Critique : Hinterland

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Hinterland

Autriche : 2021
Titre original : –
Réalisation : Stefan Ruzowitzky
Scénario : Stefan Ruzowitzky, Hanno Pinter, Robert Buchschwenter
Acteurs : Murathan Muslu, Max von der Groeben, Liv Lisa Fries
Distribution : Eurozoom
Durée : 1h38
Genre : Policier, drame, historique
Date de sortie : 28 décembre 2022

3.5/5

Quand bien même il a obtenu en 2008 l’Oscar du meilleur film en langue étrangère avec Les faussaires, le réalisateur autrichien Stefan Ruzowitzky ne jouit pas d’une énorme renommée, du moins dans notre pays. Présenté en 2021 au Festival de Locarno, son nouveau film, Hinterland, y a obtenu le prix du public.
 

Synopsis : Vienne, 1920. Après l’effondrement de l’empire austro-hongrois, Peter Perg, soldat de la Grande Guerre revient de captivité. Tout a changé dans sa ville, où le chômage et les pulsions nationalistes prennent chaque jour un peu plus d’ampleur. Il se sent étranger chez lui. Soudainement, plusieurs vétérans sont brutalement assassinés. Touché de près par ces crimes, Peter Perg s’allie à Theresa Korner, médecin légiste, pour mener l’enquête. Au fur et à mesure de ses découvertes, Peter se retrouve malgré lui mêlé aux évènements et doit faire face à des choix cruciaux dans un chassé-croisé aux allures de thriller expressionniste.

A chaque fois, le nombre 19 !

Vienne, Autriche, 1920. L’empereur a abdiqué, la République a été proclamée, plus rien ne sera comme avant. A fond de cale d’un bateau qui remonte le Danube, un petit groupe d’hommes se dirige vers Vienne. Ce sont des soldats autrichiens qui ont été maintenus prisonniers de guerre en Russie, ou, plutôt, en URSS, pendant 2 ans. Persuadés de s’être sacrifiés pour la patrie et pour l’empereur, épuisés tant moralement que physiquement, ils ont du mal à comprendre pourquoi ils sont si mal traités sur le bateau et, une fois arrivés à Vienne, pourquoi l’accueil qu’ils reçoivent est si froid. Ne leur avait-on pas mis dans la tête les cultes du courage et de l’amour de la patrie, des notions qui semblent bien ne plus avoir de valeur chez leurs compatriotes ? « Tout ça pour ça », entend on.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’un des membres du groupe, le lieutenant Herman Krainer, est sauvagement assassiné et que la police juge que le suspect n°1 n’est autre que Peter Perg, un autre membre du groupe, un ancien gradé de la police qui s’était porté volontaire pour aller combattre, contrairement à son collègue Victor Renner qui avait préféré rester dans la police et profiter à tous points de vue de cette « planque ». Heureusement pour Peter Perg, le docteur Theresa Körner, le médecin légiste qui s’occupe du cadavre de Herman Krainer et qui va s’occuper des suivants, apporte des conclusions qui tendent à le disculper. Des suivants ? Oui, car l’assassinat de Krainer n’est que le premier d’une série qui, à chaque fois, touche des officiers de retour du conflit. Avec, à chaque fois, un nombre qui revient : 19. 19 coups de pic, 19 doigts coupés, 19 rats, … Un nombre qui va « parler » à Perg, qui a fini par s’emparer de l’enquête, aidé par Theresa Körner.

A Vienne, tout a changé !

Hinterland est à la fois un drame policier et un drame historique. Même si on prend un plaisir certain à suivre l’enquête policière sur ces crimes en série qui touchent systématiquement une famille d’individus bien précise et dans lesquels intervient toujours le nombre 19, ce drame policier n’a rien d’exceptionnel en tant que tel, mis à part le coup de projecteur donné à deux reprises sur un cas de conscience décliné sous deux formes différentes : a-t-on le droit de sacrifier 20 vies humaines pour espérer en sauver 5 000 ? Comment peut se comporter un homme à qui on demande de sacrifier un être aimé afin d’éviter le massacre de centaines d’inconnus ? Plus intéressante est la description du contexte historique dans lequel ce déroule ce drame policier : des soldats autrichiens qui, pour aller combattre, ont quitté un empire important, l’empire austro-hongrois, une des plus grandes puissances économiques du monde, et qui, lorsqu’ils reviennent, se retrouvent dans une Autriche qui est devenue une petite république où règnent la pauvreté et le chômage. Entre leur départ et leur retour, tout semble avoir changé et, tout particulièrement, le statut et le comportement des femmes dans la société : un poste de médecin légiste occupé par une femme, voilà qui est n’est pas banal tout comme voir une femme qui invite un homme à aller boire un café. Même la musique qu’on écoute, si importante à Vienne, n’est plus la même, le jazz ayant remplacé la valse et les opérettes. Sans parler des idées qui, pour beaucoup, sont devenues révolutionnaires. Face à ces bouleversements, il y a la masculinité toxique de ces hommes qui ont perdu la guerre, qui reviennent honteux de cette défaite et brisés par cet échec, et qui se retrouvent face à un monde qu’ils ne comprennent pas. Pour certains d’entre aux, l’agressivité et le sadisme vont devenir leur ultime système de défense.

L’utilisation du numérique pour recréer une atmosphère 1920

Toutefois, plus encore que la description du contexte historique, ce qui fait l’originalité et la qualité principale de Hinterland, c’est le traitement esthétique du film. Il se trouve que l’année 1920, celle du retour à Vienne des soldats de Hinterland, est celle qui a vu la sortie des deux premiers grands films expressionnistes, Le cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene et Le Golem de Paul Wegener et Carl Boese. Il est apparu évident au réalisateur qu’il n’y avait pas de meilleure façon de porter à l’écran la représentation du dérèglement ressenti par les anciens prisonniers que l’utilisation dans leur environnement de cette esthétique expressionniste, avec ses constructions à l’architecture déformée et déséquilibrée. Plutôt que la construction de décors dont le coût eut été important, Stefan Ruzowitzky a choisi de faire jouer les comédiens sur un fond bleu et de recréer ensuite les décors en numérique. Le résultat obtenu est tout à fait bluffant !

Tout comme son réalisateur, les interprètes de Hinterland ne sont pas de grandes vedettes connues internationalement. Même si les interprétations de Peter Perg par Murathan Muslu, comédien autrichien aux origines turques, et de Victor Renner par le comédien luxembourgeois Marc Limpach sont de très bonne qualité, c’est surtout le jeu d’une grande finesse de l’actrice allemande Liv Lisa Fries interprétant le rôle du Dr. Theresa Körner qui retient l’attention.

Conclusion

A la fois, film policier et film historique, Hinterland tire son originalité de son esthétique expressionniste qui accompagne parfaitement une action se déroulant en 1920. Dans une interprétation très solide, on remarque particulièrement la jeune comédienne allemande Liv Lisa Fries.

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