Critique : Sème le vent

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Sème le vent

Italie, France, Grèce, 2020

Titre original : Semina il vento

Réalisateur : Danilo Caputo

Scénario : Danilo Caputo et Milena Magnani

Acteurs : Yile Yara Vianello, Feliciana Sibilano, Caterina Valente et Espedito Chionna

Distributeur : Pyramide Distribution

Genre : Drame

Durée : 1h31

Date de sortie : 28 juillet 2021

3/5

A quoi bon rentrer au bercail, quand plus rien ne vaut la peine d’y être retrouvé ? La figure du retour aux sources d’emblée rendu inutile, le cinéma l’a conjuguée sous toutes ses facettes au cours de sa longue histoire. Curieusement, la trame de ce film italien, présenté l’année dernière au Festival de Berlin dans la section Panorama, nous rappelle celle d’une production américaine qui ne pourrait pas être plus différente dans sa forme. Et pourtant, dans Sème le vent comme dans Tolérance zéro de Kevin Bray, il est question du même genre de sauvetage au forceps d’une communauté, apparemment satisfaite de la déliquescence morale dans laquelle elle végète. Au détail près que les armes dans le deuxième long-métrage de Danilo Caputo relèvent d’un mélange probant entre la science et la superstition, là où le personnage interprété au début des années 2000 par Dwayne Johnson faisait jouer son hypertrophie musculaire.

Néanmoins, le résultat de la quête de la protagoniste de ce conte écologiste n’est en rien plus constructif que l’a été l’état final de la bourgade américaine, laissée en feu et en sang une fois que le valeureux fils prodigue en avait fini avec elle. En ce sens, le véritable dilemme du personnage principal de ce film mi-contemplatif, mi-militant n’est pas nécessairement que cette étudiante soit idéaliste, soit irrémédiablement paumée affronte des forces néfastes plus fortes qu’elle. C’est qu’elle est en décalage constant avec une suite d’événements qui se dérobent de plus en plus à sa sphère d’influence. Tandis qu’elle mène encore avec un certain entêtement son combat en faveur d’un territoire abandonné depuis longtemps à son sort, ceux et celles qui y vivent en permanence n’ont qu’un désir : le quitter ou le brader.

© 2020 JBA Production / Okta Film / Graal Films / Rai Cinema / Pyramide Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Après avoir suivi pendant trois ans des études d’agronomie, la jeune Nica rentre chez elle dans les Pouilles, au sud de l’Italie. Elle espère y redonner vie à la vieille oliveraie familiale, cultivée jadis par sa grand-mère. Mais un parasite en apparence invincible est en train de dévorer les oliviers, prêts à être abattus. L’espoir de Nica de les sauver in extremis, grâce à la découverte d’un antagoniste naturel à ce pou bleu vorace, est sans cesse miné par la précarité financière de ses parents.

© 2020 JBA Production / Okta Film / Graal Films / Rai Cinema / Pyramide Distribution Tous droits réservés

Personnes normales polluées dans leur tête

Qu’est-ce qui est normal et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Où les croyances ancestrales se terminent-elles et où commence une modernité sans âme ? Heureusement, la mise en scène de Danilo Caputo est beaucoup trop subtile pour traiter ces considérations théoriques de front. Mais derrière son air de cauchemar pré-apocalyptique larvé, Sème le vent se garde soigneusement d’exacerber le manichéisme en diabolisant la mentalité locale ou bien en mettant le regard faussement extérieur de Nica sur un piédestal.

Au fond, contrairement à ce que la jeune femme laisse sous-entendre lors de sa conversation avec le chauffeur militaire au début du film, les enjeux dans la région se résument au choix cornélien entre l’argent et la santé. Aucune troisième voie royale n’existe en effet dans un contexte économique et social marqué plus par la gangrène de la pauvreté et un statu quo immuable depuis des générations que par une ouverture d’esprit complètement incompatible avec les tempéraments du coin.

Tout au long du film, Nica et sa croisade contre l’ignorance et la résignation paraissent évoluer en vase clos. Elles sont entourées d’êtres fantomatiques, depuis la première apparition de la mère souffrante en ombres chinoises jusqu’à cette pie en guise d’animal de compagnie et de garde du corps improbable, une réincarnation hypothétique de la grand-mère entichée de sorcellerie. Le personnage évolue décidément à contre-courant de l’ambiance générale, sans jamais trouver le pouls d’une communauté encroutée dans la mise à l’écart provinciale. La seule chose ayant de la valeur aux yeux de Nica, ce sont ces arbres centenaires aux sons envoûtants qui surplombent une crypte païenne à la gloire de la fécondité.

© 2020 JBA Production / Okta Film / Graal Films / Rai Cinema / Pyramide Distribution Tous droits réservés

Viendront le feu et l’eau

Or, de la fécondité et même de la vie, le récit en fait rapidement abstraction. Sans être totalement pessimiste, le ton du film ne laisse guère entr’apercevoir une issue heureuse à cette mission environnementale, animée par une volonté solitaire. La foi en la science se heurte précisément à la lenteur de cette dernière, là encore peu adaptée pour voler au secours d’une crise existentielle pressante. Malgré quelques manœuvres infructueuses de distraction, comme la présentation commerciale d’un secoueur d’oliviers, alors que les arbres n’ont plus donné de fruit depuis trois ans – ce qui ne correspond sans doute pas par hasard au laps de temps de l’absence de l’étudiante de sa terre natale –, la chape de plomb d’une catastrophe écologique inextricable demeure intacte.

Elle va jusqu’à contaminer la pensée des habitants. Y compris celle des rares preneurs d’initiative comme Paola, l’amie d’enfance de Nica et gérante du bar, le seul point névralgique des vestiges conviviaux du village, empressée à son tour de larguer les amarres. Cette femme, encore vaguement réceptive à l’appel de la grande ville, ainsi qu’à une notoriété par voie de chansons auto-produites, emprunte la direction opposée par rapport à l’impasse dans laquelle le personnage principal se dirige avec un sentiment d’impuissance profondément touchant. Dans le rôle de Nica, qu’une actrice comme Alba Rohrwacher aurait probablement enseveli sous une couche épaisse de névroses, Yile Yara Vianello sait préserver la candeur et la rage d’un personnage dépeint sans gêne par la mise en scène dans toute son imperfection humaine.

© 2020 JBA Production / Okta Film / Graal Films / Rai Cinema / Pyramide Distribution Tous droits réservés

Conclusion

De mauvaises langues diraient peut-être qu’un film comme Sème le vent suit avec un peu trop d’opportunisme la mode des pamphlets investis d’une conscience écologique. Il nous paraît toutefois que le propos de Danilo Caputo ne se laisse pas réduire au simple message environnemental que son récit véhicule au mieux partiellement. Non, l’apparition du parasite agricole n’y est que le symptôme d’une maladie beaucoup plus grave, celle d’une fissure béante, impossible à colmater, entre les générations. Aucun terrain d’entente, aussi anecdotique soit-il, ne vient en effet adoucir l’antagonisme qui avait motivé jadis Nica à prendre congé du marasme familial. Ce mouvement de fuite presque pathologique, elle ne réussit jamais à l’inverser, en dépit de toute sa bonne volonté de sauver le monde de lui-même.

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