique ambiante. Il nous paraît facile d’opposer alors les préoccupations des uns, s’investir pour le bien commun, à celles des autres, courir sur place pour augmenter son capital de vie personnel. Cette dichotomie inconciliable devient encore plus apparente, lorsque les Gilets jaunes tiennent une énième réunion dans des conditions météorologiques défavorables, tandis que le club est carrément fermé.

Ces envolées plastiques poignantes, comme le plan du rond-point désormais abandonné vu du ciel, finissent par se heurter à la dure réalité de la lutte face aux forces de l’ordre. Prise en étau contre les boucliers des CRS et les grenades de gaz lacrymogène en pleine manifestation parisienne, la caméra est alors forcée d’abandonner sa position d’observateur au sens de l’image assuré pour se laisser emporter par la violence du chahutage. Au plus tard à ce moment-là, nous sommes, nous aussi, pris dans la spirale chaotique d’un mouvement qui l’a été plutôt contre son gré.

Conclusion

Qu’on soit en faveur des requêtes plus ou moins radicales des Gilets jaunes ou contre elles, il est sûr que cet épisode très récent de l’Histoire française a profondément bousculé les fondations de notre société. Une leçon en termes de civisme engagé qu’il serait préjudiciable d’oublier déjà. Un peuple vient alors à point nommé, de surcroît à quelques mois de la prochaine élection présidentielle, afin de nous rappeler que, non seulement, une bonne partie de la population française souffre, mais que des formes nouvelles de contestation existent, à condition de les canaliser correctement. Le documentaire de Emmanuel Gras porte le témoignage vibrant de cette lutte, sans polémiquer gratuitement et sans idéaliser outre mesure non plus leurs porte-drapeaux à taille humaine.

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