Magellan

Portugal, Espagne, France, Philippines, Taïwan, 2025
Titre original : Magalhaes
Réalisateur : Lav Diaz
Scénario : Lav Diaz
Acteurs : Gael Garcia Bernal, Angela Azevedo, Ronnie Lazaro et Amado Arjay Babon
Distributeur : Nour Films
Genre : Drame historique
Durée : 2h44
Date de sortie : 31 décembre 2025
3/5
Ça y est, le grand jour est enfin arrivé, où nous aurions vu notre premier film de Lav Diaz. Mieux vaut tard que jamais ! Et quel meilleur cadre pour franchir le pas qu’une séance matinale au Festival de La Roche-sur-Yon, qui met en avant depuis de nombreuses années le travail hors des sentiers battus du cinéaste philippin ? Par sa durée relativement raisonnable et par sa tête d’affiche internationalement connue, Magellan nous a certes rendu la tâche facile. Mais il s’agit néanmoins d’un film à la facture ambitieuse et au propos qui ne l’est pas moins. Car Lav Diaz y dresse le portrait nullement valorisant d’un homme prêt à tout pour arriver à ses fins, quitte à se conformer tristement à l’intransigeance de la main de fer coloniale qui avait causé tant de ravages au dernier millénaire.
Attention toutefois, si l’on dit qu’il dépeint la vie d’un homme, cette sorte de biographie filmique est très loin des récits platement édifiants qui pullulent du côté du cinéma occidental. L’identification dans l’univers de Lav Diaz passe davantage par une atmosphère picturale proche de la contemplation, ainsi que par une austérité vaguement épique. Cette dernière nous fait placer son style à peu près au croisement entre ceux de Manoel De Oliveira et de Terrence Malick. En tout cas pour ce film-ci, à la thématique intrinsèquement portugaise.
Par conséquent, il y est plus question de l’intrusion néfaste des marins envahisseurs dans un environnement aux règles plus archaïques et en accord avec la nature que des défis à relever par ce brave Fernando Magellan. Même si Gael Garcia Bernal, en tant que premier acteur principal non-philippin dans la filmographie de Lav Diaz, traduit fort sobrement à la fois l’obsession et les doutes de son personnage.

Synopsis : Au début du XVIème siècle, l’officier Fernando Magellan s’est mis corps et âme au service des désirs d’expansion du roi portugais aux Philippines. De retour à Lisbonne, il voudrait organiser une traversée de l’océan vers l’ouest, afin d’ouvrir de nouvelles voies pour le commerce portugais jusqu’aux colonies lointaines. Face au refus du monarque, il finit par accepter des fonds espagnols et part dans un grand périple vers l’inconnu.

Quand l’humanité se retire
La première séquence de Magellan résume déjà parfaitement ce qui va suivre pendant deux heures et demie fascinantes. A savoir le choc entre les cultures, conquérants européens d’un côté et peuples autochtones de l’autre, qui se soldera par une perte quasiment généralisée de ces derniers. La transe spirituelle qu’y provoque la découverte du premier homme blanc, considéré comme le messager d’une prophétie divine, va jusqu’au paroxysme d’un rituel religieux. Et même si le réalisateur ne montre pas encore le revers de la médaille à ce moment-là – pas plus d’ailleurs que l’envahisseur dans toute sa laideur, dans un jeu habile avec le hors-champ qui se poursuivra tout au long du film –, on se doute évidemment bien que ce qu’on y célèbre avec moult effusions comme l’arrivée du messie s’avérera être en fin de compte le genre de malédiction dont les Philippines ne se sont toujours pas complètement remises jusqu’à aujourd’hui.
Bien sûr, le butin de cette aventure de conquête coloniale, qui a eu une influence durable sur le monde dans lequel nous vivons, a été le pillage en règle de toutes les ressources naturelles tant soit peu précieuses au cours des siècles. Ici, il est plutôt d’ordre spirituel, puisque la résistance des villageois se réveille enfin, quand le rouleau compresseur de la conversion au christianisme cherche à toucher à leur dieux ancestraux. Auparavant, il a surtout été question d’un accueil prudent à réserver à ces hommes, qui pensaient avoir la sagesse infuse, mais qui se sont imposés en fait au prix des pleurs et du sang. Un massacre en règle en somme auquel Lav Diaz érige un monument cinématographique nullement lénifiant.

Étouffer le monde entier
Alors qu’une demi-douzaine de ses longs-métrages fleuve ont déjà eu l’honneur d’une sortie au cinéma en France, notre découverte (très) tardive du style de Lav Diaz s’opère donc par le biais d’une œuvre qui – comme le disait en plaisantant le fidèle présentateur de séances à La Roche-sur-Yon Marco Cipollini – fait presque figure de bande-annonce à ses films sensiblement plus longs. D’ailleurs, à titre d’information, le réalisateur serait en train de travailler sur une version de plus de neuf heures de la même histoire, c’est-à-dire aussi ample que Death in the Land of Encantos, l’un de ses premiers à être distribués en France il y a dix ans. Cependant, Magellan nous paraît assez représentatif de ce à quoi il faut s’attendre, lorsqu’on choisit un investissement de temps considérable en faveur de l’un de ses films.
En effet, ce qui paraît importer pour Lav Diaz, c’est la vue globale des choses, tout comme une distance très juste et jamais prise en défaut envers ce qu’il filme. Par conséquent, toute manipulation affective sera à chercher en vain dans ses films en général et celui-ci en particulier. L’échelle dominante des plans, souvent fixes et éloignés, ne signifie pas pour autant qu’il ne nous amène pas vers de prodigieux points de réflexion. En parallèle d’une trame narrative des plus simples – le protagoniste assiste aux exactions de l’armée portugaise aux Philippines, il rentre, tombe amoureux de sa future femme et s’épuise à chercher du soutien pour son projet considéré alors comme fou, puis il perd progressivement le contrôle au cours de la traversée interminable –, la beauté envoûtante des images ne se prive guère de nous suggérer le point de vue ferme et intransigeant du réalisateur.
Qui s’avère être au demeurant un anthropologue de la plus haute distinction, grâce à la symbiose formidable qu’il réussit à créer à intervalles réguliers entre le cadre naturel de son récit et la sophistication hors pair de son propos !

Conclusion
Le constat est hélas sans appel : notre fainéantise de spectateur en quête de films faciles à digérer nous a probablement fait passer, ces dix dernières années, à côté de plusieurs films majeurs signés Lav Diaz ! La découverte de son Magellan au Festival de La Roche-sur-Yon, après son passage par la case cannoise au mois de mai, nous le fait fâcheusement craindre. En même temps, à moins de trois heures, c’est tout de même une première porte d’accès pas trop imposante au microcosme singulier d’un cinéaste resté volontairement inclassable. On vous invite donc sincèrement à la prendre également à la fin de l’année, histoire de faire passer la gueule de bois des fêtes par une épopée historique au minimalisme férocement dégrisant !













