Critique Express : Nuit noire en Anatolie

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Nuit noire en Anatolie

Turquie : 2022
Titre original : Karanlık Gece
Réalisation : Özcan Alper
Scénario : Özcan Alper, Murat Uyurkulak
Interprètes : Berkay Ateş, Taner Birsel, Sibel Kekilli
Distribution : Outplay Films
Durée : 1h55
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 14 février 2024

4/5

Synopsis : Ishak vit seul dans la province d’Anatolie et gagne sa vie en jouant du Bağlama dans une boîte de nuit. Un jour, il doit se rendre au chevet de sa mère dans son village natal qu’il a dû quitter subitement 7 ans auparavant. De retour dans son village Ishak est alors confronté à l’hostilité de tous ainsi qu’aux tourments de son propre passé.

Pour quelle raison Ishak a-t-il quitté son village il y a 7 ans ? En tout cas, depuis, ce joueur de Bağlama parcourt l’Anatolie à moto pour gagner sa vie, jouant pour des mariages ou dans des boites de nuit. Une nuit, alors qu’il accompagne une chanteuse dans une boite de nuit, un appel téléphonique de l’oncle Nazmi  lui apprend que sa mère est très malade, que, cette fois ci, c’est très grave et qu’elle souhaite le voir une dernière fois. Suite à cet appel, Ishak va arriver à temps. Arriver à temps pour entendre sa mère regretter de ne pas avoir contredit son mari qui, avant le départ d’Ishak, n’avait pas voulu qu’il épouse Sultan « l’orpheline » qui, pour lui, n’était pas convenable, pour l’entendre dire, aussi, qu’elle ne voulait plus entendre parler d’une certaine nuit. Ne serait-ce pas la nuit dont on a vu un court épisode au début du film ? Ne serait ce pas ce qui s’est passé lors de cette nuit qui a amené Ishak à fuir son village ?

Forcément, un événement très grave : la disparition d’un homme, Ali, un garde forestier arrivé récemment  de la ville, un jeune homme loin de partager les codes virilistes des hommes du village et, à plusieurs titres, considéré comme très bizarre, voire suspect, par ces derniers : pensez donc, avoir choisi une musique africaine comme sonnerie pour son téléphone ! Pensez donc, passer ses journées à parcourir sans relâche le domaine forestier qu’il doit surveiller, demander à Osman, son chef, d’aller vivre dans une cabane isolée dans la montagne pour être en permanence sur son lieu de travail, n’en fait-il pas trop, ne serait-il pas un terroriste infiltré ? Pensez donc, il se permet en plus d’arrêter des hommes importants du village sous prétexte qu’ils ont posé des pièges, pratique interdite par une loi sur la protection de l’habitat sauvage. Seul parmi les hommes du village, Ishak était devenu son ami. Une amitié entre deux hommes, deux hommes qui vont se baigner ensemble, une amitié forcément suspecte aux yeux de beaucoup.

Pour nous raconter le présent et ce passé de toute évidence très lourd, Özcan Alper et son coscénariste Murat Uyurkulak ont fait un choix risqué mais dont le résultat est parfaitement réussi : de fréquents allers et retour entre le présent, Ishak, les cheveux longs, et ce passé 7 ans auparavant,  Ishak, les cheveux plus courts. Dans le présent qui voit Ishak, persuadé que le corps d’Ali a été jeté dans un gouffre, se lancer dans la recherche de ce corps en visitant un par un les nombreux gouffres que compte la montagne, interviennent des flashs du passé, des scènes qu’Ishak a vécues, d’autres qu’il n’a pas vécues. Ishak prend vite conscience que les seules personnes qui, à part lui, sont intéressées par le sort d’Ali, ne sont pas des habitants du village : ce sont le père d’Ali, un ancien professeur que la disparition de son fils a mis dans un état proche de la folie, et Sirma, la sœur d’Ali, qui vit en Allemagne où elle enseigne à l’université.

Par contre, la réception faite à Ishak par ses anciens proches lors de son retour n’est pas des plus cordiale. C’est ainsi que personne ne lui répond lorsqu’il pose des questions sur la disparition d’Ali, que ce soit à ses anciens amis d’enfance ou à Sultan, cette femme dont, 7 ans auparavant, tous les jeunes hommes du village étaient manifestement amoureux, Ishak compris. A l’époque, Sultan habitait en ville et elle ambitionnait de faire des études pour devenir institutrice. Venue au village pour passer le week-end chez son grand père, elle avait rencontré Ali qui lui avait proposé de l’aider dans sa matière la plus faible, les mathématiques. Et si un homme que la rumeur considérait dans un premier temps comme étant gay était en train de « s’approprier » la plus belle fille du village ?

Dans ce film tourné en Scope et qui, par maints côtés, s’apparente à un western, les mouvements de caméra sont très discrets, comme est très discrète la musique d’accompagnement. Le réalisateur a l’intelligence de ne rien surligner, au point de nous laisser dans le doute quant à l’implication d’Ishak dans ce qui s’est passé lors de cette fameuse nuit entraperçue au début du film et retrouvée plus tard. On se sent pris dans l’atmosphère souvent poisseuse de ces montagnes d’Anatolie, une région reculée dont Özcan Alper décrit sans fausse pudeur la rudesse des relations, avec un racisme assumé qui fait rejeter tout ce qui vient d’ailleurs, avec une phallocratie sans complexe qui arrive à contraindre une jeune femme à épouser un homme pour lequel elle n’a aucune estime et encore moins d’amour.

Face à cette peinture sans concession, on en arrive à s’étonner que Nuit noire en Anatolie ait reçu un apport financier de la part du Ministère de la culture et du tourisme de Turquie. Mais, après tout, tant mieux ! Voilà un film qui, en tout cas, permet à Özcan Alper, son réalisateur, de prendre place parmi les grands réalisateurs turcs du 21ème siècle, aux côtés de  Nuri Bilge Ceylan et de Semih Kaplanoğlu. Quant aux interprètes, s’ils sont tous excellents, on remarque particulièrement Berkay Ateş, l’interprète d’Ishak, la très sensible Pinar Deniz qui joue Sultan, Sibel Kekilli, l’interprète de Sirma que les spectateurs de Games of throne reconnaîtront à coup sûr et Cem Yiğit Üzümoglu, qui joue Ali.

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