Critique : Le bleu du caftan

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Le bleu du caftan

Maroc, France, Belgique : 2022
Titre original : –
Réalisation : Maryam Touzani
Scénario : Maryam Touzani, Nabil Ayouch
Interprètes : Lubna Azabal, Saleh Bakri, Ayoub Missioui
Distribution : Ad Vitam
Durée : 2h02
Genre : Drame, romance
Date de sortie : 22 mars 2023

4/5

En février 2020, quelques semaines avant le premier confinement, le public français avait réservé un très bon accueil à Adam, le premier long métrage de la réalisatrice marocaine Maryam Touzani, un film qui, quelques mois auparavant, faisait partie de la sélection Un Certain Regard de Cannes 2019. Avant Adam, Maryam Touzani avait réalisé des documentaires et deux court-métrages de fiction, Quand ils dorment et Aya va à la plage, primés dans de nombreux festivals. Elle avait aussi collaboré avec Nabil Ayouch, son mari, sur Much loved et Razzia, film dans lequel elle avait fait ses premiers pas devant la caméra. Le bleu du caftan est son deuxième long métrage de fiction et, comme Adam, Un Certain Regard l’a retenu dans sa sélection, cette fois ci en 2022. Face aux qualités montrées dans ces 2 films, on espère que le suivant sera retenu parmi les films concourant à la Palme d’Or !

Synopsis : Halim est marié depuis longtemps à Mina, avec qui il tient un magasin traditionnel de caftans dans la médina de Salé, au Maroc. Le couple vit depuis toujours avec le secret d’Halim, son homosexualité qu’il a appris à taire. La maladie de Mina et l’arrivée d’un jeune apprenti vont bouleverser cet équilibre. Unis dans leur amour, chacun va aider l’autre à affronter ses peurs.

Un couple d’artisans dans une médina du Maroc

Mina et Halim forment un couple qui travaille ans la médina de Salé, une ville qui jouxte Rabat, la capitale du Maroc. Une femme et un homme qui, au premier abord, donnent l’impression d’être tombé.e.s dans la routine qui, parfois, guette les couples mariés depuis plusieurs années. Halim est un artisan tailleur de très grande qualité, considéré comme un « mâalem », un maître, dans son métier. Sa spécialité, ce sont les caftans, ces tuniques longues richement brodées qui sont portées par les femmes marocaines lors des cérémonies telles que mariages ou fêtes religieuses. Il y a toutefois caftan et caftan ! Il y a ceux qui sont confectionnés amoureusement à la main par des « mâalems » comme Halim, des caftans qui se transmettent de mère à fille, des caftans qui, 50 ans après leur confection, sont toujours aussi splendides. Et puis il y a ceux qui sont confectionnés à la machine : c’est plus rapide, cela coute moins cher à l’achat, mais, bien entendu, la qualité n’est pas la même. Pour les artisans, la concurrence des machines est difficile. Difficile aussi de trouver des apprentis et d’avoir le temps de les former, les rares jeunes hommes qui acceptent de commencer ce type de travail ayant le plus souvent la fâcheuse tendance de partir assez vite vers un métier moins difficile et plus rémunérateur. Autant dire qu’Halim se montre satisfait de Youssef, arrivé depuis peu auprès de lui et qui semble prendre goût à ce qu’il lui apprend. Mina, par contre, se montre beaucoup moins enthousiaste. Ce n’est que petit à petit que l’on comprendra le pourquoi de ce manque d’enthousiasme : elle qui connait bien Halim, elle qui sait tout de lui, a en fait compris plus vite que son mari le type de relation qui commençait à naître entre Youssef et Halim. Ce n’est également que petit à petit que va se dévoiler à nous la maladie dont elle souffre.

Un couple atypique

C’est en faisant des repérages pour Adam dans la médina de Salé que Maryam Touzani a fait la connaissance de celui qui allait lui inspirer le personnage de Halim : un coiffeur pour dames dont elle a vite compris le drame qu’il vivait intimement, le fait de ne pas pouvoir vivre sans risque son homosexualité dans un pays conservateur comme le Maroc. Par ailleurs, ayant toujours été fascinée par le caftan de sa mère qu’elle avait fini par pouvoir porter elle-même, elle a transformé le coiffeur en maître tailleur de caftans. Dans ce couple atypique formé par Mina et Halim, un couple dont la relation a évolué au cours des années et dont on va petit à petit prendre conscience de l’amour véritable qui les lie, la réalisatrice a choisi de faire de Mina une femme qui, par amour pour son mari, cherche à le protéger d’un monde extérieur qui, à coup sûr, le rejetterait si la vérité éclatait au grand jour. Ce faisant, elle est devenu l’élément dominant du couple, ce qui tend à rendre Halim de plus en plus vulnérable.

Deux éléments vont permettre de briser ce cercle vicieux : d’un côté, la rechute d’un cancer du sein pour Mina qui décide d’arrêter tout traitement de sa maladie et de laisser faire la nature, avec la conscience très claire d’une fin à la fois inéluctable et proche ; de l’autre côté, le sentiment amoureux qui nait entre Youssef et Halim et dont Mina a pris conscience avant même son mari. Jusqu’à l’arrivée de Youssef, il n’y avait que la passion pour son métier et son expertise dans la confection des caftans qui permettaient à Halim de s’exprimer en dehors de son couple et de brèves rencontres sans lendemain et sans amour dans un hammam pour satisfaire sa libido. Modifiant son jugement sur Youssef, Mina voit en lui la possibilité de partir en laissant un mari qui, pouvant enfin s’accepter tel qu’il est, pourra à terme trouver un véritable épanouissement. De son côté, les circonstances vont permettre à Halim de montrer à sa façon l’amour très fort qu’il portait à Mina.

Une grande réalisatrice, particulièrement bien entourée

Mise dans de mauvaises mains, l’histoire que raconte Maryam Touzani aurait pu donner naissance à un mélo de mauvais aloi accompagné par une musique omniprésente chargée de rajouter une couche supplémentaire d’émotion factice. Heureusement Maryam Touzani ne mange pas de ce pain là. Avec elle, tout est suggéré avec délicatesse, que ce soit l’amour entre deux êtres ou la beauté du travail manuel réalisé par des artisans talentueux, des professions malheureusement en voie de disparition. Le but de la réalisatrice, c’est de raconter le maximum de choses à travers les regards, sans avoir besoin de les verbaliser. Quant à la musique, elle est présente mais elle est utilisée avec parcimonie. Bien entendu, pour réussir un tel film, il était indispensable pour la réalisatrice d’être bien entourée. Pour l’image, Maryam Touzani a fait appel, comme pour Adam, à Virginie Surdej, l’excellente directrice de la photographie belge présente, entre autres, sur les films de Nabil Ayouch et sur Une famille syrienne. Avec cette grande professionnelle, la sensualité des personnages est bien mise en valeur, tout comme est parfaite l’utilisation de la lumière pour magnifier les tissus utilisés et le travail méticuleux du maître tailleur.

Quant au trio de personnages autour duquel tourne toute l’histoire du film, il est magnifiquement interprété par Ayoub Missioui, Saleh Bakri et Lubna Azabal. Ayoub Missioui, l’interprète de Youssef, est un jeune comédien de 25 ans originaire de Casablanca qui a su compenser son manque d’expérience par un gros travail en amont du tournage. Saleh Bakri, l’interprète de Halim, est lui très expérimenté. Palestinien d’origine, on a déjà apprécié son très grand talent dans de nombreux films, tels La visite de la fanfare, La source des femmes et Wajib – L’invitation au mariage. Quant à la comédienne belge Lubna Azabal, l’interprète de Mina, sa filmographie est particulièrement importante. Toujours excellente, elle est encore plus que cela dans Le bleu du caftan. Pour « vivre » le personnage d’une femme atteinte d’un cancer et qui sait qu’elle va mourir, voulant vraiment sentir la mort dans son corps, elle a pris le risque de perdre plusieurs kilos. Et que dire de la sensibilité qui émane d’elle à chaque prise de parole !

Conclusion

Après Adam, Le bleu du caftan prouve à nouveau le grand talent de Maryam Touzani, une réalisatrice experte dans l’art de l’utilisation des non-dits, une réalisatrice qui sait générer une émotion exempte de tout pathos, exempte de toute lourdeur. Un magnifique trio d’interprètes et une excellente directrice de la photographie viennent ajouter leurs qualités à celles de la réalisatrice et contribuent à faire de cet hymne à l’amour, à la beauté du métier d’artisan et à la liberté qu’est Le bleu du caftan, sélectionné à Un Certain Regard lors de Cannes 2022, un film qui avait largement sa place dans la grande compétition cannoise.

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