Critique : Le Vent de la liberté

Allemagne, 2018

Titre original : Ballon

Réalisateur :

Scénario : Kit Hopkins, Thilo Röscheisen & Michael Bully Herbig

Acteurs : Friedrich Mücke, Karoline Schuch, , Alicia von Rittberg

Distribution : ARP Sélection

Durée : 2h06

Genre : Thriller historique

Date de sortie : 10 avril 2019

2,5/5

A quelles conditions, une nostalgie de la Guerre froide serait-elle justifiable ? Cette période, que le temps aide à reléguer petit à petit à l’Histoire ancienne, avait pour avantage discutable de dessiner clairement la carte manichéenne des allégeances. En fonction du côté du rideau de fer où on était né, on considérait les Américains soit pour des alliés infaillibles, soit pour des ennemis absolus, et cela se passait de la même façon et sans réellement mettre en question cette barrière idéologique pour les Russes. Un peu comme dans un film hollywoodien issu de cette époque faussement rassurante, en somme. Le Vent de la liberté se conforme trop promptement à cette facture expéditive, qui a la fâcheuse tendance de voir la vie en noir et blanc, là où le regard rétrospectif, intervenant plus d’un quart de siècle après la chute du mur de Berlin, aurait dû nuancer le traitement de cette histoire d’une évasion bluffante de la prison à ciel ouvert est-allemande. Il n’y a rien de surprenant au fait que le film de Michael Bully Herbig, une icône des comédies d’outre-Rhin complètement inconnue en France, est un drôle de remake d’une production Disney du début des années ’80, La Nuit de l’évasion de Delbert Mann. Cette fois-ci, l’échange s’est donc fait à sens inverse et seulement grâce à l’intervention de la bonne fée allemande à Hollywood, le réalisateur de films catastrophe Roland Emmerich, qui a pu convaincre les responsables de chez Disney de céder les droits pour cette version allemande très formatée des faits.

© Marco Nagel / Studiocanal GmbH / ARP Sélection Tous droits réservés

Synopsis : En 1979, les familles Strelzyk et Wetzel prévoient de s’enfuir de leur existence muselée en République Démocratique d’Allemagne en tentant la traversée de la frontière à bord d’une montgolfière fabriquée par elles-mêmes. La première tentative, entreprise seulement par l’électricien Peter Strelzyk, sa femme et ses deux fils, échoue à quelques centaines de mètres de la terre promise. Alors que les agents du renseignement est-allemand sous la direction du lieutenant-colonel Seidel essayent par tous les moyens de retrouver les traîtres de la cause socialiste, Peter finit par convaincre Günter Wetzel, un ambulancier sur le point de devoir accomplir son service militaire, de tenter l’exploit une deuxième fois avec un engin volant plus grand.

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Notre patrie appartient à notre peuple

Jusqu’à la fin des années ’80 et pour certains peut-être encore longtemps après, il ne faisait pas bon vivre en Allemagne de l’Est. Le régime de Erich Honecker et consorts y avait façonné une chape de plomb faite de peur et de suspicions, qui poussait ses compatriotes par milliers à tenter leur chance à l’Ouest. Car dans ce paradis rêvé, on pouvait regarder librement les séries américaines, acheter toute la marchandise considérée à l’époque comme cool et surtout garder une certaine autonomie de choix sur la direction qu’on voulait donner à sa vie. Cet aspect du récit du Vent de la liberté n’est pas vraiment problématique, même s’il a parfois recours à des caricatures outrancières, tel ce voisin haut placé chez la Stasi, au tempérament grossier et envahissant et pourtant trop bête pour voir ce qui se trame directement sous son nez. La normalité apparente de la vie quotidienne en RDA, plutôt modeste pour les personnages principaux mais pas non plus marquée par une pénurie matérielle qui les mettrait en danger de mort, est néanmoins minée par des souvenirs douloureux de ce qui s’y passe, au cas où la paranoïa collective ne suffirait plus pour garder les individus dans un état de soumission permanent. Chacun y va, au moins brièvement, de sa petite histoire sur tel ou tel parent, broyé par l’arme de répression massive dégainée sans ménagement par un régime impitoyable. La mise en scène ne fait certes pas preuve de finesse à ce sujet. Mais elle ne dresse pas non plus de manière grotesque le bilan d’un pays, où l’impact psychologique sur les habitants était infiniment plus tragique que les sévices corporels que quelques uns parmi eux ont réellement subis.

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Qui peut sauver le thriller historique ?

Il était par conséquent impératif de partir de ce marasme existentiel, répandu sans le moindre discernement social de la mer Baltique jusqu’en Saxe. Mais comment ? Si l’esprit d’initiative et d’entreprise de la part des familles Strelzyk et Wetzel ne fait pas de doute, son adaptation cinématographique nous a déjà laissés plus dubitatifs. En digne disciple de la formule hollywoodienne, aussi efficace qu’un rouleau compresseur, Michael Bully Herbig ne s’encombre en effet pas de quelque différenciation que ce soit à l’égard du périple incroyable de ses héros. Tout y paraît calibré au détail près, tel un mécanisme d’horloge suisse, joli à regarder mais tristement creux à l’intérieur. Le rythme soutenu ne laisse ainsi point le temps pour approfondir les motivations des fuyards, ni leurs doutes quant à cette aventure malgré tout insensée. Plutôt que de faire confiance à la simple force de conviction de cette histoire, que de gérer le temps du récit avec intelligence au lieu de répondre docilement aux règles du thriller haletant proche de l’exercice de style, la narration accumule de surcroît les figures dramatiques pénibles, dont on pensait être définitivement débarrassé, comme la séquence onirique ou, pire encore, le montage parallèle qui est censé mener les spectateurs les plus crédules sur une fausse piste. Non, on ne voit vraiment pas en quoi Le Vent de la liberté enrichirait, dans la forme ou le fond, cette odyssée au dessus des nuages par rapport au premier film américain sur cet événement historique, dont le propos restait au moins idéologiquement cohérent par rapport à son année de production !

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Conclusion

L’influence hollywoodienne en termes de spectacles parfaitement aseptisés se fait davantage ressentir du côté du cinéma allemand qu’en France. Le Vent de la liberté, l’un des très rares films de Michael Bully Herbig à sortir sur nos écrans, en est l’exemple par excellence, avec son aventure héroïque contée sans le moindre état d’âme. Hélas, c’est un film qui ne s’emploie guère à susciter la réflexion sur une thématique clef de la Guerre froide, puisqu’il préfère colporter impunément les stéréotypes d’antan. L’une des victimes de sa facture sommaire est la distribution assez quelconque de laquelle sortent tant soit peu en méchant adepte de l’ordre à tout prix et David Kross, simplement par un effet de retrouvailles, plus de quinze ans après son rôle adolescent dans The Reader de Stephen Daldry.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles