Test Blu-ray : Les Loulous

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Les Loulous

France : 1976
Titre original : –
Réalisation : Patrick Cabouat
Scénario : Patrick Cabouat, Marc Casanova
Acteurs : Jean-Louis Robert, Valérie Mairesse, Charlie Nelson
Éditeur : Le chat qui fume
Durée : 1h30
Genre : Thriller
Date de sortie cinéma : 16 mars 1977
Date de sortie Blu-ray : 15 juillet 2021

Dans les années 1970, en banlieue parisienne, quand elle ne passe pas le temps à faire de la moto dans les terrains vagues, une bande de jeunes paumés menée par Ben joue les terreurs dans les quartiers. Ses exactions provoquent régulièrement des conflits avec la population, notamment avec Tramoneur, le patron du café servant de quartier général aux loubards. Jusqu’au jour où l’inévitable se produit : à la suite d’une rixe, Dédé, le frère de Ben, est tué d’un coup de fusil par Tramoneur. Ben jure alors de le venger, quelles qu’en soient les conséquences…

Le film

[3,5/5]

Loulou [lu.lu] / n.m (Fam.) = Loubard ou voyou, qui agit souvent en bande.

« Pourtant ces mômes ne sont pas des terreurs. Il suffit de voir le mal qu’ils se donnent pour en avoir l’air… A quoi reconnaît-on un loulou ? A son allure, à la fois arrogante et fuyante ; à sa gueule plus ou moins cassée, dents de devant ébréchées par les coups ; et à ses tatouages… » — Guy Gilbert, Un prêtre chez les loubards, Ed. Stock, 1978.

Les loulous est un film français réalisé par Patrick Cabouat, sorti sur les écrans en 1977. La première partie du film est donc centrée sur une bande de loubards, et le film reconduit, sur le plan du traitement, une partie des clichés véhiculés à l’époque sur les « bandes de jeunes ». Ces clichés, c’était bien sûr ceux que chantait Renaud la même année en face B de « Laisse Béton », et dont la nouvelle génération était représentée, au cinéma, par des films tels que Les valseuses (Bertrand Blier, 1974) ou La rage au poing (Eric Le Hung, 1975) – se posant eux-mêmes comme de lointains héritiers de Terrain vague (Marcel Carné, 1960), de La menace (Gérard Oury, 1961) ou des Cœurs verts (Édouard Luntz, 1966).

Pour autant, plus Les loulous avance, plus le film de Patrick Cabouat s’éloigne des clichés. Une fois passée la description de cette rébellion juvénile pittoresque et du vertige de la moto, les personnages parviennent à se montrer attachants, d’autant que le film opère à mi-chemin un virage à 180 degrés vers quelque-chose de très différent, à la fois poétique et très, très noir. Ce retournement total de l’intrigue – tout d’un coup resserrée autour d’un seul personnage et de sa descente aux enfers – souligne d’ailleurs à quel point le centre névralgique des Loulous n’était pas la bande de jeunes en elle-même, mais surtout un amer constat politique et social visant à souligner le lien entre la montée de la violence et les grands ensembles et autres cités HLM apparus avec l’essor de l’habitat urbain dans les années 70.

Car de l’aliénation sociale à l’aliénation tout court, il n’y a qu’un pas dans Les loulous, et Patrick Cabouat n’hésite pas à le mettre en évidence, ni à mettre en avant la responsabilité des politiques – le président de la République Valéry Giscard d’Estaing est en effet montré à plusieurs reprises dans le film. Sa première apparition se fera durant la séquence de cauchemar surréaliste prenant place dans le métro parisien – tous les usagers de la rame affichent le masque blanc du peuple sans nom, sauf un, qui porte un masque de Giscard. Même chose lorsque décision est prise d’envoyer Ben à l’hôpital psychiatrique : son portrait trône dans la bureau du commissaire. Enfin, c’est dans les dialogues que la troisième référence à la présidence de la République sera amenée au spectateur – « Qui est-ce qui commande ici ? Giscard ou les flics ? »

Car le gouvernement a beau essayer de la mettre sous le tapis en brisant littéralement la jeunesse (la trajectoire de Ben, le héros des Loulous, le montre bien), la violence est là, et bien là – non seulement elle suinte de tous ces espaces confinés où s’entasse la population, mais également du côté des institutions, où l’on utilise une violence légale encore plus destructrice – interrogatoires musclés, traitement par électrochocs… La colère autant que la violence du propos sont certes par moments un peu atténuées par un recours à une improbable poésie, qui baignera toute la deuxième partie du film, même si bien sûr cette dernière suit un personnage s’enfonçant de plus en plus profondément dans la folie. En effet, comme dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, Les loulous joue également la carte de la dénonciation des excès des établissements psychiatriques, avec deux scènes mettant en scène des psychiatres ne semblant plus avoir aucune attache avec la réalité. Pour accentuer cette impression de réalité dédoublée, Patrick Cabouat n’hésite pas à jouer avec les codes du cinéma, organise une entrée à l’asile comme un ballet, garde les prises ratées au montage final, multiplie les regards caméra, joue sur le son, comme lors de cette séquence mettant en scène un Jean Turpin aussi schizo que cryptique et finalement, bien plus subversif qu’il n’y parait.

Plus de cinquante ans après sa sortie, Les loulous apparaît donc réellement comme un film « visionnaire » dans le constat qu’il fait de cette France au cœur de laquelle une large portion des enfants de la République apparaissent comme des laissés pour compte, des oubliés du système. En cela, il se pose en précurseur de films tels que La vie comme ça (Jean-Claude Brisseau, 1978), Les chiens (Alain Jessua, 1979), De bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau, 1988), Ma 6-T va crack-er (Jean-François Richet, 1997) ou encore Les Misérables (Ladj Ly, 2019).

Le Blu-ray

[5/5]

C’est donc Le Chat qui fume qui nous propose aujourd’hui de découvrir Les loulous, qui s’offre une superbe édition Blu-ray présentée dans un classieux Digipack trois volets surmonté d’un fourreau aux couleurs du film. Comme d’habitude avec l’éditeur, il s’agit d’un objet soigné, dont le visuel a été créé par Frédéric Domont – on le répète à chaque fois, mais que voulez-vous : on se réjouit toujours autant du soin apporté par Le Chat qui fume à ses packagings, même lorsqu’il s’agit de films qu’on ne connaît ni des lèvres, ni des dents – Les loulous s’offre donc un très bel écrin de collection que l’on sera tous fiers de voir trôner sur nos étagères. On sera d’autant plus fiers qu’il s’agit d’une (re)découverte remarquable, qui dénote d’une vraie volonté éditoriale du Chat de nous proposer des films sortant des sentiers battus.

Côté technique, et comme à son habitude, l’éditeur français nous livre avec ce Blu-ray des Loulous une copie assez superbe au format 1.37 respecté, et nous propose un master propre, aux contrastes soignés et à l’encodage sans faille réelle, rendant un bel hommage à la jolie photo du film signée Lionel Legros (Le jardin des supplices). La restauration 2K effectuée par Le Chat qui fume a débarrassé le film de (presque) tous ses défauts, et la forte granulation d’origine (le film a été tourné en 16MM) a été préservée de façon maniaque. Côté son, on retrouvera naturellement une piste DTS-HD Master Audio 2.0 mono d’origine, un poil étouffée par moments, un poil stridente à d’autres, mais collant toujours parfaitement à l’ambiance « prise sur le vif » du film.

Dans la section suppléments, on trouvera tout d’abord une présentation du film (4 minutes), assurée par l’actrice Jessica Jhean, et qui reviendra sur le mouvement de la « Banlieue-Xploitation » tout en tissant quelques liens avec d’autres films évoquant avec noirceur la banlieue, et en particulier avec La dernière femme de Marco Ferreri. On terminera ensuite avec un long entretien avec Patrick Cabouat (41 minutes). Le cinéaste y reviendra sur ses débuts aux côtés de Marin Karmitz, la rupture avec ce dernier, puis la préparation des Loulous, le travail avec les acteurs (d’abord avec Miou-Miou, puis avec Valérie Mairesse qui venait de se faire évincer de la troupe du Splendid par Marie-Anne Chazel), son binôme avec le directeur photo, puis la sortie du film. Il évoquera pour terminer son travail du côté de la production, puis dans le documentaire. Plus d’informations sur cette édition sur le site de l’éditeur !

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