Critique : Paradis Perdu

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Paradis Perdu

Paradis Perdu affiche du film

France : 2011
Titre original : Paradis Perdu
Réalisateur :
Scénario : Eve Deboise,
Acteurs : , ,
Distribution : Epicentre Films
Durée : 1h33
Genre : Drame
Date de sortie : 4 juillet 2012

3,5/5

Eve Deboise entame un cursus universitaire classique par une licence en droit, puis bifurque en intégrant les Beaux-Arts (ENSBA), et ensuite la Fémis (département scénario). C’est là qu’elle rencontre Rithy Panh, dont elle va coécrire les deux premiers longs métrages (« Les Gens de la rizière » en 1994, en compétition officielle à Cannes et pour l’Oscar du Meilleur Film en langue étrangère, et « Un Soir après la guerre » en 1998, ayant lui concouru dans la section cannoise « Un Certain Regard »). Elle « scénarise » aussi pour Olivier Schatsky (« L’Elève », d’après Henry James, avec Vincent Cassel), Maria De Medeiros, Tonie Marshall… avant de passer à la réalisation : 2 courts métrages, en 2001 (« Petite Sœur », en compétition dans de nombreux festivals et Prix Spécial du Jury à Nice) et 2002 (« Orphelins »). « Paradis perdu », qu’elle a écrit (avec la collaboration de Nadine Lamari), est son premier « long ». Quel parti a-t-elle su tirer de son CV prometteur ?

Synopsis : Lucie, une adolescente de 17 ans, vit depuis plus d’un an dans la seule compagnie de plusieurs chats et de son père, Hugo Lopez, pépiniériste du type marginal, sur un grand domaine isolé et largement à l’abandon, en Catalogne française. Sa mère, Sonia, a en effet quitté le domicile conjugal avec Manuel, le jeune ouvrier agricole qui secondait Hugo, et n’a jamais donné de nouvelles depuis. La jeune fille ne va plus au lycée et prépare vaguement son bac par correspondance, tout en s’initiant au travail paternel et en assurant les tâches ménagères. En ce début d’été, deux événements vont malmener la routine qui s’est installée entre le père et sa fille : un voisin « prête » à Hugo pour quelques jours un journalier, Akim, un jeune Marocain sans papiers, et surtout Sonia fait son retour…..

Paradis Perdu

Lucie au bain et dans les bois

La nature qui entoure l’habitat des Lopez n’a rien de « paradisiaque » : pépinière crapoteuse, vastes espaces en friche et broussailles, région désolée et venteuse. Il faut s’éloigner pour avoir une vision d’Eden : un torrent sur fond apaisé de montagnes délicatement embrumées, dans un écrin de verdure. Le « Paradis Perdu », c’est ce temps béni où Hugo pouvait communiquer en toute sensualité avec cette unique enfant (et enfant unique), ce temps de l’innocence des relations père/fille, banni depuis que Lucie est devenue une femme. Seule image résiduelle de la candeur passée : les baignades dans le torrent, où père et fille continuent de se glisser nus (mais à distance maintenant) dans l’onde pure, avant de paresser au soleil (la belle affiche du film résume bien le propos, qui montre Lucie et Hugo se tournant le dos, l’ado au premier plan et son père beaucoup plus loin, presque réduit à une silhouette). Un « Paradis retrouvé »contrôlé et symbolique.

Quand, désinhibé par le champagne de son anniversaire, Hugo danse avec Lucie d’un peu trop près, l’ambiguïté sexuelle gagne dangereusement en lisibilité, et seule l’ivresse patente du père sauve peut-être la fille d’un assaut irréparable. Lucie part dans les bois alors qu’Hugo s’est effondré sur son lit, suivant au clair de lune la piste d’Akim (Ouassini Embarek) chassé plus tôt par ce dernier, mais dont elle vient d’entendre le bruit du vélo et accroche en route son tablier à une basse branche d’arbre – elle faisait la vaisselle avant de se mettre en chemin : geste symbolique encore, d’une émancipation annoncée. Après des retrouvailles mouvementées avec Sonia, le vélo ayant été dérobé par celle-ci, la jeune fille guidera Akim vers le lieu où l’attend son cousin, grâce à un raccourci à travers la campagne. Au petit matin, elle s’offrira (avec douceur) au garçon qu’elle sait ne plus jamais revoir.

Le mari, sa femme et la cabane

Hugo est un mari trompé devenu après le départ de sa femme un homme frustré, en pleine confusion des sentiments vis-à-vis de la seule figure féminine qui lui soit familière désormais, sa propre fille. Occupé un matin à relancer la pompe destinée à remplir le puits grâce auquel il irrigue ses plantations, il voit débarquer d’un taxi l’infidèle qui lui dit qu’elle voulait voir sa fille (le puits est éloigné du « chalet » miteux où vivent les Lopez, flanqué de quelques baraquements du même style et même d’une caravane où Lucie a établi sa chambre, et la jeune fille est partie prendre une leçon de conduite avec Gérard, l’un des seuls amis d’Hugo et père divorcé, mais décontracté, de la petite Cheryl qu’elle garde volontiers). Quelques échanges d’amabilités plus loin (Sonia aurait quitté son amant), le mari s’emporte, pousse sans ménagement sa femme dans une cabane proche où il entrepose ses outils et referme le cadenas qui en condamne la porte. Sonia est prisonnière ! Ayant renoncé à s’échapper par une « fenêtre » trop étroite qu’elle a réussi à dégager dans l’un des murs de sa geôle, privée de portable car son sac est resté sur la margelle du puits, elle s’épuise à hurler qu’on la délivre, totalement seule alentour. Sa détention connaît plusieurs épisodes, au rythme des visites d’Hugo, qui la ravitaille et offre de la déposer en ville, à la condition qu’elle parte définitivement. Un refus de Sonia, la pompe qu’Hugo oublie d’arrêter, une livraison qui l’éloigne : l’eau est en train de noyer les semis. Lucie charge Akim d’aller stopper l’inondation, ne pouvant le faire elle-même car elle garde Cheryl. Les événements se précipitent : le journalier trouve la prisonnière mais ne peut, faute de clé, ouvrir le cadenas. C’est alors que revient Hugo qui apprenant l’expédition de son employé le congédie aussitôt. Il devra retourner au puits (à sec jusqu’au lendemain) et en profite pour le curer. Tandis que (nouvelle image symbolique) le pépiniériste descend dans le puits (et en lui, dans le même temps), Sonia vocifère depuis son réduit. Elle fait une nouvelle tentative pour en sortir, en s’exhibant, poitrine découverte, à sa fenêtre. Se passe alors une hallucinante scène d’amour (abrégé par l’étroitesse du guichet) entre la recluse et son geôlier aux mains noires de la vase du fond du puits : bref moment d’égarement pour Hugo aux sens agacés, superbement mis en scène. Sonia rate encore son coup, et ce n’est que la nuit suivante que Lucie délivrera sa mère, après avoir récupéré la clé du cadenas cachée sur lui par Hugo qui cuvait, comme on l’a vu plus haut. Séquence forte où la captive sort de sa cage plus en fauve en furie qu’en oisillon blessé, comme son physique délicat permettait de l’imaginer, et où elle tente de restaurer son emprise sur le destin de sa fille.

Le père, la fille et l’intruse

Le « couple » père/fille s’est construit sans la mère, partie depuis de longs mois quand débute l’histoire. Aussi son retour ne peut qu’être perturbateur, en bouleversant l’équilibre atteint (même si fondé sur l’équivoque, trouble, voire périlleux). Intruse, puis recluse, elle finira confuse (?) une fois relâchée. On la croyait enfuie à nouveau, et très loin, pédalant avec énergie sur son vélo volé. On la retrouve ramassant du linge près du chalet, père et fille étant allés une nouvelle fois se réfugier dans leur thébaïde d’eau et de frondaisons. Assise près de la maison tout juste ébauchée qu’Hugo lui avait promis de construire au début de leur mariage, elle caresse un des chats familiers des aîtres (le noir, bien sûr). Est-ce un retour au bercail de l’épouse prodigue ? Elle a en fait une tout autre stratégie en tête, qui va précipiter l’envol de Lucie.

Le père troublé, la violence à fleur de peau, c’est Olivier Rabourdin, solide comédien de théâtre, et acteur chevronné de cinéma et de télévision (il a ainsi été un des moines dans « Des hommes et des dieux », le frère Christophe), la mère indigne, c’est Florence Thomassin, à la carrière comparable (surtout dans des seconds rôles), gracile et sauvage à la fois : tous les deux sont excellents. Leur fille de fiction, c’est Pauline Etienne. La jeune Belge (23 ans) a déjà une (courte) filmographie intéressante (voir par exemple « Le Bel Âge » et « Qu’un seul tienne et les autres suivront », ce dernier lui ayant valu le Prix Lumière du Meilleur espoir féminin). Après « Claire » et « Laura », voici « Lucie », brune comme son père, fille saine habituée au grand air et encore embarrassée de sa féminité naissante, calme, voire placide, une « eau dormante » mais qui peut muter (le finale le démontrant amplement, avec son visage, si fermé jusque-là, qui s’éclaire intensément). Hugo et sa fille forment un tandem « raccord » au physique, et ce sont aussi deux « taiseux », deux introvertis, en contraste flagrant avec l’« autre » – c’est finalement Sonia, la blonde vénitienne, que l’on entend le plus, et le plus fort (alors qu’on la voit le moins) !

Ce drame à 3 personnages (le duo père/fille, et la mère en électron libre) présente d’indéniables qualités d’écriture (ce qui ne surprend pas de la part d’une scénariste confirmée), une utilisation optimisée des éclairages (luminosité brute du Roussillon, éclatante et changeante à la fois, ombres des intérieurs, irréalité proche du fantastique du clair de lune) autant que de la musique (une des « Danses Slaves » de Dvořák en version orchestrale particulièrement, en fil rouge romantique, langoureuse et obsédante), une « géométrie » judicieuse et paradoxale jouant sur de petits espaces clos (la cabane, mais aussi les différents « cubes » constituant le foyer des Lopez) implantés au cœur d’espaces naturels infinis, pour mieux souligner l’enfermement mental des personnages, et la symbolisation, ainsi qu’indiqué à plusieurs reprises, est souvent inventive. On pourra seulement regretter une tendance générale à l’épure, à l’allègement (de l’aveu de la cinéaste, elle n’a cessé de rogner les « effets » au montage). Dialogues rares (la gestuelle étant souvent préférée à la parole), une austérité et finalement une grande cérébralité (où la retenue établit une distance qui freine avec dommages l’empathie) : en bref, un dosage émotion/sens un rien déséquilibré.

Résumé

 Une première réalisation qui ne déçoit pas sur un sujet délicat (les désirs inavoués et interdits entre un père et sa fille) abordé avec intelligence (mais avec une stylisation maniaque de nature à éloigner certains), et servie par des interprètes inspirés. Diffusion confidentielle (même à Paris : 3 salles seulement) : à débusquer sans tarder !

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