Palestine 36

Palestine, Royaume-Uni, France, 2025
Titre original : Palestine 36
Réalisatrice : Annemarie Jacir
Scénario : Annemarie Jacir
Acteurs : Hiam Abbas, Robert Aramayo, Saleh Bakri et Karim Daoud Anaya
Distributeur : Haut et court
Genre : Guerre
Durée : 2h
Date de sortie : 14 janvier 2026
2,5/5
Peu importe que ce soit au niveau national ou global, l’Histoire s’écrit rarement à coups de retournements tonitruants. C’est davantage un enchaînement de micro-événements, à peine perceptibles au présent mais de plus en plus compréhensibles lorsque le regard se porte en arrière vers le passé, qui façonne les grandes lignes historiques. Ainsi, pour réellement mesurer le désarroi extrême dans lequel vit le peuple palestinien en ce milieu des années 2020, il convient de se remémorer les origines de cette situation géopolitique tout à fait intenable.
Il y a 90 ans, peu ou prou, des décisions lourdes de conséquences de la part de l’occupant britannique ont conduit cette région dans l’enfer d’une instabilité chronique, ponctuée d’innombrables guerres et autres actes terroristes. De cette parenthèse historique tristement maudite, Palestine 36 cherche à tenir compte de la manière la plus épique et militante possible. Hélas, une simple énumération de faits ne se traduit pas automatiquement par un récit au souffle grandiose.
Par conséquent, c’est surtout la structure fâcheusement rapiécée du film de Annemarie Jacir qui nous a le plus frustrés dans le cadre de cette leçon d’histoire sans aucun doute bien intentionnée, quoique dépourvue d’arguments suffisamment bien développés pour changer notre appréciation de ce conflit interminable. Même pas des séquences à part entière, les brèves impressions par lesquelles la mise en scène adopte une forme de narration chorale n’ont jamais le temps de créer le moindre impact affectif envers les pauvres Palestiniens, sans cesse maltraités.
Il en résulte une perspective des plus expéditives et aussi des plus réductrices en termes de vulgarisation d’une époque lointaine, désormais occultée par toutes les guerres menées depuis par Israël. Tandis que les colons juifs y sont réduits au silence et à l’absence de l’image, l’administration britannique se distingue par son analyse erronée de la situation et par sa brutalité appliquée aveuglément, une fois que la rébellion palestinienne se met en branle. En face, ce mouvement pour la liberté et l’autonomie répond nécessairement à tous les clichés de l’abnégation héroïque et du patriotisme fédérateur.

Synopsis : En 1936, la Palestine est fermement placée sous mandat britannique. Au mois de mars, le haut-commissaire Wauchope a beau y inaugurer le premier émetteur radiophonique du pays, l’arrivée en masse de réfugiés juifs depuis le continent européen impacte dangereusement les conditions de vie de la population autochtone. Yusuf, un jeune paysan, fait la navette entre son village natal, menacé par l’expropriation de terres qui appartiennent depuis des siècles aux Palestiniens, et la grande ville de Jérusalem, où il est au service de l’homme d’affaires Amir. Khouloud, la femme d’Amir, compte peser par ses écrits militants sur l’évolution de cette main-mise de plus en plus répressive de l’armée britannique sur son peuple. L’administrateur Thomas Hopkins espère, quant à lui, que les paysans acceptent paisiblement ce nouveau découpage géographique de leurs terres, qui ne devrait pas forcément se solder par leur éviction.

Du pain ou des balles
Essentiellement, c’est donc à du manichéisme pur et dur que nous convoque la réalisatrice lors de son quatrième long-métrage. Avec d’un côté les vaillants Palestiniens, pris au piège d’un protectorat qui ne leur veut au fond que du mal. La charge d’identification poussive est répartie sur les épaules de plusieurs personnages. Ceux-ci ne sont guère plus que des clichés ambulants au sein d’un scénario qui se contente d’appuyer machinalement sur les boutons d’une empathie fabriquée de toutes pièces.
Il y a les figures paternelles, sages et sans peur, comme Saleh Bakri en ouvrier devenu chef de rebelles ou Jalal Altawil en prêtre druze. Les mères a priori encore plus téméraires et nobles, à l’image de Hiam Abbas, qui doit se contenter ici d’un petit rôle très peu approfondi. Évidemment, les enfants surabondent comme vecteur aussi infaillible qu’ennuyeusement prévisible d’attendrissement. Et enfin, quand même, il existe au moins deux individus navigant avec un peu plus d’ambiguïté idéologique entre les fronts : Karim Daoud Anaya en observateur de moins en moins passif de cette guère larvée et Yasmine Al Massri en intellectuelle privilégiée qui finit par se découvrir une âme d’activiste.
Si cette galerie de portraits édifiants laisse déjà à désirer en termes de progression dramatique, que dire alors de leurs ennemis britanniques ? Que la meilleure stratégie en pareille entreprise cinématographique serait le retrait discret ? Un seul parmi eux opte pour cette sortie somme toute honorable, à travers les bonnes intentions presque attachantes de la part du bureaucrate subordonné à qui Billy Howle sait conférer au moins un semblant d’humanité.
De vagues tentatives de subtilité qui sont hélas anéanties sans tarder et sans appel par le cabotinage de Robert Aramayo en officier le plus cruel de sa majesté sur le terrain colonial depuis Edward Fox dans Gandhi de Richard Attenborough au début des années 1980 ! L’incapacité de contrer l’insurrection autrement que par la force brute trouve en Jeremy Irons et Liam Cunningham des visages issus de la haute sphère hiérarchique de l’administration britannique bien trop peu de temps à l’écran pour produire le moindre effet.

Pour le peuple martyrisé
A la tout fin du générique de Palestine 36, les producteurs dédient leur film au peuple de Gaza, sacrifié par la communauté internationale qui préfère regarder ailleurs. Il nous paraît alors fortement dommage que ce film ne soit pas à la hauteur de ces ambitions au vu de la rectification ou en tout cas d’un rappel salutaire d’un tort historique bientôt vieux d’un siècle. Là où un documentaire coup-de-poing comme No Other Land de Yuval Abraham, Basel Adra, Hamdan Ballal et Rachel Szor avait récemment produit chez nous un impact aussi profond que durable par rapport aux forces en flagrant déséquilibre présentes sur le territoire revendiqué simultanément par les Palestiniens et les Israéliens, ce film-ci s’apparente davantage à une opération de propagande à peine larvée.
Attention, loin de nous l’idée de contester les faits historiques ayant mené au déplacement parfaitement injustifié de centaines de milliers de Palestiniens à partir de cette année fatidique. Mais le récit trop morcelé qu’Annemarie Jacir en a fait n’est que très faiblement disposé à faire évoluer notre opinion à ce sujet brûlant.
En somme, la narration s’éparpille d’emblée sans la moindre ligne conductrice, en dehors de l’indignation face au sort funeste qui a été réservé au peuple palestinien par la faute de dirigeants britanniques acquis à la cause sioniste. En quoi cette idéologie d’occupation du terrain consiste-t-elle et qui en sont les défenseurs les plus fanatiques ? Mystère. En adoptant un point de vue exclusivement palestinien, sans pour autant élargir le focus politique et historique de son propos, le film nous prive d’outils de compréhension nécessaires pour tirer des conclusions constructives de ce bourbier du siècle dernier aux conséquences atrocement durables.
Alors oui, tout à fait et sans l’ombre d’un doute, le peuple palestinien mérite que son histoire soit contée d’une manière partisane ou tout au moins en reconnaissant clairement l’immense tort qui lui a été infligé depuis de très nombreuses années. Une tâche cruciale et essentielle à laquelle échoue globalement ce film-ci, trop préoccupé à caser une multitude d’intrigues parallèles pour dégager une vue d’ensemble réellement engageante.

Conclusion
Rien que le fait qu’un film comme Palestine 36 puisse exister est déjà une première victoire sur la réécriture de l’Histoire, entreprise en Occident par solidarité indéfectible – et elle aussi importante – avec l’État d’Israël. Il aurait été encore infiniment plus satisfaisant, voire galvanisant, si Annemarie Jacir avait trouvé le ton juste pour évoquer ce martyr d’un peuple aux accents tragiques. Au lieu d’un enchaînement sans verve de fragments jamais vraiment aboutis, il aurait pu être préférable de focaliser le récit sur l’une de ces intrigues tronquées en particulier. A moins que l’intention de la réalisatrice n’ait été de partager avec nous le cauchemar sans fin de son peuple, qui s’est à peine remis de la dernière humiliation collective quand la prochaine pointe déjà à son horizon définitivement bouché.














