Cannes 70 : All the love you Cannes, Troma sur la croisette

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70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Écran Noir, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années…

Aujourd’hui Jour J – 66

Les documentaires ayant pour sujet le Festival de Cannes ne sont pas légion. Quelques-uns ont été tournés pour la télévision, mais ils se concentrent généralement sur le glamour et les stars d’Hollywood en passage éclair sur la Côte d’Azur. Présentes sur la Croisette tous les ans depuis 1971, les équipes de Troma Entertainment, menées par le charismatique Lloyd Kaufman, ont fêté en 2001 leur trentième séjour à Cannes en tournant un film. Sobrement intitulé All the love you Cannes !, ce film dévoile une facette moins glamour et finalement peu connue du Festival : celle d’un business acharné, où les boites de production indépendantes se battent littéralement pour vendre leurs films et rembourser le moindre centime engagé…

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Troma Entertainment, il s’agit d’une société de production américaine, créée au début des années 1970 par Lloyd Kaufman. Elle est spécialisée dans les films d’exploitation de série Z tendance horreur trash, souvent mâtinés de comédie, et tirant, surtout depuis les années 90, vers le nanar volontaire. Produits avec des budgets dérisoires, les films Troma sont appréciés d’une large communauté de fans dans le monde entier ; la connivence avec le public est totale, l’humour vole bien souvent au ras des pâquerettes, mais le tout est mis en boite avec une telle bonne humeur et un tel esprit frondeur que l’on ne peut que rendre les armes et s’avérer conquis. Les thèmes récurrents des productions Troma sont le sexe, le gore et la violence, dans un maelstrom de délire politiquement incorrect au-dessus duquel flotte, depuis des années, l’ombre de la menace atomique. La plus populaire des productions Troma, qui allait donner le « La » au reste de leurs productions durant les trente années suivantes, est Toxic, également connu sous son titre original The Toxic Avenger (Michael Herz et Lloyd Kaufman, 1984). Le personnage principal de Toxic, un gringalet devenu un super-héros mutant, difforme et monstrueux, sous l’effet de l’exposition à un baril de déchets toxiques, est d’ailleurs devenu la « mascotte » de Troma à travers le monde.

Tourné lors de l’édition 2001 du Festival de Cannes, le film All the love you Cannes ! (écrit et réalisé par Gabriel Friedman, Lloyd Kaufman et Sean McGrath) était, à l’origine, un projet de documentaire sur la façon dont les équipes de Troma Entertainment assurent la promotion, la vente et l’achat de longs-métrages sur le Marché du Film, salon professionnel qui se tient en parallèle du Festival de Cannes. L’ambition première du métrage était donc de signer une espèce de « guide » vidéo à destination des apprentis-cinéastes, afin de prouver au public que l’on peut tout à fait vivre le Festival en low-cost, et qu’un réalisateur en herbe peut réussir à se frayer un chemin parmi les pros en se ramenant sur la Croisette avec sa bite, son couteau, et sa bobine sous le bras.

Durant sa première moitié, All the love you Cannes s’avère un document complet et plutôt informatif, réussissant le tour de force de demeurer relativement « sérieux » dans sa façon d’aborder le travail, bien réel, accompli sur place par les équipes de Troma (même si les blagues potaches ne sont jamais loin avec ces grands enfants turbulents). Les équipes de bénévoles s’expriment avec franchise, notamment les « Tromettes », qui évoquent leurs difficultés à parader en petite tenue dans les rues de Cannes, bondées de badauds pendant le Festival : il faut notamment remettre les passants à leur place, subir les mains ou doigts des libidineux de passage… S’exprimant devant la caméra de Kaufman, l’une d’entre elles, Jen Amato, explique se voir tel un « morceau de viande » dans le regard des autres – un quotidien qui cache tout de même un certain malaise derrière l’esprit festif. Les joyeux drilles de Troma sont de toute façon assez mal vus des festivaliers en général – dans leurs bureaux installés au Carlton, la proximité immédiate des bureaux des exécutifs de Warner (et de leur petit chien) leur vaudra par exemple quelques plaintes et autres désagréments.

A mi-métrage, All the love you Cannes prend subitement une tournure assez différente : vampirisée par la personnalité turbulente de Doug Sakmann, la deuxième partie du film se concentre sur les différents déboires qu’il subit (et provoque, souvent) durant son séjour mouvementé à Cannes. Homme à tout faire de Troma depuis 2000, Sakmann a pêle-mêle occupé les postes d’acteur, producteur, cascadeur, preneur de son, monteur, directeur artistique, directeur marketing, designer de costumes, décorateur, maquilleur, assistant réalisateur ou réalisateur de seconde équipe, réalisateur, scénariste, directeur photo, directeur de production ou encore responsable des effets spéciaux.

Alors âgé de 20 ans, Doug Sakmann apparaît dans All the love you Cannes comme une personnalité absolument ingérable, un ado attardé provocateur et hyperactif ayant une fâcheuse tendance à ne jamais savoir quand s’arrêter. En résulte une série de séquences absolument hilarantes, le voyant « asticoter » de jeunes cannois, la police et différents services d’ordre présents sur place – il se verra même interdit d’accès au Carlton ; le point d’orgue de ses pitreries, qui se situe vers la fin du métrage, consiste en une bagarre avec un employé de sa propre boite, Scott McKinlay, le designer marketing des bureaux de Troma à Los Angeles. Malgré les harangues et provocations de Sakmann, McKinlay rentrera à son hôtel, poursuivi par le jeune homme qui le traite de « pussy » (femmelette) avec un mégaphone dans les rues de Cannes.

Malgré son comportement ouvertement borderline, les équipes de Troma Entertainment prendront fait et cause pour Sakmann, mettant un terme définitif à leur collaboration avec McKinlay. Ce dernier, un peu amer, déclarera à la caméra de Friedman, Kaufman et McGrath qu’il n’avait pas été étonné de ce revirement de situation. En effet, si ingérable soit-il, Doug Sakmann représente parfaitement à lui-seul l’esprit frondeur et la « Fuck you atttitude » des équipes de Troma, ainsi que leur humour extrême, aussi bête que méchant : le jeune homme ira, par vengeance, jusqu’à pisser dans la sacoche de McKinlay avant son départ.

A la fin du film, un épilogue tourné en 2002 nous informe que le Carlton a refusé aux équipes de Troma Entertainment d’obtenir un bureau dans leurs murs l’année suivante.

Au final, s’il n’est pas le film le plus représentatif de la boite créée par Lloyd Kaufman, All the love you Cannes n’en demeure pas moins un excellent documentaire, intègre et attachant, sur l’univers de cette bande de trublions du cinéma US, mais également sur le travail, bien réel (tout n’est pas que strass et fêtes alcoolisées sur des yachts remplis de people !), que peuvent effectuer les professionnels sur place, lors du Marché du Film. Lloyd Kaufman le déclare d’ailleurs lui-même : le Festival de Cannes était le seul festival de cinéma au cours duquel il n’avait jamais, jusqu’en 2001, vu un seul film. Dans le film, on le voit donc assister, pour la première fois en presque trente ans, à la projection d’un film cannois. Il sortira de la projection au bout d’une demi-heure, considérant Trouble every day (Claire Denis) comme un sombre navet : « It was unbelievably boring, you can’t imagine how boring this movie was. This movie sucks… ».

Malheureusement encore inédit en France à ce jour, All the love you Cannes est toujours disponible à la vente en DVD sur le site tromashop.com, sans sous-titres français malheureusement, dans une édition techniquement faiblarde mais blindée de suppléments sympathiques et hilarants (dont un sujet documentaire sur la présence de Troma à Cannes en 1993).

En difficulté financière depuis quelques années, les équipes de Troma Entertainment bandent encore, et sont toujours régulièrement présentes sur la Croisette, année après année. Pour plus d’informations, pour découvrir leurs films, et, éventuellement, les aider financièrement (que faire de mieux de votre salaire de toute façon ?), direction troma.com, Troma NOW ou leur page Facebook.

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