Quinzaine 50 : entretien avec Edouard Waintrop

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Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L’occasion d’une promenade à son image – en toute liberté, et forcément subjective – dans une histoire chargée de découvertes, d’audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

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À l’occasion de l’anniversaire de la Quinzaine des Réalisateurs, rencontre avec son délégué général, , qui quittera ses fonctions après sa septième édition en tant que sélectionneur. Merci à lui pour cet entretien.

Quelle image aviez-vous de la Quinzaine avant d’en devenir le sélectionneur ?

Avant tout celle des premières années. Je me suis intéressé au cinéma à l’adolescence alors que la Quinzaine naissait. Du coup j’ai découvert de Manuel Octavio Gomez, le film d’ouverture de cette première édition, sorti à Paris quelques semaines après son passage à Cannes. Les cinq premières années, celles dont parle le livre de [La Quinzaine des réalisateurs – Les jeunes années 1967-1975], je les ai vécues pleinement comme cinéphile. J’avais un attachement sentimental très fort à la Quinzaine. C’était ma maison. En tout cas, c’est là où j’ai été formé. À l’époque c’était simple, il y avait plein de nouveaux noms qui apparaissaient. J’ai été élevé à Ford, Hawks et consorts. Et tout d’un coup, on découvrait , , , Marco Bellochio avec Les Mains dans les poches, avec Charles mort ou vif [Semaine de la Critique en 1969] puis avec La Salamandre, Ken Loach très vite aussi avec Kes et Family Life, Werner Herzog, Werner Schroeter, c’était impressionnant, Zanussi chez les polonais encore… On découvrait des nouveaux cinéastes tout le temps, tout le temps ! On voyait bien que les choses bougeaient. Le mouvement était général. Il y avait une effervescence dans le cinéma, mais aussi dans la politique et dans le monde en général. La quinzaine a chevauché ces deux effervescences. Bruno Icher évoque dans son livre la façon dont les choses se sont mises en place, des fois n’importe comment. À la fin quand même le résultat fut positif. Ça a réussi à se faire alors que ça n’aurait pas du marcher, grâce à un élan incroyable qui n’existe plus aujourd’hui. Et ce n’est pas de notre faute seulement. C’est la réalité de la société qui a encore beaucoup plus séparé les gens. Le cinéma n’a plus l’importance en 2018 qu’il avait en 1969. À l’époque je me souviens, quand on allait au cinéma, c’était un acte presque militant. Quand on allait voir un film de Glauber Rocha, c’était aussi pour changer le monde.

D’autres films de cette période vous ont marqué ?

Lucia de Humberto Solas, Wanda de Barbara Loden, THX 11 38 de George Lucas, de Martin Scorsese, Aguirre la colère de Dieu de Werner Herzog, La Pendaison de … C’est ce cinéma là qui m’a complètement formé entre 69 et 75. Je suis allé pour la première fois en 1976 au Festival de Cannes. J’ai suivi la Quinzaine mais aussi des films de la compétition que j’aime beaucoup dont de Wim Wenders avec Rudiger Vogler et Hanns Zischler. Le film m’avait d’autant plus impressionné qu’à l’époque j’étais encore un peu germanophone. J’avais fait allemand en première langue. La problématique de la séparation de l’Allemagne en deux était pour moi très forte, donc cette histoire de «camion cinéma» qui suit la ligne de frontière entre les deux Allemagne, j’ai trouvé ça très beau, très triste. J’aimais vraiment beaucoup ce film. Mais celui qui m’a le plus estomaqué, c’est quand même Taxi Driver qui a eu la Palme. Mais le fond pour moi, c’était la Quinzaine.

Vous pouvez évoquer le moment où vous avez candidaté au poste de délégué général ? Quelle vision vouliez-vous donner de la Quinzaine et est-ce que cela a évolué ?

Mon idée à l’époque était de faire de la Quinzaine le rendez-vous de tous les cinéastes et de retrouver l’âme des premières quinzaines. Ça s’est révélé totalement impossible ! À ce niveau là, j’ai abdiqué. Sur le reste, je fais béatement confiance à mon goût et à mon équipe. Je n’ai pris que des gens qui n’avaient ni la même éducation ni les mêmes goûts que moi – pour ce que j’en savais – et n’étaient pas de la même génération. Je pensais que de ce frottement de silex contraires naîtrait une étincelle et qu’on ferait des bonnes sélections. Je ne connaissais absolument pas les trois quarts d’entre eux et ça s’est très bien passé pendant sept ans. Je suis quand même assez sur de moi, même de mes erreurs – car ça fait partie de la vie – pour des fois n’en faire qu’à ma tête. Mais toujours en les écoutant. La seule chose qui m’intéresse, c’est d’entendre l’avis des autres, surtout ceux avec lesquels je ne suis pas d’accord. Moi je suis plutôt de gauche et anarchisant, mais j’adore lire Le Figaro. Ça ne m’intéresse pas de lire des gens qui ont les mêmes avis que moi, les expriment mal et ensuite ne m’apportent rien parce qu’on est d’accord. Je lis un journal pour me faire réfléchir donc il vaut mieux que ce soit des avis que je ne partage pas.

Avec vos équipes, même si vous disiez assumer vos choix et vos erreurs, ils vous ont aussi poussé à accepter certains films ?

Oui, bien sur, sans ça, il n’y a pas de jeu. Ils m’ont convaincu, des fois sur des films importants. Et sur lesquels j’avais des réserves et qui se sont révélés être de gros succès.

Je peux vous demander lesquels ?

Non. Mais c’était très important, et ce, dès la première année. Et donc dès la première année, j’ai eu l’impression que j’avais eu raison de prendre des gens qui n’étaient pas d’accord avec moi. Des fois, ça me fatiguait, parce qu’on croit sentir quelque chose mais les gens qui sont avec vous, faisant justement ce qu’on leur a demandé – c’est à dire de ne pas être d’accord – ne le sont pas. On peut alors se sentir vraiment seul. Mais je préfère ça au contraire, à des chambres enregistreuses, toujours d’accord avec moi. Quel serait l’intérêt ? J’assume ce choix même si c’était parfois dur à vivre ! Et ce sont des gens super, même quand je ne suis pas d’accord avec eux. Je travaillais déjà avec Anne Delseth depuis cinq ans et elle n’a jamais été d’accord avec moi. Je me rappelle que la première année, non pas à Cannes mais à Fribourg, on était tellement en désaccord qu’elle était très surprise que je la reprenne une deuxième année. «Oui, si je t’ai choisie, ce n’est pas pour que tu dises amen à tout ce que je dis. Au contraire, quand tu me dis que j’ai tort, ça me fait réfléchir». Pour moi, c’est une grande chance d’avoir comme collaborateur quelqu’un d’intelligent avec qui on n’est pas d’accord. Pour les autres, ça a été au feeling au départ et ça s’est révélé payant.

 

Votre expérience à Fribourg a été une étape importante dans la façon dont vous avez pensé à votre rôle de délégué général pour la Quinzaine ?

Oui parce que quand on sort d’un journal comme Libération, on n’est absolument pas prêt à diriger un festival. On est trop indépendant et quasiment solitaire, on ne pense pas en équipe alors qu’un festival ça se travaille à plusieurs. À Fribourg, au contact de Franziska Burkhardt, ma «co-patronne» j’ai appris à prendre du plaisir à travailler avec les autres. Il y avait une partie presque formelle, avec horaires de bureaux de 9h à 18h, mais après on allait prendre des verres avec certains de nos subordonnés. Et là je voyais le plaisir d’échanger sur la vie mais aussi sur le travail, de changer des fois des trajectoires par rapport au boulot, avec le sourire et dans le plaisir. J’ai pris un grand plaisir à travailler en équipe à Fribourg et quand je suis arrivé à la Quinzaine, j’avais donc cette expérience. L’équipe sortait d’une petite crise et ils étaient un peu cassés. Moi j’ai passé mon temps à faire des blagues et à voir comment les gens travaillaient, et à m’apercevoir que, même quand je n’étais pas d’accord avec eux, c’était des gens qui travaillaient très bien. Donc, il fallait leur remonter le moral et leur faire sentir que j’avais besoin d’eux.

Cette expérience à Fribourg vous a fait évoluer ?

Oui, je pense qu’en sortant de Libération, j’aurais été incapable de faire ça. C’est un journal qui a beaucoup cultivé le contentement de soi, le sens de l’appartenance à une élite… toutes choses que j’ai abandonné en Suisse. J’ai appris depuis à relativiser mes goûts et les goûts de tout le monde. La conclusion de Laurent Jullier dans son livre Qu’est-ce qu’un bon film ? était grosso modo qu’un bon film, est un film que vous aimez. Moi j’en reste à cette idée là. Cela ne veut pas dire que tout est égal, parce qu’après il faut savoir le défendre. Je pense que les goûts sont très relatifs mais il y a toujours un petit fond quand même, un pilier avec du savoir. Sancho Pança raconte à Don Quichotte qu’il avait deux grands-pères qui étaient de grands spécialistes du vin. Un jour on les emmène devant une très belle barrique. Le propriétaire leur dit qu’il aimerait leur faire goûter son meilleur vin pour connaître leur avis. Le premier dit «c’est très bon, mais il a un petit goût de cuir». Tout le monde se moque de lui. «Vous n’y connaissez rien, pourquoi il y aurait un goût de cuir ?» et personne ne le croit. Le deuxième grand-père ensuite «très bon, mais il y a un petit goût de métal». On se fout de sa gueule, on boit le vin du tonneau, on le vide, et là on trouve un trousseau de clefs ! La morale : il faut éduquer le goût mais il faut savoir quand même que c’est relatif, lié aux parcours personnels, mais en même temps il y a des invariants, c’est comme des bouées dans une mer toujours changeante.

Pour vous, quelle est la vocation de la Quinzaine par rapport aux autres sections ? Elle a une identité particulière ?

La comparaison avec les autres sections ne peut se faire que par le négatif. Par exemple, on n’est pas obligatoirement focalisé sur les premiers et seconds films comme la Semaine de la Critique. Nous, on peut montrer des révélations mais aussi des gens qui sont oubliés ou encore méconnus. Cette année, nous avons Julio Hernández Cordón et ce sera peut-être la première fois que la plupart des gens verront un de ses films. Il a pourtant douze ans de cinéma derrière lui et déjà plus d’une demi douzaine de films. Pour Ciro Guerra, je ne comprends pas qu’il ne soit pas en compétition mais j’en suis très content, puisqu’on l’a en ouverture. C’est une position magnifique pour un film qui ne l’est pas moins. On a une liberté assez grande et on peut faire des choix assez bizarres sans qu’on nous en tienne rigueur. La Quinzaine a une très grande liberté parce que c’est un espace oxygéné à Cannes, un milieu où il très dur de respirer.

Vous ressentiez déjà le côté ludique de la Quinzaine en tant que simple spectateur puis journaliste ?

Oui, tout à fait. On en profite un maximum. Nous avons une salle de 840 places et on fait attention à ce qu’il y ait une bonne proportion de «vrai» public, du coup, on a un enjeu aussi qui est populaire. Un bon festival doit jouer sur les contrastes. Pour n’évoquer qu’un seul cinéaste, , on doit pouvoir avoir Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, quand même assez ardu, ludique parfois mais ardu, mais aussi Le P’tit Quinquin, plus simple d’accès. Jeannette, s’il n’était pas passé à la Quinzaine ne serait malheureusement pas allé ailleurs alors que Le P’tit Quinquin oui, ne serait-ce que dans l’idée de montrer un cinéaste connu pour ses thématiques dramatiques et qui, tout d’un coup, se met à faire du comique, avec une conscience très forte qu’il n’y a pas de vrai différence entre le drame et la comédie, c’est simplement une différence de degré et d’angle.

Parmi les grands noms que vous avez invité durant votre mandat, il y a notamment Marco Bellocchio et Philippe Garrel, des auteurs qui vous ont marqué à leurs débuts.

Je trouvais que Garrel faisait un pas de côté aussi assez intéressant. Il s’est mis à travailler avec des scénaristes (sa femme Caroline Deruas, Arlette Langmann et Jean-Claude Carrière), une chose qu’il n’avait jamais faite. Et ça, ça a changé un peu son cinéma. L’ombre des femmes m’a vraiment touché car d’un coup j’y ai vu une structure qui n’existait pas obligatoirement dans ses films précédents. Marco Bellochio, c’est la révolte, d’abord un peu nihiliste au milieu des années 60 puis plus engagé politiquement ensuite. Après il y a eu la psychanalyse dont il s’est défait avec Le Sourire de ma mère. Et il a fait de grandes choses encore après. C’est un cinéaste qui continue à être très très surprenant.

Ça doit être impressionnant lorsqu’on devient sélectionneur de recevoir les nouveaux films de grands noms du cinéma qu’on a admirés ?

On ressent l’histoire, ça c’est sûr. Quand on a vu Fais de beaux rêves, ça a été compliqué. Il n’était pas heureux de ce que lui faisait subir Cannes. Je l’appelle. Il me connaissait un peu, je l’avais fait venir à Genève. Il me dit, «tu es très gentil, mais moi, c’est la compétition ou rien». Je lui réponds «c’est dommage, j’allais te proposer l’ouverture». J’appelle son producteur, je lui dis que c’est dommage quand même, ne laissez pas passer cette occasion que le film soit vu à Cannes. Peu à peu, le dialogue s’est noué et il a changé d’avis. C’est un film magnifique que je peux revoir sans problème. On ne peut pas dire ça de tous les films.

Il vous arrive de communiquer avec les dirigeants des autres sections pendant la sélection ?

Avec [délégué général de la Semaine de la Critique], oui. Après je ne dis pas qu’on se dit toujours la vérité ! On se fréquente, on aime bien boire des bières ensemble, parler de football et puis un peu de cinéma, voilà. Charles, c’est un ami. C’est quelqu’un que je connais depuis très, très longtemps. C’est un decent man. Il vient de province, d’un milieu extrêmement humble et c’est un vrai intellectuel. On peut ne pas être d’accord sur beaucoup de choses, il peut même m’énerver mais c’est quelqu’un pour qui j’ai de l’admiration. Durant ces six années, on a passé quatre fois une semaine ensemble à Sundance et on partageait un appartement. Ça c’est toujours hyper bien passé sauf une fois où j’ai fait cramer des œufs et du coup le signal d’alarme est parti et on a eu les pompiers. On s’entend vraiment bien.

Quel est votre rapport avec Pierre-Henri Deleau, le premier délégué général de la Quinzaine ?

Je le connais depuis longtemps. On s’était rencontré plusieurs fois de façon rapide mais une fois un peu plus longuement, il y a 25 ans, à Bologne. On avait passé une journée extraordinaire. Il m’avait fait découvrir un disquaire italien spécialisé dans les opéras. C’était exceptionnel d’être dans cette Mecque des disques avec un vrai spécialiste. En 1999, il m’a approché pour sa succession mais je n’en avais pas trop envie à l’époque. L’idée de voir 400 films… Oh la la… Mais là, finalement, j’en vois 1500 ! J’ai bien fait de refuser car je n’étais pas du tout prêt pour ça alors. Il m’a fallu l’étape Fribourg et plein d’autres choses. On a beaucoup parlé à nouveau ces derniers temps pour la préparation du livre de Bruno Icher puis pour la préparation de la célébration à Cannes. La Cinémathèques Française a fait un travail magnifique en faisant le fac-similé de la première année et il est venu plusieurs fois. Je suis très content car en fait, au lieu de parler des cinquante ans de la Quinzaine, ce qui n’a aucun sens, on parle des premières années. On rend ainsi hommage à l’homme qui a fondé la Quinzaine. C’est la meilleure chose à faire, notamment à Cannes où on va célébrer Pierre-Henri dans les lieux où il a fait ses frasques. Le bon angle pour parler des 50 ans, c’est de parler de Pierre-Henri.

Vous avez évoqué avec lui les discussions un peu âpres pour obtenir certains films ?

Oui mais nous n’avons pas la même philosophie. Je suis très fataliste là-dessus. Si je fais le siège d’un film, ça arrive à un moment ou à un autre à l’oreille de Thierry Frémaux. Du coup il le regarde peut-être une deuxième fois et le prend. Moi, ça ne m’énerve pas du tout quand un film que je veux part en compétition officielle. Ce qui m’énerve c’est quand il se retrouve à Un Certain Regard. Je maintiens, je signe, qu’Un Certain Regard, tel que c’est organisé, c’est encore quelque chose qui n’a pas de personnalité. C’est un compromis entre les refusés et n’importe quoi des fois, avec tout de même des fois un petit regard exercé sur des bons films. Je pense que c’est une erreur d’y aller quand on veut vraiment se montrer. Soit on est fort pour la compétition, soit on va à la Quinzaine car il y a du vrai public. Au départ, c’est une arme de Gilles Jacob contre Pierre-Henri Deleau et contre la Quinzaine. Aujourd’hui je trouve que c’est un brouillard.

Pierre-Henri Deleau me disait ne jamais avoir eu de vraie rencontre avec Gilles Jacob…

Moi, ce n’est pas la même chose avec Thierry. On se voit souvent, il m’engueule beaucoup, je lui réponds qu’il a tort… Mais on se voit beaucoup parce qu’on a une amitié ancienne quand même. Je l’ai connu il y a plus de trente ans, il était tout jeune. C’était à l’Institut Lumière dont je suis un grand fan. Plein de choses m’attiraient à Lyon et j’ai rencontré Thierry comme ça. Avant la création du festival Lumière, j’étais un assidu des week-ends qu’il organisait autour d’un cinéaste. Il a fait venir André de Toth deux fois notamment. Je me souviens d’une discussion de Raymond Chirat avec lui sur les bienfaits respectifs du vin blanc et du vin rouge, du Chardonnay que défendait Raymond et du Pinot noir que défendait De Toth. J’ai vu Thierry arriver et grandir. Après avoir été tenté par la Cinémathèque Française, il est finalement allé au Festival de Cannes.

Vous profitez de parfois ?

Avant, oui, moins depuis sept ans. Avant, à Cannes, ma principale occupation était d’aller à Cannes Classics. Sur ce point là au moins, je suis la carrière de Thierry de façon très assidue et avec enthousiasme. Je suis à fond pour. Aller voir un film ancien qu’on croyait perdu, en plein milieu de l’euphorie de Cannes où tout le monde parle d’autre chose, c’est extrêmement bandant.

Comme vous le connaissiez bien, il y avait une forme d’émulation entre vous ?

Pour moi oui, mais pas pour lui. Quand j’ai candidaté à la Quinzaine, je suis allé à Bologne pour le voir et lui annoncer ma candidature. Il m’a dit «je te le déconseille absolument». Pendant six mois, il m’a fait la gueule. Il ne voit pas une saine émulation mais une concurrence déloyale. C’est dommage que lui ne voit pas vraiment l’intérêt d’avoir une section indépendante. Dieu sait que j’ai beaucoup à me plaindre de la SRF mais c’est quand même la meilleure chose possible que la Quinzaine dépende de la SRF. Évidemment, au bout d’un certain nombre d’années, ils ne supportent plus le délégué général qui fait bien son travail et donc ne prend pas obligatoirement les films des dirigeants de la SRF. Mais a contrario tous les autres systèmes sont pire. Donc je milite toujours pour que la SRF continue à être en charge de la Quinzaine parce que cette indépendance a des conséquences formidables.

Pierre-Henri Deleau me disait ne pas comprendre pourquoi vous n’étiez pas prolongé si vous vouliez rester…

Ça ce n’est pas grave. Le plus important, c’est de ne pas remettre en cause la SRF. Ce n’est pas un truc stalinien, je peux réellement expliquer pourquoi. Je ne suis pas d’accord avec la décision qui a été prise mais c’est anecdotique. Le plus important, c’est que eux tiennent à la Quinzaine comme à la prunelle de leurs yeux et qu’ils conservent cette indépendance. Ils ne pourront le faire qu’en n’imposant pas leurs décisions au délégué général. Moi pendant sept ans, ils ne m’ont rien imposé parce qu’ils n’ont rien essayé de m’imposer. Ils ont été parfaits. Qu’ils continuent à l’être et que surtout ils respectent le nouveau délégué. Qu’il sache aussi que son boulot sera de se faire haïr de cent cinéastes français par an. C’est une règle absolue. S’il ne le fait pas, c’est qu’il est tombé dans les compromissions dans lesquelles personne n’est tombé jusqu’à présent d’ailleurs. C’est un bon système même si j’en ai été la victime. Mais je n’en ai été victime qu’au bout de sept ans quand même. Pendant sept ans, j’ai eu une paix royale.

Leur argumentaire semble être «même s’il fait du bon boulot, c’est bien de changer».

Je leur reconnais ce droit et je l’accepte.

La quinzaine est non compétitive malgré quelques prix indépendants et la possibilité pour les premiers films de recevoir une caméra d’or, c’est un regret pour vous ?

Ah non pas du tout. Je suis contre toute compétition et même la sélection m’énerve, ça me rend malade. Avoir une compétition, c’est encore pire. À Fribourg il y avait une compétition et ce n’était jamais les films qu’on aimait qui gagnaient. Enfin, rarement. Il y a quand même eu Fengming, chronique d’une femme chinoise de Wang Bing. Et il faut se taper les jurys, quelle catastrophe… Si je devais travailler pour un autre festival où il y a une compétition, je ne veux surtout rien à voir à faire avec le jury ou la compétition. Choisir les films, ok, mais le reste, non.

Le carrosse d’or est par essence un prix qui est remis à des réalisateurs par d’autres réalisateurs, mais vous avez déjà tenté d’émettre des suggestions ?

On en avait envie mais la SRF n’a jamais voulu et c’est très bien comme ça. On a eu envie notamment pour qu’il y ait une articulation, de leur dire de mettre Werner Herzog pour la cinquantième. Lorsqu’ils le choisissent pour la 49e, on le découvre au dernier moment et on est un peu déçu. Mais quand ils font Scorsese ensuite, du coup on ne l’est plus ! Mais tout va bien, c’est leur job, ils font ça très bien.

Si vous aviez pu en choisir un, quel metteur en scène auriez-vous eu envie de célébrer ?

Certains ont déjà été faits comme Jacques Rozier qui a été le premier à le recevoir. Alain Tanner, j’aurais bien aimé. Mais au fond c’est comme la légion d’honneur, je m’en fous un peu quand même. Pour moi, c’est juste un prétexte pour pouvoir rencontrer un cinéaste que j’admire.

Que pensez-vous de cette phrase, « programmer c’est écrire » ?

Je ne critiquerai pas cette phrase, chacun a le droit de voir son métier comme il l’entend mais non, nous sommes uniquement des gens qui faisons la médiation. Je ne suis pas artiste quand je fais la Quinzaine. Après, les gens peuvent trouver que je suis un bon ou un mauvais programmateur, là c’est autre chose.

Vous avez déjà des projets pour l’après Quinzaine ?

Non. Aucun pour l’instant, pour l’instant c’est de réussir cette édition de la Quinzaine !

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