Critique : Quand l’Embryon part braconner

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quand l'embryon part braconner AFFICHE 02Quand l’Embryon part braconner

Japon, 1966
Titre original : Taiji ga mitsuryo suru toki
Réalisateur : Koji Wakamatsu
Scénario : Koji Wakamatsu, Yoshiaki Ohtani, Masao Adachi
Acteurs : Miharu Shima, Hatsuo Yamatani
Distribution : Zootrope Films (salles), Blaq Out (dvd)
Durée : 1h15
Genre : Drame, expérimental
Date de sortie : 3 octobre 2007 (reprise)

Note : 4/5

À l’occasion du Festival des Journées cinématographiques dionysiennes consacré aux censures sur toutes ses formes, le cinéma L’Ecran de Saint-Denis (métro Basilique de Saint-Denis, ligne 13) propose de redécouvrir ce chef d’oeuvre de Koji Wakamatsu, un huis-clos brutal entre un homme et une femme sur fond de troubles psychologiques et sexuels. Projection ce vendredi 5 février à 23h (rassurez-vous, il dure une petite heure). Jusqu’au mardi 9 février, les séances et les débats s’enchaîneront, la programmation étant particulièrement alléchante avec des œuvres méconnues et d’autres plus reconnues et non moins indispensables.

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Synopsis : Après une nuit décevante avec Yuka, l’une de ses très jeunes employées qu’il n’a pu satisfaire sexuellement, Sadao la drogue, la bat violemment, laissant des traces profondes sur tout son corps. Face à la menace de dénonciation, il l’empêche de fuir et lui fera vivre encore plus de tourments, lui laissant peu d’espoir de s’en sortir.

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Retour à la matrice originelle

Des flash-backs subtilement agencés illustreront la vie tourmentée de cet homme qui n’en est pas vraiment un à ses propres yeux, incapable de se remettre d’une naissance qu’il n’a pas souhaitée, faisant de lui cet embryon du titre qui ne rêve que d’une chose, le retour à la matrice originelle. On ne sortira de cet appartement, autre cocon refuge, que par les pensées de cet homme qui revit son passé avec une épouse en quête d’une maternité qu’il lui refuse. Sa violence se révèle à cette période de sa vie et sa folie semble irrémédiable lorsqu’il est prêt à accorder à sa femme d’être enceinte tant qu’elle n’accouche pas.

Le regard du cinéaste japonais est pourtant humaniste. Inutile à ses yeux de souligner le côté monstrueux de ce tortionnaire. Il lui accorde une part d’humanité même s’il n’édulcore jamais le calvaire que vit sa victime. Les deux comédiens Hatsuo Yamaya et Miharu Shima sont impressionnants par l’intensité de leurs interprétations respectives. L’affrontement de ce couple d’une nuit montre que le plus fort des deux n’est pas celui qui emprisonne mais plutôt celle qui refuse d’abandonner son identité. Une seule pensée la tenaille, celle de fuir et pour cela, elle lui dit ce qu’il veut entendre pour gagner du temps, allant jusqu’à lancer des  » wouaf, wouaf  » face à celui qui compare la femme à une chienne, insulte soulignée par une juxtaposition visuelle qui pourrait être grotesque mais la virtuosité de la mise en scène évite ce dérapage.

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Une métaphore de la société japonaise

Autre exemple du talent du cinéaste est cette scène où elle se défait provisoirement de ses liens, filmée avec une dimension fantasmatique évidente. S’adressant alors directement à la caméra, elle semble abandonner toute velléité de lutte, et sa liberté physique imaginée contraste alors avec cette brève capitulation morale où elle affirme qu’elle ne sera plus jamais libre de toute façon. À l’extérieur de ce lieu fermé, elle craint de redevenir l’esclave de la société mais se reprend face à la réalité de ce qu’elle vit. La violence avec laquelle elle se défend n’est pas une de scènes de vengeance à la morale douteuse mais l’expression d’une libération et d’une envie de vivre. Le cinémascope souvent utilisé pour magnifier les grands espaces est ici utilisé pour enfermer encore plus profondément ces personnages dans un espace réduit à quelques pièces.

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Les qualités récurrentes dans l’oeuvre de Wakamatsu sont à nouveau présentes ici : une image très belle avec un noir et blanc riche en contraste, des arrêts sur image soudains, la rigueur dramatique dans l’utilisation du son, soit très souligné soit brutalement interrompus, le rôle de la musique parfois en décalage avec ce qui apparaît à l’écran. Il utilise brillamment tout ce qui peut traduire les tourments intérieurs de ses héros, surtout masculins, dans leur rapport violent au monde et aux femmes, surtout quand ils s’avèrent incapables de les assujettir à leurs – maigres – pouvoirs. Une critique en douce du carcan japonais de l’époque et de la condition de la femme face à des hommes immatures, incapables de gérer leurs désirs et convaincus d’une certaine forme de supériorité.

Petit détail récurrent : le rôle des lunettes noires dans l’oeuvre de Koji Wakamatsu, que les personnages les plus négatifs et menaçants se plaisent à porter, comme une marque symbolique de peur et pour mieux masquer leurs mauvaises pensées. Le contraste est frappant ici avec ces scènes du passé où le  » héros  » porte des lunettes classiques de vue, blanches et transparentes, à l’époque où sa folie commence à se développer.

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Conclusion

Dès le générique, Koji Wakamatsu affiche clairement le cœur du récit et ce dont souffre son protagoniste masculin principal en citant le Livre de Job avec cette phrase : «Périsse le jour où je suis né. Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère ? ». Dans cette citation se trouve la source du tourment de celui qui regrette le confort et la quiétude du cocon maternel.

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