Alpha
France, Belgique : 2025
Titre original : –
Réalisation : Julia Ducournau
Scénario : Julia Ducournau
Acteurs : Mélissa Boros, Golshifteh Farahani, Tahar Rahim
Éditeur : Diaphana
Durée : 2h08
Genre : Drame, Horreur
Date de sortie cinéma : 20 août 2025
Date de sortie DVD/BR : 6 janvier 2026
Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule le jour où elle rentre de l’école avec un tatouage sur le bras…
Le film
[3/5]
Le monde mis en scène par Julia Ducournau dans Alpha ressemble au rêve humide d’une adolescente mal dans sa peau : des couloirs d’hôpital qui suintent la solitude, des néons qui semblent avoir lu trop de Nietzsche, et une héroïne de treize ans qui avance comme si la gravité était une opinion. Avec son troisième film, Julia Ducournau déploie une fois encore ce mélange de froideur clinique et de lyrisme body-horror qui fait sa marque depuis quelques années, avec cette conviction inébranlable qu’un travelling lent peut résoudre n’importe quelle crise existentielle. L’ambition est palpable, presque touchante : Alpha veut dire quelque chose, tout le temps, partout, même quand on ne lui a rien demandé. Et c’est précisément là que le film devient fascinant, comme un horoscope écrit par une IA sous kétamine.
Dans Alpha, la thématique de la contamination – biologique, sociale, symbolique – se déploie avec une insistance qui ferait passer The Thing pour une comédie romantique. L’adolescente rejetée, la mère débordée, la ville portuaire rongée par un virus mystérieux : tout semble crier au spectateur « regardez comme c’est profond ». Pourtant, derrière cette façade clairement poseuse, Alpha laisse filtrer une vraie tendresse pour ses personnages, comme si Julia Ducournau, malgré son goût pour les images glacées, ne pouvait s’empêcher de glisser un cœur qui bat quelque part. Le film évoque parfois Les Révoltés de l’An 2000 ou même Possession, mais en version catalogue mode automne-hiver, avec un sens du drame qui se pavane comme un mannequin trop sûr de lui.
La mise en scène d’Alpha joue constamment à cache-cache avec son propre sérieux. Les plans s’étirent, les silences s’allongent, les regards se perdent dans le vide comme si chaque personnage tentait de résoudre un problème de crypto-monnaie sans tutoriel. Bien sûr, comme on l’avait déjà constaté avec Grave et Titane, au-delà de la prétention démesurée dont elle fait preuve, Julia Ducournau sait occasionnellement faire preuve d’un vrai sens du cadre, qui tend à transformer un simple couloir en gouffre métaphysique, mais sa mise en scène est étrangère à toute notion de « rythme ». D’ailleurs, à un moment du film, on a repéré une métaphore visuelle improbable et condescendante : un plan sur un tuyau d’évacuation qui évoque plus une crise intestinale qu’existentielle, et qui semble dire au spectateur « oui, je vais vous faire chier pendant deux heures ».
Alpha explore aussi la relation mère-fille avec une intensité qui frôle régulièrement le grotesque. La mère, médecin débordée, semble constamment au bord de l’implosion. L’adolescente, elle, avance dans le monde avec la grâce d’un poulpe sous anxiolytiques, mais sa fragilité donne au film une dimension presque universelle. Le film tente autre chose : un récit initiatique où le corps devient territoire, frontière, champ de bataille. Et même si Julia Ducournau s’égare parfois dans des symboles aussi subtils qu’un panneau publicitaire en 4 par 3 pour une agence de voyages, l’ensemble garde une cohérence étrange, hypnotique, notamment parce que sa façon de filmer crée une tension permanente, une sensation d’étouffement qui colle parfaitement au récit. Et même si certains de ses choix esthétiques semblent avoir été dictés par un algorithme obsédé par la mode gothique, il faut reconnaître à la cinéaste une capacité à transformer chaque plan en tableau anxieux. Au final, Alpha est un film paradoxal : prétentieux et interminable, mais habité. Malgré ses interminables longueurs, il possède une vraie identité, une signature reconnaissable entre mille. Et même si le film se prend très au sérieux, il laisse parfois filtrer une ironie involontaire. Julia Ducournau continue de creuser son sillon, avec cette obstination admirable qui consiste à croire que chaque image peut changer le monde, ou au moins perturber un spectateur. Ainsi, même si le film est chiant comme la pluie, il possède une beauté étrange, une poésie maladroite, et à ce titre, il mérite probablement d’être vu, discuté, débattu, et peut-être même aimé.
Le Blu-ray
[4/5]
Le Blu-ray d’Alpha, édité par Diaphana, nous propose une image qui restitue avec une précision chirurgicale les obsessions visuelles de Julia Ducournau. Les contrastes sont nets, presque agressifs, comme si chaque néon voulait prouver qu’il a fait une école de cinéma. Les noirs sont profonds, parfois un peu bouchés dans les scènes les plus brumeuses, mais l’ensemble reste cohérent, fidèle à l’esthétique froide et métallique du film. Les textures de peau – élément crucial dans un body-horror – sont rendues avec une finesse remarquable, au point qu’on pourrait presque sentir la moiteur anxieuse des personnages. Quelques plans larges manquent légèrement de piqué, mais rien qui ne vienne gâcher l’expérience. Côté son, le mixage DTS-HD Master Audio 5.1 d’Alpha enveloppe le spectateur dans une atmosphère sonore dense, presque oppressante. Les basses grondent avec une régularité qui rappelle le cœur battant du film, tandis que les ambiances hospitalières se déploient dans les canaux arrière avec une précision quasi clinique. Les dialogues restent clairs, même lorsque la musique de Jim Williams se fait envahissante. Le travail sur les effets sonores, essentiel dans un film où le corps devient matière narrative, est particulièrement bien mis en valeur : craquements, respirations, frottements, tout participe à l’immersion. Une piste solide, immersive, parfaitement adaptée à l’univers du film. Mais Diaphana n’oublie pas les cinéphiles qui ne disposent pas de système de Home Cinema : le film nous est également proposé dans un mixage DTS-HD Master Audio 2.0, plus cohérent si vous visionnez le film sur une simple TV.
Du côté des suppléments, on commencera par une longue masterclass de Julia Ducournau (54 minutes), enregistré au Pathé Palace de Bruxelles, durant laquelle la cinéaste reviendra sur la genèse du film, ainsi que sur ses choix esthétiques, ses obsessions thématiques et son rapport au corps. L’entretien, mené par Axel Cadieux, oscille entre analyse pointue et digressions parfois déroutantes, mais toujours révélatrices de la manière dont Ducournau conçoit son cinéma. On y découvre notamment son processus d’écriture, en anglais (?!), son travail avec Tahar Rahim, et sa volonté de créer un récit centré sur la figure maternelle, en contraste avec Grave et Titane. Le supplément n’évite pas quelques tunnels conceptuels, confus, voire même surréalistes, mais il offre une plongée rare dans la fabrication du film. Le disque inclut également un teaser et une bande-annonce, qui permettent de mesurer à quel point la communication autour d’Alpha misait sur son atmosphère anxieuse et son esthétique tranchée.





















