Critique : Les engagés

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 Les engagés

France : 2022
Titre original : –
Réalisation : Emilie Frèche
Scénario : Emilie Frèche, Gaëlle Macé
Acteurs : Benjamin Lavernhe, Julia Piaton, Bruno Todeschini, Catherine Hiegel
Distribution : Tandem
Durée : 1h38
Genre : Drame
Date de sortie : 16 novembre 2022

4/5

Connue surtout comme écrivaine, Emilie Frèche est loin de découvrir le monde du cinéma avec Les engagés, son premier film en tant que réalisatrice. En effet, elle a dans le passé participé à l’écriture de scénarios, dont celui de Le ciel attendra, l’excellent film de Marie-Castille Mention-Schaar. C’est avec une certaine délectation qu’elle s’est investie dans le travail en équipe qu’est le tournage d’un film, travail très différent de celui de l’écrivaine en tête-à-tête avec son ordinateur ou des feuilles de papier.

Synopsis : Sur la route de Briançon, la voiture de David percute un jeune exilé poursuivi par la police. Suivant son instinct, David le cache dans son coffre et le ramène chez sa compagne Gabrielle qui vit avec ses deux enfants. Bouleversé par le destin de cet adolescent, David s’engage à l’aider coûte que coûte.

La naissance d’un militant

Imaginez : vous êtes en voiture sur une route de montagne dans la région de Briançon avec votre compagne et ses 2 enfants et vous heurtez un jeune émigré. Vous faites quoi ? David, lui, instinctivement, sans réfléchir, s’arrête, s’enquiert de l’état de l’adolescent puis le cache dans le coffre de sa voiture afin de le transporter chez Gabrielle, la compagne avec qui il vit. David, il est kiné, ce n’est pas un militant, il n’a jamais eu de contact direct avec des migrants, mais c’est un montagnard, un homme de la région et il sait que, depuis plusieurs années, chaque jour, été comme hiver, de nombreux migrants arrivent à Briançon depuis l’Italie, en passant, par exemple, par le col de l’Echelle ou par celui de Montgenèvre. En tant que pratiquant de la montagne, il sait combien leur périple est dangereux, voire mortel, surtout en hiver, lorsque le froid intense et un habillement trop léger font que des extrémités gelées devront être amputées. Etant souvent contrôlé lors de ses déplacements dans la région, il sait aussi que, très régulièrement, la gendarmerie installe des barrages sur les routes menant à Briançon depuis ces 2 cols afin d’appréhender des migrants qui seront reconduits en Italie, mais également afin d’arrêter les conducteurs ou conductrices des véhicules transportant des migrants afin qu’ils soient traduits en justice. Très probablement, il a connaissance de la présence de ces groupes d’identitaires qui sont venus de l’extérieur dans la région de Briançon et qui poussent le rejet des migrants jusqu’à les pourchasser dans la montagne afin de les remettre à la Police des frontières.

Très vite, David va devoir prendre dans l’urgence une nouvelle décision : des représentants des « forces de l’ordre » se dirigent vers sa voiture, ceux-là même qui poursuivaient Jocojayé, l’adolescent que David a caché dans son coffre, et ils lui demandent s’il n’a pas vu l’objet de leur poursuite. Moment décisif qui va décider de son avenir proche et qui voit David répondre par la négative : sans l’avoir cherché au départ, David est devenu un de ces nombreux montagnards qui considèrent, à l’égal des marins, qu’il est de leur devoir de venir au secours de personnes en danger, quelles qu’elles soient, et qui n’hésitent pas à donner de l’argent ou du temps ou les deux pour venir en aide à des exilés en détresse. Pour David, il est en fait devenu évident que la fraternité ne doit pas être juste un mot qu’on peut lire sur les frontons de nos mairies. David est en quelque sorte devenu un « juste », un homme qui met sa morale au dessus de lois qu’il considère comme illégitimes. Il va également s’apercevoir que le fait qu’il soit devenu un hors-la-loi n’est pas sans poser un grave problème à sa compagne Gabrielle et, par voie de conséquence à son couple : celle-ci est en instance de divorce, elle a quitté Marseille avec ses enfants pour venir s’installer avec lui à Briançon et Thierry, son futur ex-mari, n’hésitera sûrement pas à utiliser d’éventuels problèmes avec la police pour exiger de la justice que ses enfants reviennent auprès de lui dans la cité phocéenne. Voilà David confronté à la hiérarchie des urgences ! Sorte de chien fou au départ, inexpérimenté concernant le bon comportement à adopter pour ne pas nuire à la cause qui est devenue la sienne, David va devoir être recadré par les gens du Refuge, cet hébergement d’urgence de Briançon qui s’occupe de prendre en charge les migrants arrivés dans la ville en étant arrivés à franchir la zone de 10 kilomètres entre la frontière avec l’Italie et Briançon dans laquelle les forces de l’ordre s’octroient le droit, en-dehors de toute procédure légale, d’arrêter des exilés et de les renvoyer de l’autre côté de la frontière.

Un gros travail de préparation

Interpelée au départ par l’affaire des 7 de Briançon et par le décès de Blessing Matthew, une jeune femme nigériane qui, en mai 2018, s’était noyée dans la Durance en essayant d’échapper à une patrouille de gendarmerie, Emilie Frèche ne s’est pas lancée dans son film sans un très gros travail en amont : elle est venue sur place à Briançon, elle a enquêté, elle a rencontré des hommes et des femmes qui apportent leur aide aux migrants, elle a discuté avec le collectif qui a mis sur pied le Refuge de Briançon. L’organisation des maraudes nocturnes quotidiennes, dont le but est d’aller sauver des migrants perdus dans la montagne, le sempiternel questionnement concernant l’âge des jeunes migrants, la législation étant plus souple avec les mineurs isolés qu’avec les majeurs, l’utilisation du moi valise « mijeur » qui désigne une personne mineure qui ne peut prouver juridiquement sa minorité et qui, suivant les circonstances ou les institutions est considérée comme majeure, comme mineure, ou comme ni mineure, ni majeure, tout cela est montré dans le film avec beaucoup de justesse. De plus, ce gros travail en amont de la réalisation a permis à la réalisatrice de filmer des scènes au sein du refuge et d’avoir la possibilité de faire jouer des rôles secondaires de bénévoles par de véritables bénévoles ainsi que les rôles de migrants, à l’exception de celui de Jocojayé, par de véritables migrants, dont celui de Joko, joué par Mamadou qui vit avec deux prothèses, ayant dû être amputé, ses pieds ayant gelé à cause du froid.

Une place de plus en plus importante dans le cinéma français

Sociétaire de la Comédie Française, Benjamin Lavernhe prend une place de plus en plus importante dans le cinéma français. Pour Emilie Frèche, faire de lui l’interprète de David a été une évidence. Afin qu’il reste dans « une innocence et une candeur morale », elle a fait en sorte qu’il ne soit pas trop au fait des situations qu’il allait vivre dans le film. Gardant un excellent souvenir de sa complicité avec Julia Piaton lors du tournage de Le discoursc’est Benjamon Lavernhe qui a suggéré cette dernière à la réalisatrice pour interpréter le rôle de Gabrielle. Tenant à montrer que la situation morale des gendarmes et des policiers pouvait être difficile à vivre pour certains d’entre eux, elle a fait de Vincent, interprété par Bruno Todeschini, un partenaire de cordée de David, un capitaine de gendarmerie qui respecte la loi tout en étant loin d’être obtus. Jouant un rôle de premier plan au Refuge, Anne est interprétée par Catherine Hiegel. C’est elle qu’on entend prononcer cette sentence définitive : « Dans un monde civilisé, la solidarité ne devrait pas être un délit ». A noter que suite au combat de Cédric Herrou, ce paysan de la Roya poursuivi pour délit de solidarité, le principe constitutionnel de fraternité et de la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire est reconnu dans notre pays mais il reste encore pas mal de flou dans la législation. Quant à la photographie, Emilie Frèche a fait appel à Myriam Vinocour qui était directrice de la photographie sur Le ciel attendra, film de Marie-Castille Mention-Schaar dont Emilie était coscénariste.

Conclusion

Ces derniers jours, on a beaucoup parlé du navire humanitaire Ocean Viking, affrété par SOS Méditerannée, et des 234 migrants que l’Italie a refusé de faire débarquer sur son sol. Cela ne doit pas nous faire oublier ce qui se passe dans les montagnes à la frontière entre l’Italie et la France et le combat que mènent des associations de bénévoles pour que la montagne ne devienne pas un cimetière comme l’est déjà, bien trop souvent, la Méditerranée. Bien documenté, bien mis en scène, bien photographié, bien interprété, Les engagés, premier film de l’écrivaine Emilie Frèche, est en quelque sorte un très bon premier volet, qui sera suivi début janvier d’un autre très bon volet, Les survivants, totalement différent dans son approche du sujet, le premier long métrage de cinéma de Guillaume Renusson.

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