Festival du Cinéma de Brive 2017 : Jour 3

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Un homme seul, presque silencieux au milieu de la forêt, dans un abri de fortune où chaque élément, au début, a encore sa place. Des arbres, bien sûr. Des lumières naturelles et un lieu semblable à mille autres mais également différent. Un autre homme dans une cabane loin de l’effervescence citadine. Quelque chose comme un ordre naturel des choses – lire : un bordel monstre – hors du rangement institué comme norme social. Des idées à profusion, des ébauches de pensées accolées à la visite de quelques autres individus qui l’ont trouvé.

Le premier est issu d’une fiction. Il fuit pour essayer de trouver un ailleurs, le reflet de son intériorité, une place assez grande pour sa solitude, quelque part dans la nature. Ne l’ayant pas encore atteinte, il doit d’abord se débarrasser d’autrui, de son influence. Errer, s’arrêter, s’attarder. Des images lisses, belles, de plus en plus sombres, pesées mais encore, somme toute, assez communes dans notre paysage cinématographique.

Le second est issu d’un documentaire. Longue barbe, cheveux blancs, à moitié débraillé. Il vit à mille lieues de toute vie humaine mais laisse autrui l’investir car celui qui l’approche ne peut plus lui faire peur. Il est ce qu’il est. Il s’exprime d’une voix maladroite et ses quelques bribes de phrases forment une incohérente cosmogonie intérieure. Chaque mot prête à réflexion et porte en elle la douce folie de cet être au monde. Peut-être l’un des rares individus normaux… Les images sont sales, floues, décousues, virevoltantes, surexposées ou sous exposées, parfaites dans leur imperfection et dans leur non-dit.

Les deux films – Et il devint montagne de Sarah Leonor, et Alléluia de Jean-Baptiste Alazar – ont été projetés au sein du même programme. Ils sont à l’opposé l’un de l’autre mais parlent presque de la même chose. Du bonheur. Ou d’une certaine idée du bonheur. C’est rare au cinéma. Le cinéma peut figurer des gens heureux, mais il approche rarement le bonheur.

Le premier homme est encore à sa recherche : quête intérieure qui se manifeste au dehors. Le second, comme une suite imaginaire, l’a trouvé et ainsi, il peut naviguer entre intérieur et extérieur sans aucune limite. Le premier cherche une harmonie que le second a rencontrée. Et, il semble que le cinéaste l’a compris : toute harmonie ne peut dépendre que d’une certaine forme de chaos qu’on trouve à chaque recoin de la nature, dans chaque lumière, dans chaque mouvement, dans les reflets, flaques, arbres ou rivières.

C’est pourquoi cette fiction qui se clôt sur une bougie qu’on souffle reste un premier pas. Beau dans un inachèvement que vient continuer Alleluia.

Ce documentaire, produit par Vincent Le Port, qui prend la forme d’un journal semi-amateur sur un homme qu’on nomme à peine n’est pas un film sur une vie mais sur une existence. Si pour le monde entier Diourka Medveczyk se résume être sculpteur, cinéaste à l’œuvre minimale et peu montrée, et le père de Pauline Lafont, il est surtout ce qu’il montre : une pensée solitaire, un être libre. Et l’impression foutraque du journal, de ces quelques chapitres rajoutés à la main pour ordonner vainement ce qui ne le sera jamais, s’adapte idéalement à la pensée globale de l’homme.

A côté de ces deux œuvres, impeccable programme, le reste faisait pale figure en ce troisième jour du festival.

 

Le film de Wissam Charaf, Après, avait l’air d’un Aki Paradjanovski au Moyen-Orient. Mignon, certes, mais copier des styles ce n’est pas créer et sa poésie comique tombe à plat. Ce n’est pas le premier cinéaste qu’on voit se planter en cherchant à aborder cette forme. L’imagination n’a pas été très riche cette année…

Pas comme des loups de Vincent Pouplard sort en salle bientôt. On se demande encore pourquoi. Il suit quelques ados paumés qui se veulent libres mais surtout fument trop et se déplacent de lieux en lieux afin d’échapper à la police. Ils se créent un monde, se veulent poètes mais ne disent que conneries sur banalités. Une scène résume l’ensemble. Un des ados explique qu’il veut parler et un autre, qui déblatère non-stop, souvent pour rien, réplique à son compagnon de route qui n’a pas mot dit qu’il s’en fout. S’ensuit une litanie stupide où l’un rétorque à l’autre qu’il n’a juste pas envie de l’écouter et que c’est son droit. Et, très franchement, vu leur degré de bêtises et de joints absorbés : nous non plus. Du film, ne reste que l’impression, en ces temps délicats, qu’il pourrait être un puissant antidote à ceux qui se veulent/pensent/réclament antisystème. Et oui… la drogue fait des ravages ; faire des films peut en produire tout autant.

Enfin, on a vu Le Film de l’été d’Emmanuel Marre, éternelle et longue impro/variation autour d’un sempiternel thème déjà rabâché : un voyage dans le sud. Donc voilà : une caméra, un objectif unique, une vague idée, trois personnages, rien d’écrit, aucune profondeur. Le jury de Clermont-Ferrand a aimé. Nous, on s’est ennuyé. La nouvelle qualité française : moins on en fait, moins il se passe de choses, plus on applaudit.

 

En cette fin de troisième journée, toujours aussi gastronomique – l’idée de tenir un blog sur les restaurants ou cantines de festivals suit son chemin… De plus en plus, il semble indéniable que cinéma et nourriture ne peuvent qu’aller de pair – certaines langues se délient. Le vin aide certainement. Surtout autour de la pauvre diffusion TV du documentaire, de son formatage de la part des TV françaises, quand il ne s’agit pas d’auto-formatage de la part des réalisateurs eux-mêmes afin d’obtenir des financements au détriment de la création. Si le est un tremplin et que les chaines hexagonales participent au financement audiovisuel, pourquoi n’y a-t-il guère que Ciné + qu’on voit à Brive ? Quelques mots encore de la série Cinéastes de notre temps (voir Brive, jour 1) : la production continue belle et bien avec près d’une vingtaine de nouveaux épisodes en projet. Dont peut-être, bientôt, un Jim Jarmush par Claire Denis et un Jean-Claude Brisseau par Laurent Achard. On a hâte !

Nicolas Thys

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