
Titre original : Naza
Réalisateur et scénariste : Yuval Abraham et Rachel Szor
Genre : Documentaire
Durée : 1h17
Pays : Royaume-Uni (2026)
Distributeur : MK2 Films
Date de sortie : 12 octobre 2026
Avant, pendant et après la guerre sur le terrain, celle des médias fait rage. De nos jours, il ne s’agit plus seulement d’envahir un pays, il faut en même temps soigner la campagne de communication qui accompagne cet acte d’agression militaire. Autrefois, on appelait cette forme de manipulation cynique de l’information la propagande. Aujourd’hui, sa définition a été rendue très floue dans la jungle de l’intox et autres théories du complot qui brouillent irrémédiablement les perceptions. Dans le cas de la guerre que l’armée israélienne mène dans la bande de Gaza suite à l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, il a jusqu’à présent été difficile de prendre toute l’ampleur de cette campagne de vengeance démultipliée. Pas tant en termes d’indignation internationale face au massacre de civils palestiniens par dizaines de milliers, mais pour mieux comprendre le fonctionnement du rouleau compresseur de l’état juif prêt à écraser tout sur son passage.
Deux ans après No Other Land que nous avions déjà découvert dans le cadre du Festival de La Roche-sur-Yon, deux de ses coréalisateurs Yuval Abraham et Rachel Szor reviennent à la charge par voie de documentaire poignant dans ce conflit qui s’est enlisé depuis très longtemps. Toutefois, Naza fait volontairement l’impasse sur la charge émotionnelle insoutenable de leur film précédent pour mieux se focaliser sur une opposition plus sournoise mais peut-être encore plus révoltante. En parallèle des horreurs techniques que les soldats des renseignements israéliens racontent à Abraham, plongés dans le noir et à la voix modifiée, la caméra s’évade du côté de la topographie urbaine de Tel-Aviv plongée dans une quiétude nocturne des plus ordinaires. De cette opposition frontale – qui n’en est d’ailleurs pas vraiment une, puisque selon le raisonnement du gouvernement israélien ses citoyens ont tout loisir de dormir tranquillement grâce à ses tueries de masse à quelques dizaines de kilomètres de là – naît le véritable impact du documentaire.
Un impact plus sourd et indirect que ne l’a été le calvaire au quotidien de la population malmenée par les colons en Cisjordanie dans No Other Land. Mais probablement une façon de voir les choses à la portée infiniment plus universelle que ne l’aurait été l’inclusion brute d’images concrètes de la destruction de quartiers entiers évoqués par les intervenants. De celles-là, il y en a quelques unes, très peu en fait, à la fin de Naza. Juste assez pour mettre des visages et des sons sur le désespoir viscéral d’une population, impuissante face à la violence aveugle qui se déchaîne contre elle ; pas non plus trop, afin d’éviter que le propos principal du documentaire, d’une froideur méthodique, s’éloigne de son constat d’une perte d’humanité irrattrapable chez les soldats israéliens en particulier, et du côté du mode opératoire de notre système de civilisation en général.

Synopsis : 24 soldats et officiers des renseignements militaires israéliens apportent leur témoignage anonyme sur la campagne contre le Hamas dans la bande de Gaza. Ils expliquent en détail le déroulement des différents types d’opérations, y compris le nombre de civils que l’armée est prête à tuer lors d’une attaque aérienne pour éliminer un responsable de l’organisation terroriste. En effet, la surveillance rapprochée des Palestiniens remonte aux années 1970 et l’installation des lignes téléphoniques dans les territoires occupés. Cet espionnage se conjugue de nos jours avec l’aide de l’intelligence artificielle, capable – avec une marge d’erreur considérable – de débusquer des terroristes présumés à partir de leurs schémas de déplacement.

Les règles d’engagement
Recevoir Naza en tant que pamphlet cinématographique à charge contre les agissements de l’armée israélienne à Gaza est une option légitime, afin de tenter de sonder le nihilisme extrême avec lequel cette guerre au rapport de forces très inégal est menée. Yuval Abraham a beau faire appel à intervalles réguliers à l’humanité supposée de ses interlocuteurs, il obtient au mieux des réponses laconiques de la part de ceux et de celles que l’on a du mal à qualifier de lanceurs d’alerte à part entière. On suppose qu’un début timide de mauvaise conscience les a poussés à livrer leurs témoignages à la caméra. Cependant, il en sort rarement le genre de confession à bâtons rompus, susceptible de les pousser dans un désarroi existentiel les empêchant de se regarder sereinement dans la glace le matin. Ce qui ne signifie point que ce qu’ils racontent n’est pas d’une valeur inestimable.
La somme de ses bribes d’interventions, privées de visage et également de leur voix d’origine, fait preuve à la fois d’une grande cohérence et d’une horreur indicible. Elle est le fruit d’un art de la guerre complètement désincarné, assimilé à un jeu vidéo où les bourreaux s’efforcent à améliorer leur score sur le dos ensanglanté d’hommes, de femmes et d’enfants dont ils ne voient qu’une image virtuelle sur leur écran. Ce n’est pas un hasard que le film Opération Eye in the Sky de Gavin Hood fasse partie de leur cursus d’apprentissage, puisqu’il s’inscrit dans une démarche de lavage de cerveaux dont dépend l’efficacité de toute opération militaire.
Dès lors, le plus désolant dans cette affaire est que ses acteurs sont parfaitement conscients de leur rôle et de leur marge de manœuvre réduite. Or, leur courage civique ne les porte pas au-delà d’une dénonciation à visage couvert, au lieu de saboter le mécanisme de la mort en bloquant le petit rouage sur lequel il disposent d’un certain pouvoir.

Pendant ce temps à Tel-Aviv
L’autre référence filmique directe dans Naza est le monument de la mémoire Shoah de Claude Lanzmann. Pas nécessairement pour s’enorgueillir d’une quelconque équivalence avec ce documentaire fleuve sur les témoignages de survivants de l’extermination de millions de juifs par les Allemands au cours de la Seconde Guerre mondiale. Mais plutôt pour se rappeler que, très ponctuellement, le peuple israélien est encore capable de se remémorer les horreurs que ses ancêtres ont subies. En l’occurrence, c’est une publicité lumineuse qui annonce une rétrospective Lanzmann à la Cinémathèque de Tel-Aviv. Cette culture du souvenir précieuse est de même à l’œuvre lors de la minute de silence observée collectivement en mémoire des victimes du génocide des années 1930 et ‘40. Sinon, la structure narrative du documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor accorde une place conséquente à la vie nocturne de la métropole israélienne.
Plus qu’un simple contrepoint permettant de faire retomber la tension et l’effroi, nous interprétons ce motif récurrent des immeubles plongés dans le noir, quoiqu’aux fenêtres partiellement illuminées, comme une mise en abîme des plus astucieuses. À première vie, il s’agirait d’accentuer le contraste entre le récit horrifique des soldats et la banalité de la vie quotidienne qui continue comme si de rien n’était quelques mètres plus bas. Mais au fond, ces nombreux plans du bord de mer de Tel-Aviv, de ses bouchons à l’heure de pointe et de ses grattes-ciel dignes d’une mégapole chinoise revêtent une fonction encore plus grave.
Ils sont l’expression filmique en apparence anodine du dilemme qui, en théorie, devrait empêcher une population en paix de dormir tranquillement sur ses deux oreilles. À savoir que cet état de calme et d’une certaine prospérité – les chantiers vont bon train à Tel-Aviv – se fait toujours au profit d’un théâtre de guerre plus ou moins proche et dans lequel nous sommes, toutes et tous, plus ou moins indirectement impliqués.

Conclusion
Parmi une sélection de films au Festival de La Roche-sur-Yon comme toujours d’une qualité irréprochable, ce documentaire-ci a suscité le plus grand malaise parmi le public, toujours aussi nombreux. En effet, Naza opère comme un désagréable coup de massue, qu’il est tout de même salutaire de subir en pleine connaissance de cause. En à peine plus d’une heure, les coréalisateurs Yuval Abraham et Rachel Szor y font la synthèse sèchement douloureuse de l’anéantissement abject de la bande de Gaza par le gouvernement israélien et ses acolytes. Leur constat consternant se laisse pourtant encore extrapoler aisément, en l’associant à l’horreur de la guerre où qu’elle soit combattue, notamment en Ukraine depuis encore plus longtemps. Le déséquilibre des forces n’y est certes pas aussi choquant. Mais les dispositifs modernes pour se livrer la guerre n’y sont pas pour autant moins cruels.















