Critique : La symphonie des arbres

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La symphonie des arbres

Norvège : 2021
Titre original : The Quest for Tonewood
Réalisation : Hans Lukas Hansen
Scénario : Christian Lysvåg
Interprètes : Gaspar Borchardt, Sibylle Fehr-Borchardt, Janine Jansen
Distribution : Urban Distribution
Durée : 1h30
Genre : Documentaire
Date de sortie : 15 décembre 2021

3.5/5

Réalisateur de documentaires norvégien, Hans Lukas Hansen est diplômé de l’Ecole de Films Documentaires de Volda. Son premier film, Med flagget på brystet, a gagné en 2006 le « Golden Screen » norvégien du meilleur documentaire réalisé pour la télévision. Après avoir beaucoup travaillé pour la télévision, La symphonie des arbres est son premier long métrage documentaire sortant au cinéma.

Synopsis : Gaspar Borchardt, luthier à Crémone, est depuis des années habité par l’idée de fabriquer un violon d’exception. Pour réaliser un instrument capable de rivaliser avec un Stradivarius, il se met en quête du bois le plus parfait, un érable multicentenaire devenu presque introuvable. Pour trouver la perle rare, Gaspar se rend dans les forêts d’Europe centrale, dans des zones encore couvertes de mines antipersonnel, guidé par des personnages aussi intrigants qu’inquiétants. Mais s’il y parvient, il pourra offrir à Janine Jansen, célèbre violoniste néerlandaise, l’instrument le plus parfait de sa carrière de luthier.

Un grand merci aux arbres

Il est de plus en plus reconnu que les arbres, par leur capacité d’absorption de CO2 émis dans l’atmosphère et de production d’oxygène, ont une importance capitale dans le combat que nous devons mener contre le réchauffement climatique. On commence aussi à comprendre qu’ils sont capables de dialoguer entre eux avec l’installation de signaux chimiques pour se défendre contre leurs prédateurs et se prévenir les uns les autres contre d’éventuels menaces. Et puis, depuis des millénaires, en plus de donner des fruits ou de la résine pour certains d’entre eux, les arbres ont fourni aux hommes une matière inestimable : le bois.

Qu’il serve au chauffage, à la construction de meubles, à la fabrication de papier, que seraient devenu.e.s les hommes et le femmes en absence de bois ? Sans oublier ce que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche a écrit en 1888 dans « Le Crépuscule des idoles » : « Sans la musique, la vie serait une erreur », la musique qui, au travers de la compétence des luthiers, provient en grande partie du bois, « un matériau qui amplifie le son comme rien d’autre ». Les luthiers les plus connus sont Antonio Stradivari, dit Stradivarius, et Guarneri « del Gesu », deux luthiers de Crémone, en Italie, et leurs productions d’instruments à corde, principalement des violons, en date de la première moitié du 18ème siècle, atteignent aujourd’hui des prix en millions d’euros et sont toujours utilisées de nos jours par les plus grands interprètes.

Où et comment trouver l’érable moiré dont rêve Gaspar ?

Après avoir assisté, en septembre 2018, à la 15ème édition de Concours Triennal International de la Lutherie Antonio Stradivari, organisé à Crémone depuis 1976, édition remportée par le luthier aixois Nicolas Bonet, le luthier allemand Gaspar Borchardt, installé avec son épouse en plein centre de Crémone, a décidé de se lancer un défit : fabriquer pour la grande violoniste néerlandaise Janine Jansen un violon comparable à ceux des grands maitres de Crémone. « Pourquoi ce qui était possible il y a 300 ans ne le serait plus aujourd’hui ? ». Très vite, il est apparu à Gaspar que la plus grande difficulté résidait dans la disponibilité d’un bois très spécial, celui-là même que Stradivarius utilisait pour ces parties importantes d’un violon que sont le fond, les éclisses et le manche. Ce bois provient de l’érable moiré, et c’est à partir d’arbres se trouvant dans les Balkans que les grands luthiers de Crémone s’approvisionnaient.

Pour Gaspar Borchardt, il n’y a pas matière à discussion : il lui faut trouver une bille de bois découpée sur un érable moiré qui pourrait se trouver en Bosnie, au Montenegro ou en Croatie. Mais attention, pas n’importe quel érable moiré : il faut qu’il soit multi-centenaire, que son tronc ait un diamètre minimal, qu’il soit sain et très dur, qu’il ait eu une croissance régulière, qu’il ait des ondes fines, etc. De plus, dans les alentours de Sarajevo, là où il y a le plus de chances de trouver un tel arbre, les forêts sont devenues de véritables champs de mines antipersonnelles depuis la guerre en Bosnie, au point que, très souvent, des chevreuils et des loups sautent sur des mines. Et s’ajoute à tout cela le côté humain : comment trouver là-bas le bon intermédiaire, un homme qui soit bien introduit dans le milieu des vendeurs de bois et qui soit fiable ? 

Un documentaire qui passionne, qui amuse et qui émeut

Ayant eu vent de la recherche entreprise par Gaspar Borchardt, le réalisateur norvégien Hans Lukas Hansen a décidé de le suivre avec une caméra et une petite équipe, au sein de laquelle se trouvait Adrian Strumse, un ingénieur du son également violoniste. En effet, si, comme pour tout film, ce que l’on voit est important, il en est de même pour ce qu’on entend, que ce soit lorsque Gaspar frappe les arbres avec délicatesse pour prendre conscience de la qualité du son qu’ils pourraient donner, mais aussi lors des extraits de concert donnés par Janine Jansen, par exemple au Concertgebouw d’Amsterdam, ou par l’Oslo Strings Quartet.

Tout au long du film, on rencontre Gaspar Borchardt et Sibylle Fehr-Borchardt, son épouse, également luthière, dans leur atelier de Crémone, des intermédiaires et des vendeurs de bois à Sarajevo et ses environs, et Janine Jansen lors de ses rencontres avec Gaspar, ainsi que dans les communications téléphoniques lui permettant de se tenir au courant de l’évolution des recherches. En plus de tout ce qu’il nous permet d’apprendre sur le métier de luthier, ce documentaire se rapproche de tout ce qu’on peut attendre d’un film de fiction, lorsque, inquiet, on voit, dans une forêt, Gaspar Borchardt suivre un homme muni d’un détecteur de mines, lorsque, amusé, on entend Gaspar se lamenter d’avoir fait une faute psychologique qui a fait capoter un marché intéressant, lorsque, ému, on partage son choix compassionnel de laisser vivant un érable moiré absolument parfait selon ses critères.

Conclusion

Il est certain que la musique fait partie de l’univers de beaucoup d’entre nous. Toutefois, pour autant, quelle connaissance avons nous du métier de ces artisans qui nous permettent de nous y plonger avec délice, les luthiers ? Cette recherche faite dans des conditions difficiles par un luthier de Crémone d’un érable moiré parfait a donné naissance à un documentaire passionnant qui nous conduit dans des forêts bosniaques et dans des salles de concert prestigieuses. 

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