Le Mystérieux regard du flamant rose

France, Chili, Allemagne, Espagne, Belgique, 2025
Titre original : La misteriosa mirada del flamenco
Réalisateur : Diego Céspedes
Scénario : Diego Céspedes
Acteurs : Tamara Cortes, Matias Catalan, Paula Dinamarca et Pedro Munoz
Distributeur : Arizona Distribution
Genre : Drame
Durée : 1h48
Date de sortie : 18 février 2026
3/5
Les premiers balbutiements du sida ont beau remonter à près d’un demi-siècle, le cinéma n’oublie pas pour autant cette période très sombre pour l’humanité en général et la communauté LGBT en particulier. Et tant mieux, puisque bon nombre d’enseignements précieux pourraient être tirés de la gestion hautement discutable de cette épidémie qui s’était rapidement transformée en hécatombe et honte collectives ! Curieusement, c’est surtout par le Festival de Cannes que les longs-métrages les plus marquants en la matière sont passés ces dernières années.
Ce fut le cas de 120 battements par minute de Robin Campillo, Grand Prix en 2017, ainsi que, pas plus tard que l’année dernière, de Alpha de Julia Ducournau sélectionné en compétition et donc du Mystérieux regard du flamant rose de Diego Céspedes, Prix Un certain regard. Il s’agit d’un premier film assez prometteur, qui cherche encore un peu trop souvent sa voie, mais qui sait retranscrire sous forme d’allégorie et avec une certaine mélancolie ces années si sombres, au Chili et ailleurs.
L’habit de camouflage de la maladie y est plutôt anecdotique, puisque sous le nom de la peste s’y cachent tous les symptômes néfastes qui avaient ponctué les années sida. Sauf que l’exclusion des pestiférés se passe ici dans le contexte d’un microcosme lui-même déjà marginalisé. Ainsi, la première incursion venue de l’extérieur se fait longtemps attendre, pour ne finalement pas apporter grand-chose à la mécanique d’une intrigue légèrement exsangue. Auparavant, le foyer d’accueil officieux de travestis qui sert en même temps de seul et unique source de divertissement dans cet ancien village minier, abandonné de tous, est la pièce angulaire d’un récit à la finalité dramatique globalement vague.
La faute à des personnages dont le combat pour un minimum d’autodétermination y est à peine effleuré et à un enchaînement d’événements dont la gravité intrinsèque aboutit au mieux à un vague à l’âme, mais guère à une relecture ingénieuse de ces faits si marquants pour toute une génération d’hommes et de femmes.

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Synopsis : Au Chili en 1982, la jeune Lidia grandit au sein d’une famille queer aimante. Alors qu’une étrange maladie s’empare des rares anciens miniers à la retraite ou handicapés, qui peuplent encore le village, la travestie Maman Boa et ses amies, également infectées, font de leur mieux pour résister aux tentatives d’intimidation et d’exclusion. C’est la plus flamboyante parmi elles, Flamant rose, qui se sent principalement responsable de Lidia. Mais sa santé déclinante, ainsi que sa relation toxique avec le beau mineur Yovani ne tarderont pas à mettre en péril ce fragile équilibre dans le désert chilien.

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Autour du lagon boueux
Au fond, il n’y a que deux décors qui définissent tour à tour l’action du Mystérieux regard du flamant rose : un trou d’eau qui sert successivement de piège pour malmener la pauvre Lidia, de piscine improvisée et de nid d’amour à l’issue fatale, ainsi que la maison de Maman Boa, où se tient l’essentiel des échanges sociaux dans toute leur diversité. Pourtant, on ne qualifierait pas le ton de ce premier film d’oppressant, ni de glauque. L’inverse, c’est-à-dire une exubérance fièrement affichée face à la mort, ne tiendrait pas non plus compte avec précision de ce que Diego Céspedes a probablement cherché à accomplir avec cette histoire. Car celle-ci parle de beaucoup de choses, y compris du deuil, sans jamais réellement se poser.
En effet, l’évocation d’une époque et des circonstances sociales très éprouvantes qui l’accompagnaient demeure ici dans une sorte de suspension inégale. Cette dernière est aussi avare en symboles de la cruauté de l’homme qu’en figures fortes, susceptibles de dépasser sérieusement le stéréotype du travesti au grand cœur, aussi ancien que les différentes versions de La Cage aux folles.
On pourrait applaudir ce refus quasiment catégorique d’un manichéisme primaire, dans le cadre duquel les pauvres victimes malades seraient soutenues corps et âmes contre des brutes aux valeurs archaïques. Sauf que le remplacement de ce schéma narratif binaire ne nous a pas non plus totalement convaincus. Qui est l’antagoniste dans cette histoire, mise à part la maladie qui réclame stoïquement son dû au fil du récit ? Sans doute pas la bande d’ados qui malmène d’emblée la jeune héroïne pour ensuite se faire réprimander par sa famille joliment recomposée. Pas non plus les petits vieux, qui de jour détournent le regard au passage de ce groupuscule haut en couleur, mais qui de nuit se retrouvent au cabaret comme on se retrouverait au bistrot du coin.
Contre toute attente – et c’est peut-être à ce niveau-là que le propos du réalisateur paraît le plus conciliant –, pas davantage chez cet ange de la mort, protégé symboliquement par la légende urbaine qui veut lui donner le beau rôle dans son histoire avec Flamant rose, mais aussi dépourvu de défenses contre la maladie que tous les autres.

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Et la vie continue …
Car il s’en passe quand même des choses dans Le Mystérieux regard du flamant rose. Loin de nous l’idée de vous les dévoiler en détail ici. La bande-annonce française du film s’en charge déjà assez bien. Le dénominateur commun de ces faits scénaristiques est qu’ils provoquent le plus souvent le contraire de ce à quoi on s’attendrait dans une œuvre cinématographique plus consensuelle. Malheureusement, Diego Céspedes n’avance pas non plus jusqu’à l’autre extrême, à savoir un hymne survolté à la différence et au droit à la riposte. Au contraire, son récit demeure pendant près de deux heures dans un état expectatif qui peut finir par nous frustrer. Avec une certaine nonchalance, il alterne entre différents points d’attache affectifs, qui soit se rompent, soit se concrétisent. Quoique sans jamais s’attarder outre mesure sur le sort d’un personnage en particulier.
Le rôle de la jeune Lidia relève du même registre aléatoire. Bien qu’elle soit censée être notre porte d’accès à cet univers singulier, elle reste jusqu’au bout insaisissable. À elle l’honneur d’ouvrir le film et de le terminer. D’être au centre de l’une des deux séquences plus abstraites du film, qui a au moins l’avantage de précéder un moment très sobre dans le traitement de la mort, le mot final d’une maladie qui peut toucher n’importe qui. Néanmoins, son statut d’observatrice se voit dévoyer trop souvent par une croisade de vengeance qui finit malgré tout par rester lettre morte.
Est-ce qu’il faudrait y déceler une forme hautement larvée d’optimisme, selon laquelle le temps finira tôt ou tard par guérir toutes les blessures, minimes et gravissimes ? Nous n’en sommes pas si sûrs, face à un film qui tente le grand écart entre son interprétation de la tragédie du sida et une volonté à fédérer tout le monde autour de thèmes plus édifiants comme l’amour. Tout ceci pour finalement se situer quelque part dans le no man’s land d’un cinéma prometteur, quoique pas encore assez mature ni dans la forme, ni dans le fond pour nous engager passionnément.

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Conclusion
Il faut appartenir à une certaine génération pour avoir vécu pleinement la période du sida dans toute sa détresse incommensurable. Ce qui n’est pas notre cas, à quelques années bénies près. Et pas non plus celui de Diego Céspedes, actuellement tout juste au début de la trentaine. Ce qui ne veut aucunement dire que l’appropriation par l’art de cette épidémie si marquante doit être réservée à celles et ceux qui l’ont vécue à leur corps défendant. Car en dépit de ses lacunes scénaristiques, Le Mystérieux regard du flamant rose dispose quand même d’une urgence souterraine, d’une forme d’utopie qui dégage une belle empathie pour le sauvetage des âmes, là où les corps sont ravagés sans pitié par la maladie.















