Interview : Christophe Gans pour Le Pacte des loups

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Christophe Gans © Fabien Mauro

Après une projection au Cinéma de Plage lors du Festival de Cannes 2022, la version restaurée 4K du Pacte des Loups (2001) arrive enfin sur les écrans le vendredi 10 juin. Pour l’occasion, nous nous sommes entretenus avec le réalisateur Christophe Gans, qui revient avec passion sur la restauration de son magnum opus, véritable cathédrale du cinéma de genre français.

À redécouvrir ce vendredi 10 juin dans les salles Gaumont et Pathé aux séances de 20h30 dans le cadre des séances de patrimoine Il était une fois, précédé d’une présentation du journaliste Philippe Rouyer. Liste des salles à découvrir en cliquant sur ce lien.

Samuel Le Bihan et Mark Dacascos © Metropolitan FilmExport

Le Pacte des Loups était un des tous premiers films français à bénéficier de l’étalonnage numérique réalisé sur 35mm. Est-ce compliqué de revisiter un tel procédé quand on doit effectuer un upgrade en 4K aujourd’hui ?

En réalité, je crois qu’il s’agit bien du tout premier film français à avoir bénéficié d’un étalonnage numérique. C’est devenu depuis une technologie très connue et très souple. Mais à l’époque, elle était nouvelle et je pense que nous avons un peu essuyé les plâtres. Le film était déjà très beau grâce au talent de Dan Laustsen, notre directeur de la photographie. Mais je n’ai pas vraiment eu le temps de faire ce que je voulais à l’époque car l’outil était assez lourd, compliqué. Par exemple, c’était difficile de faire l’étalonnage sur les caches/contre-caches, les effets visuels etc. C’était aussi un film assez monstrueux. Il y a 3000 cuts de montage. L’étalonnage était d’autant plus long et difficile de par l’abondance de plans. Par conséquent, j’ai toujours eu peur de produire une copie HD du film. L’avantage de le voir aujourd’hui en 4K est de constater l’énorme fossé entre l’étalonnage produit pour la copie standard du film pour une projection 35 mm et le 4K. Entre les deux, il n’y a eu aucun élément intermédiaire comme une copie HD. Le film n’a jamais bénéficié d’une copie HD. Cela explique le Blu-ray du film n’était pas de bonne qualité. Il n’y a donc pas eu d’étape entre la copie SD et le master 4K. Cela explique que le film est d’autant plus spectaculaire aujourd’hui à regarder.

Mark Dacascos © Metropolitan FilmExport

Quelle fut la base de ce nouveau master ?

Pour faire ce master 4K, nous ne sommes pas partis de l’élément numérique de l’époque. Nous sommes repartis du négatif d’origine. Nous avons donc dû refaire toute la post-production du film. Nous avons remonté le négatif original. Donc, ce que vous voyez aujourd’hui, c’est la vraie matière du négatif original, telle que Dan nous l’a léguée. Je me souviens de l’épuisement qui était le nôtre lorsque nous avons dû faire l’étalonnage numérique. Et j’avais une certaine appréhension à repasser par ce parcours du combattant. En réalité, quand on a décidé de faire le 4K, nous avons constaté que le film continuait de tourner dans le monde. Il est toujours diffusé régulièrement à la télé française, mais également dans les pays de l’Est, en Amérique Latine, l’Asie, les Etats-Unis etc. Le matériel s’améliorant, les gens nous réclamaient une véritable copie HD. On a finalement décidé d’aller sur une véritable copie Ultra HD et on s’est lancés. J’ai été convaincu lorsque j’ai vu un étalonnage « straight » de la première bobine d’après le négatif original. Le négatif était vraiment beau. Il n’y avait aucun plan à rattraper, aucune poussée de grain.

Le film était essentiellement en clair-obscur, éclairé à la chandelle. Mais quand on l’a regardé, on a constaté qu’il était superbe. Tous les détails des costumes et des toilettes ressurgissaient. Il s’agit d’un vrai film « bio » car, à part une scène, il était tourné entièrement en décors naturels. Cela fait donc que la véracité de tout cela transparaissait à l’écran. C’était donc un vrai plaisir, tout l’inverse de ce que je craignais. Ce nouvel étalonnage, suivi du mixage Dolby Atmos, a été fait par des gens de l’équipe technique originale. Quand on a décidé de faire ce nouveau transfert, j’ai présenté à l’équipe une copie standard de l’époque à peu près potable et j’ai dit « On fait ça. On ne touche pas au film, ni au montage. On n’essaie pas de faire du révisionnisme à deux balles. » Ce film n’est pas à moi. Je l’ai fait et je suis garant de son histoire. Mais aujourd’hui, c’est le film que les gens ont aimé et on ne va pas y toucher. On refait la même chose. » J’ai rassemblé les monteurs et mixeurs originaux du film. Et nous avons travaillé pour simplement upgrader le film tel qu’on l’a connu à l’époque. Nous n’avons pas changé le film.

Jérémie Rénier et Samuel Le Bihan © Metropolitan FilmExport

Nous avons l’impression de redécouvrir les textures du film, notamment au niveau des effets visuels.

Les gens commencent à dire que les effets visuels passent mieux aujourd’hui. C’est le cas car c’est plus facile d’étalonner un plan d’effets visuels aujourd’hui qu’à l’époque. Il y a 20 ans, on devait faire le détourage de la bête. Et quand on vous livre un plan d’effets visuels, il peut tirer sur le vert, le magenta. C’était compliqué d’équilibrer un plan à effet. La bête passe mieux parce que l’étalonnage est correct. Et la version que vous avez vu est le Director’s Cut. A l’époque, on ne pouvait pas excéder les 2h17 car les plateaux de projection des salles faisaient 2h17. C’est pour cela que les films qu’on aimait comme Piège de Cristal faisaient 2h17 sinon il fallait fatalement proposer un entracte. A l’époque, pour la sortie salle, j’ai dû retirer quelques salles pour le faire rentrer sur cette durée de 2h17. Mais là, ce que vous voyez, c’est le film tel qu’il aurait dû sortir en salle. D’ailleurs il est sorti ainsi en vidéo. Ce n’est pas une surprise. Il n’y a aucune scène rajoutée. C’est cette version qu’on a restaurée car la durée n’est plus un problème de nos jours. C’est dans cette philosophie que la restauration s’est effectuée.

Vincent Cassel © Metropolitan FilmExport

Hidetaka Miyazaki, le créateur du jeu vidéo Bloodborne, a déclaré s’être inspiré du Pacte des Loups pour élaborer ses directions artistiques et le look de ses personnages. En tant que gamer, qu’est-ce que cela vous fait d’avoir à votre tour inspiré ce monument du jeu vidéo ?

Ce qui me fait plaisir c’est que j’ai aimé le travail de tous ces gens, qu’ils travaillent pour le cinéma, le manga, la japanime, le jeu vidéo etc. Je traite tout cela de manière égale. Je vous dirais que Le Pacte des Loups ou mes autres films constituent ma manière de contribuer au pot commun. On y met tout ce qu’on amène. On regarde des œuvres et on les apprécie, on s’en inspire. Le cinéma de genre est un véritable banquet. Personne n’est dans son coin, à cacher sa copie en pompant le voisin. Mes inspirations à la base du Pacte des Loups sont bien visibles. Et elles sont transcendées par le fait que je sois français. Ça reste un film étonnant. Mais il est vrai que Le Dernier des Mohicans (Michael Mann, 1992), La Rage du Tigre (Chang Cheh, 1971) ou Le Chien des Baskerville (Terence Fisher, 1959) sont littéralement dans le film ! Cela serait aberrant que je dise le contraire. Mais je vais néanmoins apporter une nuance. Quand je tourne, je n’y pense pas forcément. C’est quand je regarde le résultat final que je constate les emprunts ou inspirations. Je me dis : « J’ai pris ça et ça ». Et ça m’arrive souvent. Il m’arrive de tellement absorber que je régurgite sans m’en rendre compte. Il y a des clins d’œil pleinement conscients et assumés, comme le sabre de Vincent Cassel, inspiré de celui d’Ivy dans Soulcalibur (1998).

Souvent, je constate les choses après coup, mais ça me semble cependant très évident. Quand vous écrivez un script, vous mettez spontanément sur papier les choses que vous avez aimées et surtout, que vous avez senties. Et ce que je peux dire, c’est que j’ai mis des choses que j’avais vues, lues ou auxquelles j’avais joué et qui avaient marchés sur moi. Après, la manière dont je les tourne fait l’originalité du film. Ce n’est pas un patchwork délirant. Je pense que le film incarne ma sensibilité. Quand on le regarde, on peut deviner qui a fait le film. On peut deviner en quoi je crois et presque, j’ai envie de dire, pour qui je vote. Bon, le monde politique est plus compliqué aujourd’hui. Mais à l’époque, il est clair que le film se voulait porteur d’une sensibilité de « boy scout ». Et j’assume ces valeurs. En effet, j’aime les bêtes, je déteste le racisme, le fascisme. Et c’est dans le film. Et j’espère que dans cinquante ans, quand les gens reverront le film, ils diront que « ce mec aime bien les animaux et pas vraiment les chasseurs » (Rires). Et je pense que c’est important. Cependant, c’est une œuvre de divertissement et je ne voulais pas assener un message.

Je n’avais pas la prétention de faire du cinéma d’auteur avec Le Pacte Des Loups. Ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est de déceler une personnalité derrière les images. Peu importe la qualité du film, j’aime surtout le fait de me dire que quelqu’un essaie de me parler à travers les images. Certains films considérés comme mineurs me parlent plus que de nombreux grands films impersonnels car je ressens quelqu’un qui a vécu longtemps, qui me raconte des choses, qu’il partage ses valeurs, ses croyances profondes. Je trouve rassurant le fait que les œuvres d’art ou de divertissement soient faites par des humains et non par des machines.

Propos recueillis par Fabien Mauro

Remerciements à Metropolitan Films et à Zvi David Fajol de Molka Mhéni pour MENSCH Agency

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