Cannes 2018 : The Spy Gone North


Corée du Sud, 2017
Titre original : Gongjak
Réalisateur :
Scénario : Yoon Jong-bin
Acteurs : Hwang Jung-min, Lee Sung-min, Cho Jin-woong, Ju Ji-hoon
Distribution : Metropolitan Filmexport
Durée : 2h21
Genre : Thriller historique
Date de sortie : 7 novembre 2018

Note : 3/5

Corée du Sud, Corée du Nord, même combat ? Le dégel temporaire qui s’est emparé de la péninsule coréenne ces dernières semaines n’est que le dernier épisode d’un long conflit, faisant figure d’ultime vestige direct de la Guerre froide. Vu depuis l’Europe, il n’y a guère plus à comprendre à cet antagonisme ancien que ce que le filtre médiatique occidental, mis en place plus par nombrilisme national que par censure préméditée, veut bien nous en transmettre, de préférence en exacerbant les enfantillages entre le président américain et son homologue nord-coréen. Heureusement, le cinéma sud-coréen existe afin d’y voir plus clair et surtout de se rendre compte que cette guerre, jouée premièrement sur le terrain de la manipulation de l’opinion, ne date pas d’hier et que chaque nouvelle provocation de part et d’autre s’inscrit dans la saga sinistre d’un peuple qui ne sera probablement pas réuni avant longtemps. Grâce à The Spy Gone North, présenté hors compétition au , vous en apprendrez des faits hallucinants sur les agissements d’espionnage des services secrets du sud chez leurs voisins et ennemis du nord au cours des années 1990. Car le film de Yoon Jong-bin a beau être d’une facture classique, il sait éviter la plupart des conventions du thriller historique, au profit d’une approche plus individuelle. Les tentatives de désescalade entreprises à son compte par le protagoniste devraient donc être vouées à l’échec, notamment en comparaison avec ces stratagèmes à grande échelle, tellement absurdes et pourtant lourds de conséquences pour la région d’Asie de l’Est.

Synopsis : En 1993, l’ancien militaire Park Suk-young est engagé par les renseignements sud-coréens, afin d’infiltrer les hautes sphères de l’administration communiste du nord. Sous le nom de code « Black Venus », sa mission ultra-secrète et seulement connue par trois de ses supérieurs consiste à récolter des informations sur le programme nucléaire du régime adverse. En tant que couverture, Park adopte le rôle d’homme d’affaires, prêt à investir massivement dans le marché anémique du nord. Après une longue attente à Pékin, la plaque tournante de tous les trafics qui entrent et sortent de la Corée du Nord, il est finalement contacté par Ri Myong-un, le coordinateur du commerce extérieur.

Et si les mêmes erreurs historiques étaient à refaire …

D’un point de vue cinématographique, l’entrée en la matière n’est pas particulièrement séduisante. La transmission de l’information sur les caractéristiques des personnages et le rôle qu’ils auront à jouer dans le monde complexe de l’ombre se fait d’une manière un peu trop bavarde, comme si la mise en scène n’avait pas encore suffisamment confiance en ses capacités dans le maniement de l’outil filmique. Yoon Jong-bin se ressaisit toutefois rapidement, avec désormais les plans sur les divers moyens de locomotion en mouvement comme seuls signes d’un trait formel exagéré. Pour le reste, l’intrigue se densifie au fur et à mesure que l’espion récalcitrant monte les échelons d’un système encore largement méconnu à l’époque des premières années du règne de Kim Jong-il. Car Park n’a rien d’un James Bond coréen, avec ses méthodes basées plus sur la diplomatie et la ruse que sur un quelconque éclat de violence physique, tout comme les hauts fonctionnaires auprès desquels il mène ses négociations font preuve d’un étonnant esprit d’initiative capitaliste pour un pays aussi idéologiquement marqué à gauche que la Corée du Nord. Au fond, les deux camps d’interlocuteurs seraient sans doute faits pour s’entendre, s’il n’y avait pas le ressort traditionnel du film d’espionnage par rapport à la découverte de la véritable identité de la taupe, qui guette subtilement à l’arrière-plan.

La proximité de la politique et des affaires

Étonnamment pauvre en résultats tangibles pour ce qui concerne la recherche des installations nucléaires en territoire ennemi, la mission de la Vénus noire se distingue par contre par le rôle déterminant qu’elle a dû jouer contre son gré dans la manipulation de la politique régionale. Visiblement attaché à la notion d’imprévisibilité, le récit délaisse ainsi progressivement l’enjeu initial, qui aurait peut-être modifié de fond en comble le rapport de forces en Corée, resté en fin de compte toujours aussi fébrile jusqu’à ce jour, pour mieux sonder les abîmes de la politique politicienne. Un habile meneur de pourparlers en vue de l’organisation d’opérations fédératrices tout à fait bidon entre les deux états, le protagoniste est rétrogradé petit à petit au rang de pion sur l’échiquier des intérêts de maintien au pouvoir, dont la portée le dépasse. Sa docilité professionnelle y prend certes un coup, mais pour le plus grand bien du film – et indirectement pour celui du peuple sud-coréen, puisque l’intrigue est inspirée de faits réels – la perspective narrative se décale vers une histoire d’amitié entre adversaires comme on n’en a plus vu depuis Le Pont des espions. A l’image du film de Steven Spielberg, les antagonismes officiels y sont tôt ou tard supplantés par une forme de respect mutuel, dans le but de faire avancer la cause commune, de plus en plus mal engagée, quitte à encourir de lourds sacrifices personnels pour cette noble cause.

Conclusion

La bonne santé du cinéma de genre coréen n’est plus à prouver. Tandis que le savoir faire en ce domaine se manifeste convenablement dans The Spy Gone North, l’aspect plus passionnant du cinquième long-métrage de Yoon Jong-bin est son côté leçon d’Histoire, présentée selon les règles de l’art du cinéma de divertissement. Pour mieux comprendre ce qui se passe actuellement des deux côtés de la zone coréenne démilitarisée, de provocation guerrière en volte-face pacifique, il nous paraît indispensable de découvrir ce film, à condition qu’il trouve le chemin des salles françaises, au lieu de finir directement sur le marché vidéo.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles