Critique : Police frontière

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Police frontière

États-Unis, 1982
Titre original : The Border
Réalisateur : Tony Richardson
Scénario : Deric Washburn, Walon Green et David Freeman
Acteurs : Jack Nicholson, Harvey Keitel, Valerie Perrine et Warren Oates
Distributeur : Solaris Distribution
Genre : Drame de réfugiés
Durée : 1h48
Date de sortie : 17 août 2022 (Reprise)

3/5

L’immigration clandestine par la frontière sud avec le Mexique est un éternel casse-tête pour les États-Unis. Comme le montre ce film plutôt poignant du début des années 1980, cette problématique à la fois économique, politique, sociale, voire morale ne date pas d’hier. Bien au contraire, puisque, à l’image des personnages de Police frontière, il y a beaucoup de perdants et quasiment aucun gagnant dans cette sinistre affaire. En tout cas, le regard que le réalisateur anglais Tony Richardson jette sur ce jeu épuisant du chat et de la souris sur fond des paysages arides du Texas ne fait guère dans la complaisance. Tout juste se permet-il une conclusion proche de l’utopie, après avoir disséqué pendant une heure et demie une situation intenable, mais hélas durable des deux côtés de cette frontière tristement célèbre.

Plus un drame sur l’immigration qu’un policier peuplé de flics peu nets, le dix-septième long-métrage de Tony Richardson ne se fait guère d’illusions sur une éventuelle issue de ce point de tension exacerbé du côté de El Paso. On y cherchera en vain de véritables héros, le fonctionnaire vaguement véreux incarné par Jack Nicholson agissant plus par contrainte que par idéalisme.

En face de lui, le camp des corrompus s’inscrit avec une indifférence machiavélique dans un statu quo qui ne satisfait personne. Surtout pas les pauvres réfugiés économiques venus de l’Amérique latine, trimballés sans le moindre égard à travers les deux terrains qui leur sont en fin de compte hostiles. Harvey Keitel et Warren Oates y sont les visages en apparence si respectables de cette Amérique qui ne pense qu’à son propre intérêt. Un intérêt conjugué jusqu’à l’absurde par l’épouse du personnage principal, Valerie Perrine en grande prêtresse de la consommation aussi irréfléchie que futile.

© 1982 Carol McCullough / Efer Productions / RKO Pictures / Universal Pictures / Solaris Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Un fonctionnaire sans ambition de la police d’immigration en Californie, Charlie Smith se laisse persuader par sa femme Marcy de déménager au Texas, où une belle maison avec piscine en option les attend. Il y prend son poste parmi les gardiens de la frontière, aux côtés de son nouveau voisin Cat. Charlie participe sans enthousiasme aux tâches quotidiennes de son unité, qui consistent essentiellement à attraper des groupes d’immigrés clandestins, de prendre leur identité, de les renvoyer de l’autre côté de la frontière, puis de recommencer dès le lendemain la même routine, parfois avec les mêmes personnes. Alors qu’il ne compte pas participer aux affaires peu honnêtes de certains de ses collègues, Charlie se voit obligé de s’associer à leur chef de file Cat, en raison de la folie dépensière de sa femme.

© 1982 Carol McCullough / Efer Productions / RKO Pictures / Universal Pictures / Solaris Distribution Tous droits réservés

A bien des égards, Police frontière peut être considéré comme un film à cheval entre deux choses. Ainsi, il a beau avoir été tourné au début des années ’80, le parfum mi-désabusé, mi-iconoclaste de la décennie précédente se fait toujours fortement sentir tout au long d’un récit au propos lugubrement lucide. De même, son titre français pourrait laisser croire que la narration y adopte exclusivement le point de vue de ces hommes en uniforme – aucune femme ne vient par ailleurs rendre leurs rangs légèrement plus paritaires –, selon la tradition archaïque de ces pamphlets cinématographiques vantant l’efficacité supposée de ce rempart de protection de la culture américaine. Or, l’intrigue s’ouvre sur le périple de Maria, la jeune mère qui tentera par tous les moyens et sans relâche de traverser la frontière avec son bébé et son frère Juan.

Dès ces premiers plans à l’extérieur d’une cathédrale au Guatémala, la mise en scène annonce en fait la couleur. Elle accorde sa préférence à des bribes d’images et de motifs, susceptibles de faire participer activement les spectateurs, à une exposition qui nous indiquerait d’emblée le chemin que le scénario prendra. Pour le meilleur et pour le pire, cette incertitude persistera tout au long d’une intrigue qui se refuse volontairement à tout revirement rassurant. Et à quoi bon de toute façon ? Dans le grand engrenage de la gestion bancale de l’immigration illégale aux États-Unis, l’ensemble des personnages sont soit des rouages secondaires et, sincèrement, sans un impact réel sur la situation, soit de petits grains de sable que des sursauts ponctuels de violence hors champ s’emploient à éliminer sans états d’âme.

© 1982 Carol McCullough / Efer Productions / RKO Pictures / Universal Pictures / Solaris Distribution Tous droits réservés

Dans un tel contexte, toute prise de conscience héroïque n’a pas lieu d’être. En effet, ce pauvre Charlie Smith aurait préféré régresser dans sa carrière de fonctionnaire sans histoires, plutôt que de suivre Marcy dans l’illusion d’un paradis matérialiste qui ne se manifestera jamais. A ce sujet, le constat sans concession sur une Amérique vendue corps et âme à la course impitoyable à la richesse compte parmi les points forts indéniables de Police frontière.

Son inspiration assez évidente, piochée auprès de la trame dramatique d’un classique du cinéma américain sorti six ans plus tôt, est déjà plus discutable. Car dès que le personnage principal doit se rendre à l’évidence qu’il ne sortira jamais la tête haute de ce bourbier professionnel et privé, il s’improvise en pendant texan de Travis Bickle : le chauffeur de taxi passablement timbré dans le film de Martin Scorsese à qui l’interprétation magistrale de Robert De Niro avait permis d’entrer dans l’Histoire du cinéma.

Comme lui, le fait de sauver ne serait-ce qu’une seule personne, perçue comme innocente par le biais du bébé qu’elle emmène presque partout avec elle, devrait lui permettre d’expier la faute initiale de son univers délétère. Sauf que Jack Nicholson était d’ores et déjà en bonne voie d’adopter les tics d’interprétation basés sur des accessoires devenus depuis emblématiques – les lunettes de soleil, le chewing-gum –, qui empêchent son personnage de s’insurger réellement contre l’injustice autour de lui. Pareils attributs du détachement cool y réussissent davantage à Harvey Keitel. Son rôle est certes peu développé, mais l’acteur se montre néanmoins assez charismatique pour ne pas nous laisser mettre en question son mode opératoire du petit parvenu dépourvu de scrupules. Enfin, la musique relaxée de Ry Cooder participe, elle aussi, à créer une atmosphère étrangement nihiliste, parfaitement cohérente avec ce récit sous forme de cercle vicieux dont personne ne sortira indemne.

© 1982 Carol McCullough / Efer Productions / RKO Pictures / Universal Pictures / Solaris Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Plus de quarante ans après la sortie de Police frontière, rien ou presque n’a été fait pour améliorer durablement la vie précaire dans ce no man’s land le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Les moyens de surveillance et de traque sont devenus plus sophistiqués d’un point de vue technique et la violence y est désormais encore plus banalisée. Mais sinon, personne ne s’est aventuré à chercher une réponse à cette question qui tourmente tant la conscience collective des Américains. Le cinéma n’est évidemment pas le mieux placé pour dénouer ce sac de nœuds pérenne. Il n’empêche que des films comme celui de Tony Richardson, aussi brouillon et attaché à ne jamais quitter le quotidien routinier de ses personnages soit-il, permettent de ne pas oublier une tragédie, qui s’y joue jour après jour, nuit après nuit.

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