Critique : Limbo (Créteil 2015)

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Pays :
Titre original : Limbo
Réalisateur :
Scénario : Anna Sofie Hartmann
Acteurs : Sofia Nolsøe Mikkelsen, Annika Nuka Matthiasen |
Durée : 1h20
Genre :
Année : 2014

 

4/5

En compétition parmi les longs métrages fiction du Festival International de Films de Femmes de Créteil 2015, ce premier film réalisé par Anna Sofie Hartmann intrigue pour son côté Cercle des poètes disparus au féminin. La berlinoise d’origine danoise nous plonge ici dans le lieu de son enfance, Nakskov, et dans les affres de l’adolescence.

Synopsis : C’est l’automne. Dans le petit port danois de Nakskov, les cheminées de l’usine à sucre fument sans relâche. C’est la dernière année de lycée pour Sara et ses amis. Elles parlent de leur avenir, de partir pour une grande ville. Karen, une jeune professeur récemment arrivée dans le lycée, les interroge : Qu’est-ce que la féminité? Qu’est-ce que la masculinité? Qu’est-ce que l’art? Qui nous voit et comment? Sara est fascinée par ce nouveau professeur. Entre deux répétitions de théâtre, elle tente de se rapprocher de Karen.

 

« Ai-je assez pleuré d’être une fille »

« Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. (…) Elle pense qu’elle va être Antigone toute à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux (…) et se dresser seule en face du monde. »

C’est sur le visage de Sara (Annika Nuka Mathiassen) et les mots de Jean Anouilh que s’ouvre Limbo. Des échos entre le destin de cette jeune fille du petit port danois et celui de la frêle figure de Thèbes viennent parsemer le film. Rêveuses, discrètes, sensibles, dénuées de toute coquetterie, elles portent un secret. Elles gagnent alors en dignité et en intensité.

Face à l’amour, elles se parent. Eye-liner et fer à friser pour Sara, parfum et rouge à lèvres pour Antigone, « pour être un peu plus comme les autres filles », pour plaire à son Hémon.
Pourtant, elles sont lucides sur la situation des femmes dans ce monde, sur la place et l’image que les hommes leur laissent et leur construisent. Lorsqu’Ismène dit à Antigone « c’est bon pour les hommes de croire aux idées et mourir pour elles. Toi tu es une fille », sa sœur lui déclare « Une fille, oui. Ai-je assez pleuré d’être une fille ! ». Quant à Sara, elle est sensible aux questionnements sur le genre que fait surgir cette nouvelle professeur (Sofia Nolsoe), aiguisant sa réflexion, lui laissant le champ libre à l’expression. Karen est une révélation, un enrichissement pour la jeune étudiante quand ses amis la trouvent étrange et un peu trop féministe.

Limbo

Désir naissant et usines à sucre

Karen c’est aussi la découverte du désir. Lorsqu’elle entre dans le cadre envahi par La Vénus d’Urbin du Titien, canon de beauté selon le masculin, elle devient elle aussi objet de fantasme, celui de Sara. Le plan se substitue à l’imaginaire de l’étudiante. Quelque chose de trouble s’empare de Sara et survient en même temps que ses questionnements sur la femme et la recherche de sa féminité. Cela chancelle en elle. Limbus d’où découle le mot limbes, limbo en danois, signifie bordure, lisière. Les limbes c’est un état incertain, vague, celui dans lequel se trouve Sara. L’adolescence est un état d’entre deux, une frontière floue à subir avant le passage à l’âge adulte. Tout comme les limbes de l’Ancien Testament est un lieu entre Enfer et Paradis, où les justes attendaient la venue rédemptrice du Messie.

Si le film se nimbe d’un titre mortifère, n’oublions pas qu’il se place aussi sous le signe d’une tragédie, celle d’Antigone. La voie est toute tracée, l’héroïne ne peut échapper à son destin, qu’elle pressent, oppressée par des angoisses qui jaillissent.
On pourrait reprocher la facilité et le caractère convenu de lier désir et mort -et surtout homosexualité et mort. Il est courant de représenter l’homosexualité comme menant inexorablement à la mort, bien souvent au suicide, l’associant systématiquement à l’impossible et à la détresse. Bien plus courant encore d’achever ainsi une histoire d’amour pour lui accorder un caractère éternel, romanesque et inachevé. Cependant, malgré une légère déception et une perte de rythme, nous ne pouvons que saluer l’absence de tout pathos excessif pour laisser place à une pudeur émouvante. La fin gagne en sens et en force par son écho, en filigrane, avec la tragédie d’Anouilh.
« Antigone est calmée maintenant, nous ne serons jamais de quelle fièvre. »

limbo 3

 

Le décor automnal est aussi un indice de finitude. Alors que la dramaturge n’a laissé aucune indication scénique sur le décor ou l’espace, ce dernier occupe une large place dans le film d’Anna Sofie Hartmann. La caméra aime suivre ses personnages en mouvement, à bicyclette ou à mobylette, pour, lancée dans son élan, les quitter et dévoiler les paysages, s’adonnant uniquement et souvent à cette contemplation. Ils viennent ponctuer le récit et apporter une respiration régulière. Dans une démarche à la fois documentaire et picturale, la réalisatrice dresse un portrait de cette petite ville portuaire et industrielle du Danemark, Nakskov. Les bateaux rouillés, les containers colorés, tout devient objets de composition. Des ailes d’éoliennes abandonnées deviennent un décor original et dynamique où flânent les personnages, influençant et nourrissant la mise en scène. La cinéaste se plaît autant à filmer la nature que les usines à sucre. Documentaire, poésie et expérimentation se mêlent, dans sa manière de capter les différentes étapes de fabrication et celle de cadrer différentes facettes de ces architectures insolites qui deviennent peintures abstraites, dans une fascination pour la machine qui évoque les mouvements expérimentaux des années 20.

Résumé

Anna Sofie Hartmann compose ici une chronique adolescente délicate et gracieuse portée par deux comédiennes justes et lumineuses. Transcendé par la découverte de l’amour et de l‘art, le décor bien morne de ce petit port danois devient un espace cinématographique riche et pictural. Ce film où chaque mouvement de pédale est un appel à la liberté nous charme et nous donne pêle-mêle l’envie de voyager, d’aimer, de lire mais surtout … de revenir au !

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