De rouille et d’os : un goût de….. dissidence ?

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De Rouille et d'os

De Rouille et d'os

, fils de Michel (scénariste, réalisateur, de cinéma et de télévision, écrivain et journaliste, à l’occasion acteur, et surtout passé à la postérité pour les dialogues gouailleurs d’un grand nombre de succès « populaires »), n’a pour sa part réalisé que six longs métrages en …. 18 ans, après avoir quasiment arrêté de « scénariser » pour les autres. Cette filmographie limitée ne l’a pas empêché d’être couvert de récompenses diverses, dès son 1er film (« Regarde les hommes tomber ») : Césars lors de différentes éditions, prix à plusieurs Cannes, divers prix dans d’autres festivals du Vieux Continent, Bafta – en 2006, 2 « Etoiles d’Or du cinéma français », le Prix Louis-Delluc et le Prix Lumière en 2010, le « Prix du cinéma européen » …. et j’en oublie sûrement ! Ne manque en vraiment notable qu’un Oscar – « nominé » seulement, pour « Un Prophète »). Cette « icône » du cinéma français livre pour le Cannes 2012 un « De rouille et d’os », précédé d’une réputation plus que flatteuse.

Synopsis : Ali, la trentaine brute de décoffrage, sans travail et SDF, embarrassé de Sam, son fils de 5 ans qu’il connaît à peine et vient de récupérer auprès de sa génitrice droguée, part du Nord sans billet rejoindre une sœur caissière, Anna, qui habite Antibes avec son mari, chauffeur-livreur. Devenu videur, il reconduit une nuit chez elle une cliente éméchée et amochée, Stéphanie. La demoiselle, la trentaine aussi, est en couple et exerce la fonction prestigieuse de dresseuse d’orques au Marineland : un fossé sépare donc ces deux-là ! Mais Ali que rien n’arrête laisse son numéro de portable à la jeune femme. Cette audace s’avérera payante, car le destin qui va frapper cruellement Stéphanie la poussera, en perte totale de repères, à appeler Ali. Commence alors un crescendo « de rouille et d’os », pour le pire, puis le meilleur

« De rouille et d’os » : quelques réflexions (forcément « dissidentes ») dans un concert attendu de louanges tous azimuts.

D’abord, la distribution

On la supposera soignée, de nature à assurer au pire une récompense à ce titre lors de la compétition cannoise 2012. Les deux candidats (seuls les premiers rôles prétendant à un prix d’interprétation) sont donc l’ «Oscarisée » pour sa prestation dans « La Môme » – également titulaire d’un César, d’un Golden Globe et d’un Bafta à ce titre (Stéphanie) et la « révélation » récente dans l’intéressant « Bullhead », le Belge (Ali). La première est en net progrès par rapport à sa filmographie récente, essentiellement internationale, où elle avait plutôt tendance à appuyer les effets (ce qui pouvait se comprendre d’ailleurs, puisque la prestigieuse Academy américaine – l’AMPAS – avait apprécié son appropriation outrée de Piaf), et c’est sans doute à porter au crédit de la direction d’acteurs, mais bien insuffisant par rapport à la concurrence potentielle (cf. la liste des autres films de la Sélection officielle). Quid du second ? Jacques Audiard qui cherchait un acteur « physique » a retenu ce Flamand (parfaitement bilingue, via en particulier une grand-mère wallonne), que l’on a surtout découvert en France dans « Bullhead » et parfaitement « raccord » pour lui : déjà mutique, solitaire et violent en « Jacky », il se glisse sans difficultés dans la peau d’Ali (même si les histoires personnelles sont bien différentes, quand par exemple le fils de riches éleveurs belges paye les conséquences d’une épouvantable mutilation intime, alors que ce nouveau rôle est celui – aussi – d’un fornicateur en série !). Cette concordance des profils permet de noter finalement peu d’évolution au niveau de la performance artistique, et si Matthias Schoenaerts ne déçoit pas, il n’emballe pas non plus (bis repetita non placent).

Un mot des rôles secondaires maintenant. Coproduction oblige, on notera la présence d’un autre Belge, l’excellent , ici sous-employé et pas franchement à l’aise dans le rôle-prétexte de Martial (« espion » de grandes surfaces et agent de combats clandestins). Pour jouer Anna, caissière adepte du recyclage familial des produits en DLC proche (pratique interdite au personnel, et qui la fera licencier), Audiard a encore choisi la facilité, avec , déjà prolétarisée à souhait dans « Louise Wimmer ». Enfin le pitoyable rejeton d’Ali (materné heureusement par la précédente, « ogresse » bienveillante – rugueuse au physique, mais avec un grand cœur) est incarné par le jeune , gentil blondinet jouant hélas comme un pied.

Bilan plus que mitigé.

De Rouille et d'os

Ensuite, la « manière » Audiard

Il serait ridicule de nier le savoir-faire du cinéaste, qui, né dans le sérail, a fait ses armes comme assistant auprès de metteurs en scène de valeur (Polanski, Girod, Drach, Chéreau), a (plutôt bien, et dans des genres différents) écrit (ou coécrit) de nombreux scénarios, et a été aussi monteur. Côté de sa propre équipe technique, rien à redire évidemment au niveau des compétences – s’il a changé à chacun de ses quatre premiers « longs » de directeur de la photo et d’ingénieur (s) du son pour amorcer une habitude en la matière avec Stéphane Fontaine et Brigitte Taillandier (« Un Prophète » et l’actuel « numéro six »), c’est bien sûr à dessein, et l’on notera que au montage (4 fois « césarisée », dont une fois seulement ailleurs – « Le Scaphandre et le papillon », d’ailleurs « nominée » aux Oscars au même titre) et à la musique (multi récompensé) sont de toutes ses réalisations – gage indéniable de qualité. Et les moignons (puis l’appareillage) sont vraiment impeccables !

Mes (importantes) réserves se situent au niveau des choix scénaristiques, à partir de « Sur mes lèvres ». Audiard coscénariste entame une série (histoires originales pour les numéros 3 à 5, ou retour, comme pour les numéros 1 et 2, à l’adaptation) non pas « noire », mais « misérabilisante » (handicap, délinquance – d’ «affaires », puis « de cités », avec expansion vers le crime organisé avec ou sans la case prison, handicap à nouveau et sur fond amplificateur de « quart-mondisme »), une sorte de fonds de commerce. Le matériau est donc de moins en moins emballant, de plus en plus glauque, voire sordide, de plus en plus « signifiant », et l’actuel opus réussit à habiller en mélo (de nature à attirer un public de midinettes ne retenant que la surface des choses : la « pauvre » infirme qui retrouve l’amour) un produit nettement plus conceptuel qu’empathisant – voir alors l’aspect « social », à destination de la critique germanopratine et du jury cannois, prompts à s’apitoyer sur ces « pauvres » qu’ils ne connaissent qu’en théorie et quelque part donc si « exotiques ». Désolée de ne pas faire chorus avec les thuriféraires professionnels et les ingénues ayant toujours un pleur facile en réserve : ce « De rouille et d’os » m’est apparu « sec », où l’émotion n’est que dosage habile et le « message » bien court (au fond c’est une histoire de « freaks » contemporains stéréotypés, ou une variante de « La Belle et la Bête », avec une « Belle » qui descend de son piédestal, puis s’en construit un nouveau, jambes coupées et prothèses assumées, et une « Bête », brute se dégrossissant à son contact – bof, bof).

« Chapeau » en tout cas (cela s’impose), M. Audiard, pour cette œuvre bien calibrée pour au moins quelque (s) hochet (s) annoncés. Pour ma part, je souhaiterais plus de générosité et d’inventivité la prochaine fois : votre « style » tourne maintenant à vide.

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2 Commentaires

  1. Je suis entièrment d’accord avec cette critique excellente, fouillée et argumentée. Je suis un fan de Jacques Audiard, mais son dernier opus est pour moi le moins bien réussi. Je trouve regrettable ce réflexe pavlovien des professionnels de la critique de crier automatiquement au chef d’oeuvre lorsqu’ils entendent le nom de Jacques Audiard. Maeric pour cette voix dissidente.

  2. « THE JEWEL IS IN THE EYE OF THE BEHOLDER »…dommage que vous n’avez pas été sensible au diamant brut clivé jusqu’à le faire scintiller!!! Moi je n’ai vu que luminosité multicolore et éclatante, l’ amour enfoui dans la boue (la merde même) et qui tel le lotus forge sa tige à travers l’eau, monte à la surfaçe…pour s’ouvrir à la vie.

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