Critique : Green Border

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Green Border

Pologne : 2023
Titre original : Zielona granica
Réalisation : Agnieszka Holland
Scénario : Agnieszka Holland, Maciej Pisuk, Gabriela Lazarkiewicz-Sieczko
Interprètes : Jalal Altawil, Maja Ostaszewska, Behi Djanati Ataï
Distribution : Condor Distribution
Durée : 2h32
Genre : Drame
Date de sortie : 7 février 2024

4.5/5

C’est le 10 mai 1980 qu’un écran de cinéma français a accueilli pour la première fois un film de la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland. Il s’agissait de Acteurs provinciaux, c’était à Cannes dans le cadre de la Semaine de la Critique et … le film n’est ensuite jamais sorti dans notre pays. En fait, ce n’est qu’en 1988 que le public français a pu voir en salle un film d’Agnieszka Holland, Le complot, et c’est au début des années 90 qu’elle a commencé à rencontrer le succès à l’international, avec Europa Europa, nommé aux Oscars 1992 dans la catégorie Meilleur film en langue étrangère et récompensé aux Golden Globes dans cette même catégorie. Sa carrière l’a amenée souvent hors de Pologne et lui a fait aborder un grand nombre de genres différents, allant du film policier au film de guerre en passant par la biographie. Alors qu’elle est aujourd’hui âgée de 75 ans, ses 2 derniers films, Le procès de l’herboriste et, surtout, Green Border font partie de ses meilleurs réalisations. Présenté à Venise lors de la dernière Mostra, Green Border s’est vu décerner un Prix Spécial du Jury.

Synopsis : Ayant fui la guerre, une famille syrienne entreprend un éprouvant périple pour rejoindre la Suède. A la frontière entre le Belarus et la Pologne, synonyme d’entrée dans l’Europe, ils se retrouvent embourbés avec des dizaines d’autres familles, dans une zone marécageuse, à la merci de militaires aux méthodes violentes. Ils réalisent peu à peu qu’ils sont les otages malgré eux d’une situation qui les dépasse, où chacun – garde-frontières, activistes humanitaires, population locale – tente de jouer sa partition…

Des détails « géopolitiques » qui changent tout

Vous êtes une famille syrienne, un père, Bashir, une mère, Amina, 3 enfants et un grand-père, et les évènements dramatiques qui se déroulent dans votre pays vous poussent à le quitter pour aller rejoindre ce havre de paix, de tolérance et, bien sûr, d’hospitalité qu’est pour vous l’Europe. Bashir a un frère qui est déjà installé en Suède, c’est donc dans ce pays que vous allez chercher à émigrer. Le conseil qui vous a été donné depuis la Suède, c’est de prendre un vol vers Minsk, en Biélorussie. A l’aéroport, la famille sera prise en charge par un van et un passeur, ce dernier la conduira à la frontière polonaise qu’il suffira de franchir pour arriver en Europe, et, de la Pologne, il sera facile de se rendre en Suède. Dans l’avion, Nur, le fils aîné de la famille, a noué des liens avec Leila, une afghane dont le frère a travaillé avec les forces polonaises en Afghanistan et qui souhaite être accueillie en Pologne. Les passagers et les passagères de l’avion sont manifestement bien accueilli(e)s en Biélorussie, chaque passagère recevant une rose juste avant l’atterrissage. A l’aéroport, le van et le passeur sont bien là, et le transport vers la frontière avec la Pologne se déroule sans anicroche.

Mais quid du passage de la frontière ? Notre famille syrienne et Leila n’auraient elles pas oublié de prendre en compte quelques « détails » géopolitiques ? Par exemple, le fait que la Biélorussie est dirigée par Alexandre Loukachenko, un dictateur qui cherche à utiliser les migrants pour punir l’union Européenne d’avoir sanctionné son pays coupable d’avoir détourné un avion civil. Durant l’été 2021, il a donc ouvert en grand une route migratoire vers son pays, créant de nouvelles lignes aériennes vers Minsk depuis les pays du Moyen-Orient et délivrant sans compter des visas pour les habitants de ces pays. Bien entendu, il savait bien, et souhaitait même, que les migrants arrivant sur son sol ne chercheraient pas à y rester et chercheraient, au contraire, à rejoindre un pays limitrophe de la Biélorussie et membre de l’UE, que ce soit la Pologne, la Lettonie ou la Lituanie. De toute évidence, notre famille syrienne n’a pas pris en compte, également, que, côté Pologne, la situation politique n’est guère meilleure : à cette époque, ce sont les nationaux-conservateurs du PiS qui gouvernent et ils décident très vite de mettre en œuvre une politique particulièrement ferme de rejet des migrants, quitte à ne pas respecter la Convention de Genève sur l’asile que la Pologne a pourtant signé. Sans oublier le caractère marécageux et donc particulièrement dangereux de l’endroit choisi pour traverser la frontière. 

Ping-pong mettant en scène des êtres humains

C’est donc à une véritable partie de ping-pong mettant en scène des êtres humains que nous convie Green Border : les gardes-frontières polonais, endoctrinés par leur hiérarchie qui leur a fait croire à une invasion de terroristes, ont reçu l’ordre de refouler sans ménagement vers la Biélorussie les migrants qui ont réussi à traverser le réseau de barbelés. En Biélorussie, on fait en sorte de les renvoyer en Pologne. Des 2 côtés de la frontière, c’est à savoir qui aura le comportement le plus barbare : cela va de la  presque anodine mise hors d’usage des portables au lancement d’une femme enceinte par dessus les barbelés, en passant par les coups violents portés sans aucune retenue, par la demande de 50 euros pour une bouteille d’eau qui sera vidée sans vergogne sous vos yeux si vous refusez le marché, etc., etc.

Dans cette abominable grisaille, heureusement, quelques rayons de soleil apparaissent : une ONG polonaise qui s’efforce de venir en aide aux migrants, handicapée toutefois par des dissensions entre celles et ceux qui souhaitent rester dans la légalité la plus stricte afin d’avoir la certitude de pouvoir continuer à exercer leur activité et celles et ceux qui, au contraire, souhaitent foncer coûte que coûte, quelles que soient les conséquences ; une psychologue d’une cinquantaine d’années qui réside dans la zone proche de la frontière avec la Biélorussie  devenue interdite aux non-résidents : elle dispose d’un véhicule; elle est prête à rentrer chez les activistes et à accueillir des migrants dans sa maison ; et même, un membre de la police des frontières, jusque là fonctionnaire zélé, qui en arrive à ne plus supporter ce qu’on exige de lui. Toutefois, le rayon de soleil le plus lumineux, c’est dans la jeunesse qu’on peut le trouver : une rencontre entre de jeunes africains et de jeunes polonais qui ne mettent que quelques secondes pour prendre conscience des affinités qui les rapprochent.

Une ambiance délétère pour la sortie de ce film

Pour réaliser Green Border, Agnieszka Holland et ses coscénariste Maciej Pisuk et Gabriela Lazarkiewicz-Sieczko ont fait un très gros travail de préparation, et chaque évènement décrit dans le film s’est vraiment déroulé dans la réalité. Vu le sujet, on ne sera pas surpris que la réalisatrice ait opté pour un format Scope et une image en Noir et Blanc. De temps en temps, la caméra regarde le ciel et il arrive qu’on voit passer un vol d’oiseaux migrateurs, magnifique symbole de liberté.  Agnieszka Holland a tenu aussi à montrer l’accueil très différent que le gouvernement polonais a offert une année plus tard aux réfugiés ukrainiens. Comme l’écriture du scénario, le casting, lui aussi, a fait l’objet d’un gros travail de recherche : par exemple, concernant la cohérence au niveau du langage, il était indispensable pour la réalisatrice que l’ensemble de la famille syrienne pratique de façon naturelle le même arabe.

Malgré la très grande qualité du film, ou peut-être plutôt, à cause de sa très grande qualité, la sortie du film dans les salles polonaises s’est déroulée dans une ambiance particulièrement délétère : ovationné lors de sa projection à la Mostra de Venise 2023, le film a en plus reçu un Prix Spécial du jury 2 semaines avant le 22 septembre, date de cette sortie en Pologne. On est alors à quelques semaines des élections qui doivent décider de l’éventuel maintien au pouvoir du PiS  et de la politique anti immigration qu’il mène et que le film stigmatise. Comparée à Hitler, Goebbels ou Poutine, Agnieszka Holland a alors fait l’objet d’une campagne de haine et de dénigrement  de la part du gouvernement et de ses soutiens, un gouvernement d’autant plus aux abois qu’il avait fait de l’immigration un de ses principaux arguments de campagne. Au cas où vous ne le sauriez pas, sachez que le PiS a finalement perdu les élections législatives le 15 octobre 2023 et que le film a enregistré plus de 800 000 entrées en Pologne !

Conclusion

De la poignée de films sortis récemment et ayant comme thème l’arrivée et l’accueil des migrants en Europe, Green Border est peut-être le plus fort et le plus passionnant. Une fois de plus, l’utilisation du Noir et Blanc s’avère être un choix judicieux, à la fois symboliquement et d’un point de vue esthétique. Certes, l’impression générale laissée par le film n’a rien de particulièrement optimiste en ce qui concerne la nature humaine, mais de très beaux rayons de soleil se dégagent de la grisaille, en particulier dans le comportement de la jeunesse.

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