Critique : L’ordre moral

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L’ordre moral

Portugal : 2020
Titre original : Ordem Moral
Réalisation :
Scénario :
Interprètes : , ,
Distribution : Alfama
Durée : 1h41
Genre : Drame
Date de sortie : 30 septembre 2020

4/5

L’ordre moral est le 3ème long métrage de cinéma réalisé par le portugais Mário Barroso. Agé de 73 ans, Barroso est surtout connu en tant que Directeur de la Photographie, une activité qui lui a permis de travailler avec de très grands réalisateurs tels Manoel de Oliveira, João César Monteiro, Raoul Ruiz ou Jean-Claude Biette. Barroso avait une dizaine d’années quand un oncle qui travaillait au quotidien « Diário de Notícias » lui a raconté l’histoire de l’ancienne propriétaire de ce journal qui s’était enfuie avec son chauffeur beaucoup plus jeune qu’elle. Désirant réaliser un film avec Maria de Medeiros, il s’est souvenu de cette histoire et, avec Carlos Saboga, il a écrit le rôle de cette femme, Maria Adelaide Coelho da Cunha, pour la comédienne. 

Synopsis : En 1918, Maria Adelaide Coelho da Cunha, héritière et propriétaire du journal Diário de Notícias, abandonne le luxe social et culturel familial dans lequel elle vit, pour s’enfuir avec un insignifiant chauffeur de 22 ans plus jeune qu’elle. Les conséquences de cette décision vont être douloureuses et moralement dévastatrices.

Une femme qui se révolte

Fin 1918, Lisbonne. La Grande Guerre se termine, un fléau remplacé par un autre, l’épidémie de grippe espagnole. Maria Adelaide Coelho da Cunha est, à 48 ans, la propriétaire par héritage du quotidien Diário de Notícias que son père avait fondé plus d’un demi-siècle auparavant et son mari, Alfredo da Cunha, a été installé Directeur du journal. Maria Adelaide est une figure très en vue dans la société mondaine de Lisbonne, mais ce rôle qui lui est imposé par son âge et par son rang est loin de la satisfaire. Alors que son mari n’hésite pas à renvoyer un chauffeur pour le simple prétexte qu’il le trouve trop efféminé, Maria Adelaide emprunte des vêtements à Idalina, une de ses domestiques, afin de  pouvoir se mêler aux gens du peuple et elle prend soin d’accompagner cette dernière quand, désespérée de se retrouver enceinte, celle-ci va subir un avortement. Son mari la trompe, elle le sait, son fils José est celui qui a mis enceinte Idalina, elle le devine, mais ce sont des comportements considérés comme tout à fait normaux dans la société dans laquelle elle vit et elle ne trouverait guère d’écho si elle s’en plaignait. Toutefois, tout devient différent lorsque Maria Adelaide apprend de façon fortuite que son mari a pour objectif, sans lui avoir demandé son avis, de vendre le journal familial et prend conscience que sa dernière maîtresse, Sophia, est, cette fois ci, une jeune femme de leur monde, et que, qui plus est, elle est une partenaire dans une représentation théâtrale qu’elle vient de donner face à la grande bourgeoisie lisboète. Désir de vengeance ou réel sentiment amoureux, Maria Adelaide entame une relation avec Manuel Claro, le chauffeur congédié par son mari, un homme qui a 22 ans de moins qu’elle.

Une société régie par les hommes et pour les hommes

A Lisbonne (et dans de nombreux autres lieux), au début du 20ème siècle (et pendant encore pas mal de temps, peut-être même encore aujourd’hui dans certains milieux), n’était pas considéré comme choquant le fait qu’un mari ait des maitresses ayant 20 ou 30 ans de moins que lui et qu’un fils de famille engrosse les bonnes, alors que si une épouse trompée en arrivait à s’enfuir avec un domestique beaucoup plus jeune qu’elle, c’était la foudre qui tombait sur elle. Son milieu et sa famille la rejetaient et, dans le milieu médical, c’était à qui ferait état, la concernant, de la « maladie » la plus grave : au mieux un dérèglement dû à la ménopause, au pire une pathologie hystérique, une sorte de folie peut-être héréditaire et nécessitant en tout cas un enfermement dans un lieu plus ou moins adapté (plutôt moins que plus). Il est intéressant de noter que le neurologue et psychochirurgien Egas Moniz, que l’on voit dans le film interprété par , considérait que l’homosexualité était une maladie que la lobotomie permettait de guérir. Sa découverte de la valeur thérapeutique de la lobotomie pour certaines psychoses lui ont valu de se voir décerner le Prix Nobel de médecine en 1949, un Prix que la Fondation Nobel a refusé, plus tard, de révoquer malgré le caractère non éthique et contraire aux droits de l’homme de ses travaux, les opérations pratiquées pour valider sa thèse ayant été faites sur des prisonniers et, surtout, des prisonnières non consentant.e.s. Cette emprise des hommes sur les femmes qui prévalait à l’époque encore plus qu’aujourd’hui s’accompagnait bien sûr d’un comportement lié aux classes sociales, avec un très grand mépris de la grande bourgeoisie pour le peuple. Cela ne faisait que rajouter une couche à ce qui était considéré comme une déviance de Maria, capable d’empathie et d’amour pour des domestiques.  

Une très grande comédienne, une photographie somptueuse, une splendide mise en scène

C’est un rôle magnifique que Mário Barroso a offert à Maria de Medeiros. Le rôle d’une femme qui a vraiment existé mais dont la comédienne n’avait jamais entendu parler. Cette femme, Maria de Medeiros en fait une composition parfaite dans laquelle le calme voisine avec l’exaltation, dans laquelle l’émotion est sincère et retenue, la volonté farouche tout en étant fragile. A ses côtés, une distribution très solide, avec des comédiens et des comédiennes qu’on a le plus souvent déjà rencontré.e.s dans des films en provenance du Portugal.

Du début à la fin du film, on ne peut qu’être subjugué par la photographie du film et par l’utilisation qui est faite de la lumière, l’utilisation de la lumière naturelle étant la priorité de Mário Barroso, Directeur de la photographie de son propre film. Participant à la grande qualité esthétique de L’ordre moral, il y a aussi le fait que le réalisateur ait pu tourner dans la « Casa Veva de Lima », une maison magnifique dans laquelle l’écrivaine Genoveva de Lima Mayer Ulrich organisait des soirées littéraires à peu près à l’époque dans laquelle se déroule le film. Une maison dans laquelle il a été possible d’installer un petit théâtre, permettant ainsi de représenter dans le film la passion de Maria Adelaide pour le théâtre, au travers de scènes de « Sóror Mariana » de Júlio Dantas, jouées par elle et des amies face à un public composé des représentant.e.s de la grande bourgeoisie lisboète.

Par ailleurs, Barroso prouve dans L’ordre moral qu’il n’est pas seulement un grand Directeur de la photographie : sa mise en scène sera très probablement qualifiée d’académique par certains, elle est tout simplement splendide, et il sait alléger le propos de son film en faisant à plusieurs reprises un usage très pertinent de l’ellipse, la plus importante étant celle d’une grande partie de la bataille juridique qui opposa pendant plusieurs années Alfredo da Cunha à Maria Adelaide Coelho da Cunha, défendue par l’avocat Bernardo Lucas. De nombreux réalisateurs auraient fait leur miel de cette séquence, Mário Barroso nous entraine directement plus loin dans le temps, jugeant probablement, et à juste titre, qu’elle n’aurait rien apporté de nouveau quant au propos de son film : le combat d’une femme pour son indépendance, tel qu’il pouvait se vivre il y a un siècle. Quant à l’utilisation importante qui est faite des miroirs et des escaliers, il n’est pas interdit d’y voir, d’un côté le reflet d’une société qui aimait se « montrer » et « se regarder » sans avoir à sa disposition les réseaux sociaux pour le faire, de l’autre les aller-retours que ne cesse de faire Maria Adelaide entre la haute société et celle du peuple. En cherchant bien, on ne fera qu’un tout petit grief à ce film à la fois très beau et très fort : l’utilisation un peu trop importante d’une musique pas toujours indispensable.

Conclusion

Une utilisation magistrale de la lumière, une photographie somptueuse, une très grande comédienne, un thème, le combat d’une femme contre une société régie par les hommes et pour les hommes, qui, malheureusement, est toujours trop souvent d’actualité, pas de doute, L’ordre moral fait partie des films importants de l’année.

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