Critique : Limbo

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Limbo

Royaume-Uni : 2020
Titre original : –
Réalisation : Ben Sharrock
Scénario : Ben Sharrock
Interprètes : Amir El-Masry, Vikash Bhai, Ola Orebiyi, Kwabena Ansah
Distribution : L’Atelier Distribution
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 4 mai 2022

4.5/5

Diplômé en langue arabe et en sciences politiques de l’Université d’Édimbourg, Ben Sharrock a ensuite intégré la Screen Academy Scotland où il a obtenu deux Masters. Après une poignée de court-métrages, c’est en 2015 qu’il a réalisé Pikadero, son premier long métrage, tourné en langues basque et espagnole. Ce film n’a pas connu les écrans français, mais, malgré son tout petit budget (25 000 livres), il a été projeté dans plus de 40 festivals importants et il a gagné de nombreux prix. Limbo est son deuxième long métrage. Il a fait partie de la sélection officielle de Festival de Cannes 2020 et a été présenté dans de nombreux autres festivals dont l’édition 2021 du Festival du Film Britannique de Dinard où il a obtenu le Hitchcock d’or et le Prix du Public.   

Synopsis : Sur une petite île de pêcheurs en Écosse, un groupe de demandeurs d’asile attend de connaitre son sort. Face à des habitants loufoques et des situations ubuesques, chacun s’accroche à la promesse d’une vie meilleure. Parmi eux se trouve Omar, un jeune musicien syrien, qui transporte où qu’il aille l’instrument légué par son grand-père.

Des immigrés sur une petite île écossaise

Une salle de classe avec un tableau noir sur lequel est écrit, en anglais : SENSIBILISATION CULTURELLE, un sourire est-il une invitation au sexe ? Un couple de formateurs qui joue un petit sketch, un auditoire de deux dizaines d’hommes dont on devine facilement qu’ils viennent du continent africain ou du continent asiatique. Quelques pas de danse de la part de Helga et de Boris, un sourire d’Helga, une tentative d’étreinte de la part de Boris, un « non » tonitruant de Helga et le sketch qui se termine par une gifle donnée à Boris par Helga. Et cette question qu’elle pose à l’auditoire : quelqu’un peut-il me dire ce que Boris a fait de mal ? En à peine 5 minutes, le spectateur a deviné qu’il est parti pour 100 minutes d’un film traitant sérieusement de sujets sérieux mais avec la présence constante d’un ingrédient important, un humour pince-sans-rire à la limite de l’absurde. Très sérieux, le sujet principal, puisqu’il s’agit des immigrés, des réfugiés, des demandeurs d’asile. La vingtaine d’hommes qui assistent au sketch de Helga et Boris sont des réfugiés qui ont été envoyés dans une petite île des Hébrides extérieures en attendant de savoir si leur demande d’asile a été ou non acceptée.

Un sujet sur les immigrés mais traité de façon inhabituelle. Contrairement à l’humour déjà évoqué, le misérabilisme, lui, ne pointe jamais son nez dans Limbo : les immigrés sont logés dans de petites maisons en dur, des maisons dotées d’un certain confort dans lesquelles ils sont par chambres de deux. Quant aux rapports avec les habitants de l’île, ils sont d’autant plus limités que ces derniers sont peu nombreux, mais à part un quatuor de jeunes au comportement ambigu et aux remarques flirtant avec un racisme bien bourrin, ces rapports sont plutôt cordiaux. Pour ces réfugiés qui voient filer les journées en passant leur temps à flâner, à téléphoner à leur famille, à discuter sur la série « Friends » ou à s’impliquer dans la vie locale, par exemple en aidant des éleveurs à rapatrier des moutons, l’attente de la décision les concernant peut être très longue : c’est ainsi que Farhad, un afghan, patiente sur l’île depuis 32 mois et 5 jours. Omar, un syrien, est arrivé plus récemment. Lui ne se sépare jamais de l’étui dans lequel est rangé le oud que lui a transmis son grand-père, un homme qui, en tant que musicien, fut une grande vedette dans son pays. Un bras dans le plâtre empêche Omar de pratiquer son instrument, et comme n’arrête pas de lui dire son père lors de communications téléphoniques, « un musicien qui ne joue pas est un musicien mort ».

Drame ET comédie

Limbo : un titre souvent utilisé dans le cinéma mondial, ce Limbo britannique étant le 6ème film à en faire usage. Ici, le titre fait référence à la situation que vivent ces réfugiés qui patientent sur cette île écossaise, un des sens du mot « limbo » étant le flou, l’incertitude. A la vision de Limbo, une autre incertitude viendra questionner les spectateurs : est-on en train d’assister à un drame ou à une comédie ? Et si, tout simplement, comme c’est souvent le cas chez Ken Loach ou chez Aki Kaurismaki (Liste loin d’être exhaustive !), on était en tain d’assister à un drame ET à une comédie ! Un mariage qui, lorsqu’il est réussi, donne naissance à des films mémorables. Et, réjouissons nous, ce Limbo là est particulièrement réussi !

Sans chercher à manipuler le spectateur dans un sens ou dans un autre, Ben Sharrock présente de façon très intelligente les choix qu’avait la jeunesse syrienne face à la guerre civile : faire comme Omar, quitter le pays, quitter sa famille, avec le risque de ne pas être accepté sur une terre étrangère ou faire comme Nabil, son frère, rester pour se battre contre la tyrannie avec le risque assumé, voire recherché, de mourir en martyr. Dans une très belle scène, le réalisateur arrive à filmer la rencontre de ces 2 frères, séparés géographiquement par des milliers de kilomètres mais si proches l’un de l’autre malgré leurs choix différents. Dans cette scène émouvante, scène dans laquelle Omar et Nabil évoquent leurs peurs respectives et qui aurait pu être plombante, Ben Sharrock arrive à détendre l’atmosphère avec l’évocation par Nabil de la seule peur qui le hantait durant sa jeunesse : les bisous de Tante Zainab, avec son rouge à lèvres qui laissait des traces difficiles à faire disparaitre. Et c’est tout du long que Limbo est ainsi parsemé de petites touches pleines d’un humour décalé, avec Farhad, afghan fan de Freddie Mercury et « ami » des poulets, n’arrivant à ramener du centre de bienfaisance local que des DVDs de la série « Friends » et non le manteau qui lui permettrait de mieux affronter le climat écossais ; avec les faux frères africains, Abedi le ghanéen et Wassef le nigérian qui rêve de jouer au football dans le club de Chelsea, deux faux frères qui adorent se disputer à propos de « Friends » ; avec certaines attitudes britanniques qui sont gentiment moquées ; etc.

Le casting, la photo, le montage

Si l’excellence de Limbo doit beaucoup à Ben Sharrock, son réalisateur, il serait injuste de ne pas insister également sur l’apport des techniciens et des comédiens qui ont travaillé sur ce film. C’est ainsi que la photographie de Nick Cooke, déjà Directeur de la photographie sur Pikadero, le premier long métrage de Ben Sharrock, nous fait vite comprendre que la nature âpre et désolée d’une île écossaise battue par le vent peut être aussi belle et aussi lumineuse que des paysages méditerranéens gorgés de soleil. Quant au choix d’un format 4:3, il peut apparaître incongru dans un tel environnement, mais on s’y fait très vite et on finit même par le trouver bien adapté à la situation de semi liberté des immigrés que dépeint le film. Tout aussi réussi est le montage réalisé par Karel Dolak, lui aussi déjà présent sur Pikadero.

Amir El-Masry, l’interprète du syrien Omar, est un comédien britannico-égyptien qui a obtenu son premier rôle principal il y a 4 ans dans Shoot, une coproduction entre Arabie Saoudite et Etats-Unis. Afghan dans le film, Vikash Bhai, l’interprète de Farhad, est en fait un comédien indien, une star montante de la télévision de son pays. Ce n’est pas sans une certaine surprise que l’on découvre la scène du début, celle du sketch de Helga et Boris. En effet, l’interprète de Helga n’est autre que la danoise Sidse Babett Knudsen, rendue célèbre par sa prestation dans Borgen et qu’on avait déjà retrouvée avec plaisir dans La fille de Brest, L’hermine et Les traducteurs.

Conclusion

Sérieux et loufoque à la fois, Limbo nous invite à une approche inhabituelle des problèmes rencontrés par les réfugiés : sans pour autant gommer le côté tragique de leur situation, l’humour apporte une fraicheur qui, finalement, ne fait que renforcer l’empathie qu’on peut ressentir à leur sujet. Remarquablement interprété, le film, sans aucun doute un des meilleurs de ce début d’année, jouit également d’un excellent montage et d’une photographie somptueuse.

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