Torso
Italie : 1973
Titre original : I corpi presentano tracce di violenza carnale
Réalisation : Sergio Martino
Scénario : Sergio Martino, Ernesto Gastaldi
Acteurs : Suzy Kendall, Tina Aumont, Luc Merenda
Éditeur : Carlotta Films
Durée : 1h34
Genre : Thriller, Giallo
Date de sortie cinéma : 11 décembre 1973
Date de sortie DVD/BR/4K : 17 mars 2026
Américaine venue étudier l’histoire de l’art à Pérouse, Jane profite de la dolce vita lorsqu’une suite de meurtres sanglants frappe son université. Les victimes, deux camarades de sa promotion, ont été assassinées par un tueur mystérieux dont la signature macabre laisse la police dans l’impasse. Pour fuir l’angoisse grandissante, Jane et ses amies décident de partir s’isoler à la campagne dans une villa. Elles sont loin d’imaginer que le meurtrier rôde lui aussi dans les parages…
Le film
[4/5]
Au-delà des excès et des déviances propres au genre Giallo, auquel il s’est voué corps et âme pendant quelques années, Sergio Martino semblait au fil des films vouloir capturer un petit bout de l’Italie du début des années 70, un comme on attrape un papillon nerveux : avec douceur, mais en sachant très bien que la bête va se débattre. Sorti en 1973 sur les écrans italiens, Torso est arrivé à un moment où le giallo était en pleine ébullition, entre les expérimentations baroques de Dario Argento et les obsessions morbides de Lucio Fulci. Alors, bien sûr, le film s’inscrit dans cette lignée, mais refuse de se laisser enfermer dans la cage dorée du genre. Oui, il y a un tueur masqué, des gants, des lames, des jeunes femmes terrorisées, des couleurs saturées et des zooms qui s’emballent régulièrement à l’écran. Mais Torso ne se contente pas de cocher les cases : il les déplace, les tord, les étire, comme si Martino s’amusait à faire glisser le giallo vers quelque chose de plus cru, de plus frontal – presque un slasher avant l’heure.
Ce qui distingue Torso des gialli traditionnels, c’est sa manière de s’éloigner du mystère policier pour se rapprocher d’une mécanique de tension pure. Là où le giallo classique jouait la carte du whodunit, en multipliant les suspects, les indices, les flashbacks et les révélations finales, Sergio Martino et son coscénariste Ernesto Gastaldi préfèrent la ligne droite : un tueur, des victimes, un crescendo. Pas de fétichisme du cuir, pas de mise en scène de l’arme comme un objet sacré, pas de twist final qui retourne le cerveau comme une chaussette. Torso emprunte au giallo son esthétique – les couleurs, les cadrages, les silhouettes – mais s’en écarte par son rythme, sa sécheresse, son refus du baroque. Sergio Martino semble vouloir nous dire que le vrai suspense n’est pas de savoir qui tue, mais comment survivre. Et cette bascule, discrète mais décisive, fait de son film un pont évident vers le slasher américain, qui explosera quelques années plus tard – en ce sens, on peut clairement le rapprocher de La Baie sanglante (Mario Bava, 1971), que l’on considère souvent comme l’ancêtre du slasher.
Le contexte de Torso est essentiel pour comprendre sa tonalité. L’Italie de 1973 est un pays traversé par les contradictions : libération sexuelle, mouvements étudiants, violence politique, modernité qui s’invite dans les rues mais pas encore dans les mentalités. La mode de l’époque, notamment féminine – mini-robes, décolletés plongeants, foulards, pantalons taille haute – telle qu’on la découvre dans le film raconte une jeunesse qui veut respirer, s’affirmer, exister. Torso capte cette énergie, mais la retourne contre ses personnages : la liberté attire le danger, la sensualité devient vulnérabilité, et les espaces ouverts se transforment en pièges. Sergio Martino filme Pérouse comme une ville où la modernité se heurte à des ombres anciennes, et l’un de ses plus grands plaisirs est de jouer avec les espaces. Les premières scènes, urbaines, sont filmées comme des labyrinthes : escaliers, couloirs, salles de cours, rues étroites. Puis le film se déplace vers une villa isolée, perchée sur les hauteurs, où l’air semble plus pur mais où la menace devient plus dense – un décor qui se referme lentement sur les personnages. Torso utilise l’espace comme une arme, et c’est en partie cette maîtrise du cadre qui donne au film sa puissance.
Habile technicien, Sergio Martino nous livre par ailleurs avec la dernière partie de Torso un véritable petit modèle de suspense. Une survivante, un tueur, une maison. Pas de musique tonitruante, pas de dialogues inutiles : juste une jeune femme qui tente de ne pas respirer trop fort pendant que la mort circule dans les pièces voisines. Le cinéaste étire le temps, joue avec les silences, transforme chaque geste en enjeu vital, et atteint une forme de pureté narrative absolument remarquable : tout converge, tout se resserre, tout devient essentiel. Et c’est précisément cette simplicité qui rend le final du film si efficace. Les acteurs de Torso contribuent également à l’efficacité de l’ensemble, tout en apportant une touche d’humanité inattendue à ce ballet macabre. Suzy Kendall, en héroïne malgré elle, incarne une fragilité qui n’a rien de passif : son regard, ses hésitations, ses gestes retenus donnent au film une profondeur émotionnelle rare dans le giallo. Luc Merenda, charismatique et ambigu, apporte une présence qui trouble autant qu’elle rassure.
Le Coffret Blu-ray 4K Ultra HD
[5/5]
L’Édition Prestige limitée de Torso qui nous est proposée ce mois-ci par Carlotta Films a tout du bel objet qu’on manipule avec un mélange de respect et de gourmandise. La boîte cloche, massive mais élégante, renferme un Digipack exclusif qui accueille le Blu-ray 4K Ultra HD, le Blu-ray standard, et une pluie de goodies : lobby cards, photos de tournage, affichettes, autocollant, affiche italienne… On a l’impression d’ouvrir une capsule temporelle sortie tout droit de 1973, avec ce parfum de cinéma de genre qui ne s’excuse jamais d’être ce qu’il est. L’ensemble respire le soin, la passion, et cette volonté de célébrer Torso comme un jalon essentiel du giallo, un film qui mérite enfin un écrin à la hauteur de son influence.
Côté image, le Blu-ray 4K Ultra HD de Torso est une véritable bifle visuelle. Le master restauré en Dolby Vision + HDR10 révèle une copie d’une propreté presque insolente, sans trahir la texture argentique d’origine. Les couleurs saturées – rouges agressifs, verts toxiques, bleus nocturnes – retrouvent une intensité qui rappelle à quel point Sergio Martino savait jouer avec la palette chromatique pour transformer un simple plan en menace rampante. Le piqué est excellent, les détails des décors, des tissus, des visages ressortent avec une précision nouvelle, et les scènes nocturnes gagnent en lisibilité sans perdre leur grain anxieux. Vous pouvez donc dès à présent foutre à la benne votre vieille édition Blu-ray du film encodée en 1080i, sortie il y a quelques années sous les couleurs de The Ecstasy of Films, et vous pourrez le faire sans aucun remords, d’autant plus que Carlotta Films nous propose ici les deux montages du film, à savoir la version italienne (1h34) et version anglaise (1h30), qui vous permettront de mesurer les variations de rythme et de ton selon les marchés. La version italienne reste la plus cohérente, mais la version anglaise, plus courte, offre un montage plus sec, renforçant par son efficacité la nature de pré-slasher de Torso. Les deux montages bénéficient d’un encodage propre et stable.
Le son, en DTS-HD Master Audio 1.0 italien et anglais, surprend agréablement. La piste italienne, plus naturelle, met en valeur les dialogues et la musique de Guido & Maurizio De Angelis, avec cette chaleur typique des mixages mono d’époque. La piste anglaise, un peu plus sèche, reste parfaitement audible et conserve l’énergie brute du film. Pas de souffle envahissant, pas de saturation : juste un rendu fidèle, respectueux, qui restitue l’ambiance sonore sans chercher à la moderniser artificiellement. Les deux versions cohabitent sans hiérarchie forcée, chacune offrant une expérience cohérente selon la langue choisie.
Les suppléments de cette Édition Prestige limitée de Torso sont d’une générosité rare, presque muséale. On commencera par un entretien avec Sergio Martino (25 minutes), passionnant, où le réalisateur revient sur le tournage, les contraintes de production, les choix esthétiques, et la manière dont il a voulu faire glisser le giallo vers un suspense plus frontal. Il y évoque aussi l’Italie de l’époque, la sortie du film face au Dernier Tango à Paris, et l’héritage du film. Suivra un entretien avec Ernesto Gastaldi (16 minutes), coscénariste, qui détaille les codes du giallo, ses libertés, ses pièges, et la manière dont Torso s’en amuse tout en les respectant en partie. Gastaldi parle écriture, rythme, fausses pistes, et offre un éclairage précieux sur la mécanique narrative du film. On continuera ensuite avec un entretien avec Luc Merenda (34 minutes), savoureux, durant lequel l’acteur revient sur sa carrière italienne, ses rencontres, ses souvenirs de tournage, et la manière dont Torso s’inscrit dans une époque où le cinéma de genre était à la fois populaire, inventif et totalement décomplexé. On embrayera par la suite avec un entretien avec Federica Martino (20 minutes), fille du réalisateur et réalisatrice elle-même, qui évoque l’héritage du film, son rapport au giallo, et même l’idée d’un remake – une réflexion intéressante tant Torso semble aujourd’hui encore moderne dans sa structure.
L’ensemble est complété par un entretien avec Jean-François Rauger (28 minutes), déjà disponible sur l’édition Blu-ray de 2014. Le critique et programmateur à la Cinémathèque française replacera le film de Sergio Martino dans l’histoire du cinéma italien, analyse sa mise en scène, son importance, et sa position charnière entre giallo et slasher. Enfin, on trouvera également une séquence alternative de jour (5 minutes) de la séquence de meurtre prenant place juste après la scène de la petite sauterie entre hippie. On terminera enfin avec les traditionnelles bandes-annonces, des teasers, et même un spot radio – autant de petites pièces qui complètent admirablement le puzzle. Le tout compose un ensemble dense, cohérent, passionnant, qui fait de cette Édition Prestige limitée un objet absolument indispensable.























