Les Hommes du président

États-Unis, 1976
Titre original : All the President’s Men
Réalisateur : Alan J. Pakula
Scénario : William Goldman, d’après le livre de Carl Bernstein et Bob Woodward
Acteurs : Dustin Hoffman, Robert Redford, Jack Warden et Martin Balsam
Distributeur : Warner Bros. Discovery France
Genre : Thriller médiatique
Durée : 2h18
Date de sortie : 19 octobre 2016 (Reprise)
4/5
Indéniablement, Les Hommes du président est un film qui a marqué son époque. Sorti dans la foulée du scandale du Watergate qui avait forcé le président Nixon a démissionner à l’été 1974, ce thriller palpitant avait su retranscrire le traumatisme de tout un peuple, durablement dégoûté par les agissements très louches de la classe politique. Surtout, le film de Alan J. Pakula s’était magistralement employé à montrer qu’il s’en était fallu de peu pour que la vérité reste à jamais cachée. Car si – un demi-siècle plus tard et alors que les faits historiques sont amplement connus et accessibles – cette histoire nous fait toujours autant retenir notre souffle, c’est avant tout parce qu’elle conte un échec probable.
Au bout de deux heures et quart de film, ponctuées de nombreux revers et coups d’épée dans l’eau pour nos deux journalistes, Nixon entame son deuxième mandat présidentiel, parfaitement heureux et nullement inquiet pour son avenir politique. C’est-à-dire que tout le travail reste à faire pour aboutir à la chute de celui qu’on considérait jadis comme le plus profondément pourri des leaders américains … jusqu’au saccage quotidien entrepris sans le moindre scrupule par l’occupant actuel de la Maison Blanche.
De cette sensation d’inachevé, le cinquième long-métrage du réalisateur ne subit pas les conséquences fâcheuses. Bien au contraire, puisqu’il en génère son incroyable force à la durée universelle. Chaque fois que le duo formé avec brio par Robert Redford et Dustin Hoffman fait chou blanc, cette impasse à la fois scénaristique et journalistique est conçue comme un défi à relever. Cette pratique professionnelle des petits pas et des avancées laborieuses, tour à tour soutenue et torpillée par les instances de surveillance du journal, aurait dû déboucher sur un récit à peu près aussi fastidieux et frustrant.
Or, par le concours hors pair de la mise en scène hautement focalisée de Pakula, du scénario sans temps morts de William Goldman, d’une distribution de premier choix et plus globalement d’une manière admirablement fraîche à évoquer la paranoïa grandissante qui s’emparait des États-Unis au milieu des années ‘70, Les Hommes du président figure à juste titre comme la référence en termes de thriller politique et de cas d’école pour susciter la vocation des futurs journalistes d’investigation.

Synopsis : Le 17 juin 1972, cinq hommes sont arrêtés alors qu’ils étaient entrés en pleine nuit par effraction dans le quartier général du parti démocrate à l’hôtel Watergate à Washington. Alors que le président Nixon est quasiment assuré d’être réélu au mois de novembre suivant, cette information ne fait guère de vagues au niveau des journaux de la capitale américaine. Sauf au Washington Post, où le jeune journaliste Bob Woodward, en poste depuis seulement neuf mois, est étonné par certaines incongruités dans cette affaire en apparence banale. A reculons, son rédacteur en chef Harry Rosenfeld accepte qu’il poursuit ses pistes, à condition de faire équipe avec son confrère plus expérimenté Carl Bernstein. Au fur et à mesure que les deux hommes découvrent l’étendue réelle de cet événement, qui pourrait bien les mener jusqu’à la Maison Blanche, le directeur du Washington Post Ben Bradlee devra peser le pour et le contre de publier leurs brûlots aux sources plus ou moins solides.

A qui profite le crime ?
En gage de la qualité suprême des Hommes du président, vous n’avez nullement besoin d’être familiers des tenants et aboutissants de l’affaire du Watergate pour vous faire prendre au jeu de la plus jouissive des manières par ce film. Et après tout, qui s’en souvient encore jusqu’au moindre détail, avec tout ce que la fonction du président américain a dû endurer d’abus abjects et autres corruptions indicibles depuis ? Le cœur de ce film passionnant se trouve assurément ailleurs : dans le processus de travail aussi souvent couronné de succès que menant nulle part, pratiqué par Woodward et Bernstein au cours des premiers mois de leur enquête à longue haleine.
On sait aujourd’hui que toutes ces heures passées à démarcher des centaines de personnes potentiellement impliquées, à éplucher des documents et à passer des coups de fil auront eu pour récompense de modifier le cours de l’Histoire américaine. Et c’est ce lien d’authenticité, ainsi que sa proximité avec les faits relayés qui le distinguent en bien de ces quelques thrillers politiques qui l’ont précédé – comme A cause d’un assassinat du même réalisateur – et de la pléthore de copies plus ou moins heureuses qui l’ont suivi, par exemple Jeux de pouvoir de Kevin Macdonald, sorti en 2009.
Cependant, Alan J. Pakula ne s’emploie nullement à idéaliser ses deux personnages principaux, ni les rouages du système médiatique auquel ils appartiennent et à qui Jack Warden et Jason Robards Jr. donnent un visage tant soit peu humain. Le jeu entre Hoffman et Redford est certes truffé de nuances, nous prenant subtilement en témoin du lent rapprochement entre deux styles d’enquête qui apprennent mutuellement l’un de l’autre. Quitte à ce que la pudeur initiale de Woodward, pourtant appréciée par son interlocutrice, laisse plus tard la place à un langage plus cru lorsqu’il s’agit de tirer des informations essentielles d’une consœur.
Mais cela ne signifie point qu’ils y sont décrits comme des saints sans reproche de la cause journalistique. Plutôt comme des fanatiques aux yeux parfois rivés de trop près sur leur cible hypothétique. Quoique tributaires en même temps d’une grande facilité à faire fausse route, sans qu’il n’y ait besoin de ponctuer le récit davantage de coups de théâtre tonitruants. Ainsi, leur entêtement est à la fois leur force et leur talon d’Achille, le concours des circonstances et le climat politique général à ce moment crucial de l’Histoire américaine leur ayant permis d’aller jusqu’au bout de leurs soupçons.

Une leçon pour l’Amérique d’aujourd’hui ?
Près de cinquante ans après sa sortie, comment ne pas considérer Les Hommes du président comme l’immense monument cinématographique d’un état d’esprit et d’une quête de vérité qui ne sont hélas plus d’actualité aujourd’hui ? Le fait que des films animés par le même élan de dénonciation et sortis plus récemment, comme Spotlight de Tom McCarthy et She Said de Maria Schrader, ne feront très probablement plus parler d’eux ne serait-ce que dans cinq ou dix ans – aussi honorablement bien intentionnés soient-ils – peut être interprété comme un indicateur parmi d’autres du fait que le vent a irrémédiablement tourné.
Avec un considérable vague à l’âme nostalgique, prenons donc la pureté du propos du film de Alan J. Pakula, tout comme son refus catégorique de crier victoire trop tôt et à grands renforts d’effets de mise en scène, en tant que signe précieux d’un cinéma, qui savait alors garder l’essence des contradictions inhérentes à son époque, afin d’en faire un film cruellement prémonitoire de ce qu’allait attendre l’humanité au cours du demi-siècle suivant !
En effet, il nous paraît presque inutile de nous interroger sur la pertinence d’un film comme Les Hommes du président dans le contexte des institutions gouvernementales et médiatiques aux États-Unis, laissées dans un piètre état après la première année du deuxième mandat Trump. Quel type de scandale pourrait encore ébranler un règne si autoritaire qu’il a façonné la totalité des garde-fous à son image ? Et surtout, dans cet univers parallèle à la tristesse incommensurable, où la vérité est désormais question de point de vue et d’interprétation idéologique, qui aurait encore le courage, voire la témérité, de s’investir dans pareille bataille à armes inégales ? D’autant plus courue d’avance qu’une bonne partie de la population américaine est visiblement prête à pardonner strictement tous les méfaits aux lubies narcissiques de leur chef d’état … Seul le temps nous le dira, mais nous craignons que le pessimisme le plus radical soit de mise.

Conclusion
Un coup de semonce salutaire au moment de sa sortie au printemps 1976, Les Hommes du président s’est mu au fil du temps en un idéal placé de plus en plus hors d’atteinte. Son intérêt historique provient de cette qualité indéniable, tandis qu’il faudra également le reconnaître comme une incitation à ne pas nous laisser abasourdir par le vacarme incessant, provenant de toutes sortes de distractions savamment orchestrées pour tuer dans l’œuf toute envie de mise en question du statu quo. Sans doute initialement conçu comme un rappel sans fard de l’Histoire récente, le film de Alan J. Pakula a ainsi gagné ses multiples lettres de noblesse. Et par ses qualités filmiques indiscutables, nous laissant participer de près pendant plus de deux heures au quotidien souvent sans gloire d’un journaliste à première vue lambda. Et par l’évolution imprévisible de la société américaine, celle-ci ne considérant plus, de toute évidence, la liberté et l’indépendance du travail d’enquête comme un bien de civilisation à défendre à tout prix !















