Dossiers Interview — 11 octobre 2012
Entretien avec Thomas Vinterberg – Les rapports de l’émotion et de la raison

Entretien avec             

Thomas Vintenberg est issu de l’école de cinéma danoise, dans laquelle il apprend le cinéma aux côtés de . En 1995, ils fondent ensemble le , manifeste cinématographique aux règles très strictes, et réalisera son film le plus connu, .

Retrouvez la critique du film: La Chasse

Présentation du film

est inspiré de faits réels. Il illustre le contraire de la pédophilie, car il met en scène l’amour d’un enfant pour un adulte, un amour non sexuel, thème peu abordé au cinéma. Je souhaitais réaliser le contraire de Festen, c’est l’antithèse du cinéma que j’ai fait jusque-là. Je ne souhaitais pas jouer avec le doute, je voulais que le spectateur fasse partie de l’histoire dès le début. J’explore la vulnérabilité des hommes et pour se faire, il faut que je sois très près de mes personnages. Pourtant, la manière de filmer Lucas est troublante et laisse planer le doute. C’est difficile d’éviter les conventions, d’éviter l’approche pédophile. Je travaille à l’encontre de ses conventions.
Est-ce facile de produire ce genre de film, de sujet, très sévère envers la communauté?
C’est un sujet très dramatique qui exprime une vérité. Ce qui est compliqué, c’est de créer une histoire rassemblant le passé et le futur, le film n’est qu’un fragment d’une vie entière. Pour chaque personnage, je travaille son passé et son futur puis je plante le conflit. Il s’agit de créer la vie et de jouer avec le conflit. Avec Festen, j’ai travaillé les étapes de l’anniversaire avec une pincée de pédophilie, c’est l’histoire de la vie.
Comment avez-vous présenté le film à l’actrice qui incarne Karla?

Il fallait trouver un équilibre entre ce que voyait la petite fille et ce qu’elle ne voyait pas. Au Danemark, les enfants sont surprotégés. Ce film traite de la perte d’innocence. J’ai commencé en douceur et j’ai fini par être très honnête. Mais l’histoire est adoucie par rapport à la réalité.
Plus c’est noir, plus je m’amuse, du moment qu’il y a une vérité, car il y a de la matière pour travailler. S’il y a une substance, ça éclaire le film. C’est douloureux, mais satisfaisant. C’est étrange de vivre dans ce conflit, on disparaît presque dedans. Lorsqu’on tourne un film, il y a beaucoup de bazar, c’est comme une opération militaire et lorsqu’on plonge dans le matériel dramatique, c’est un vrai plaisir. Il faut chercher la source de notre sensibilité, trouver la chose qui nous touche pour faire des films sur la vie.


Pourtant, vous racontez que les enfants ne sont pas si innocents que ça?

Ce n’est pas une contradiction, les stratégies les plus vilaines ont leurs sources dans l’amour. Je montre que les enfants aussi mentent. On dit que les enfants et les ivrognes disent la vérité, mais on n’est pas sûrs que ce soit vrai. Mes personnages auraient pu devenir des amis. C’est du dépit amoureux.

Concernant la scène où Karla va frapper à la porte de Lucas, comment peut-elle être libre d’aller le voir sans que personne ne le sache?

Elle a l’habitude de se balader dans son quartier, mais surtout, elle a quelque chose en commun avec lui, ils sont laissés de côté. Ils se cherchent, mais n’en n’ont pas le droit. Elle devient infectée par ce virus, cette histoire est un virus. Si on dit quelque chose, on ne peut jamais le reprendre. Tout circule très vite aujourd’hui avec les médias.

Pourquoi parler de religion?

Cela m’a permis de donner à réfléchir les notions de pardon et de foi dans le bon. L’église est un lieu de rituel, c’est le seul endroit où on ne peut pas jeter les gens. C’est également un lieu qui représente le passé. C’est important de ne pas être trop dans l’intelligence, car il s’agit avant tout d’émotion, de pureté et de naïveté. C’est une vie émotive.

Le supermarché représente le lieu de la communauté et de l’horreur…
C’est d’abord un lieu de rencontres, avec une histoire. On peut dire beaucoup des personnages par ce biais là, de même avec une sortie au cinéma. Il y a plein de choses importantes qu’y s’y passent.

La chasse, la fête, des thèmes de rencontres :

Ces titres sont pour moi synonymes de rassemblements, des rituels qui présentent plein de possibilités. C’est un titre facile je pense, car le personnage principal est chassé. Il est assez banal, mais il décrit un rassemblement, une petite communauté, des îlots de gens, importants pour moi, car j’ai vécu dans une petite communauté.


La fin du film

Ce n’était pas possible pour cette société d’être propre, le personnage sera toujours marqué. Sans cette fin, l’homme n’aurait pas été crédible. J’ai eu du mal à la tourner, j’en ai d’ailleurs tourné 4 versions alternatives dont une où il meurt. Ça tenait la route, mais c’était nul. On l’a appelé la fin française. C’était un symbolisme intéressant. C’est le grand mystère de faire des films. Le film édicte des propres règles qu’il faut alors suivre. Lucas ne pouvait pas mourir, c’était trop douloureux, cela aurait refermé le spectateur. Mais là ça reste ouvert.

Pourquoi une telle différence de réalisation entre deux films sur un même sujet?
Quand on a pris la décision de présenter l’antithèse de Festen, il fallait que ce soit une œuvre autonome et partir de zéro. Le Dogme est comme un uniforme. Ça a été un grand succès donc il fallait que ça se termine, c’était devenu une mode donc il fallait qu’il meure. La Chasse a sa propre vie, on a pensé à le faire comme le dogme, mais c’était nul. Le fait d’être répétitif m’étouffe. Donc il ne fallait pas partir du Dogme. On pouvait trouver une pureté dans la manière de le filmer, on a trouvé autre chose, de moins voyant. On a beaucoup discuté et on n’est pas encore satisfait. Nous sommes impressionnés par les réponses satisfaisantes au film. Il était essentiel de présenter la vérité.

Il reste pourtant une chose qui vient du dogme, la caméra sans pied, mais sans l’excès.
Certaines situations exigeaient cela, on voulait créer des situations qui partaient hors de contrôle. On avait l’impression que la caméra devait être très rapide pour capturer les instants. On voulait donner une impression de vie.

Comment se déroule votre pratique du tournage? Comment faites-vous rentrer le monde dans ce film?

C’est très différent pour chaque film. Je fais toujours des répétitions avec mes comédiens et j’écris mon scénario pour chacun d’entre eux. On crée alors un système durant ces répétitions, on arrive à tout connaître du personnage. Une fois devant la caméra, le personnage appartient au comédien et les idées viennent. On fait parfois quelques détours. On essaye plusieurs approches et on les filme. Ca se fait aussi au niveau de l’écriture. Il faut parfois créer des moments irrationnels. La structure très serrée du film m’a donné la liberté avec ma caméra. Il ne faut pas que le spectateur ait un doute. Tout est complètement réglé, il n’y avait plus qu’à jouer. Comme quand on joue aux cowboys et aux Indiens, il s‘agit de prendre des décisions très claires. Dans La Chasse, j’ai eu la chance d’avoir un coauteur. Lui mettait de l’ordre et moi le chaos.


Pourquoi sortir du dogme ?

Mon film de fin d’études était le plus pur de mes films, car j’étais désespéré. Dans tout ce désespoir, j’ai trouvé mon histoire, presque par accident. Je me mesure toujours à ce film pour savoir si mon travail est pur. Puis j’ai fait Festen, qui est une manifestation de la pureté. Je sentais que j’étais au bout d’un chemin. Tout me convenait, mais c’était la fin. Quelqu’un m’a dit que j’aurai du faire ce film à 70 ans. Il a donc fallu que je me redéfinisse complètement. J’ai choisi de m’éloigner du dogme. J’ai eu besoin de beaucoup de temps pour remonter après avoir connu ce succès. J’ai donc redémarré. Les gens m’ont dit de refaire la même chose, mais je pensais déjà avoir fait le meilleur de cela, notamment avec la caméra à la main.

Il faut trouver des idées qui nous font trembler. C’est l’idée qu’on avait, Lars Van Trier et moi, en créant le dogme, après avoir vu une publicité avec Fabien Barthez et un chien. On s’est dit que c’était fou, mais qu’on allait le faire, on était quelque part un peu suicidaire, mais c’était magnifique, il fallait perdre le contrôle. C’est le sentiment qu’on a eu en créant le dogme. On perdait le contrôle de la situation, pour créer le sentiment d’être anarchiste, tellement proche que cela en devient gênant. C’est toute la vie qui est comme ça, il faut garder le désir.

Lars Von Trier a crée et crée des moments en avant-garde pour le cinéma, il contrôle tout. Il est inspiré par la forme, c’est ça qui le fait trembler, puis il creuse. Mon approche est le contraire. Je commence dans un moment de fragilité et ça part de là. Je n’arrive pas toujours à trouver la bonne forme et lui ses personnages.

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Laurie

Cet article a été rédigé par Laurie Villenave, Rédactrice de Critique Film.