Accueil Nécrologie Décès du réalisateur Frederick Wiseman

Décès du réalisateur Frederick Wiseman

0
155
Titicut Follies © 1967 Bridgewater Film Co. / Zipporah Films / Météore Films Tous droits réservés

Le réalisateur américain Frederick Wiseman est décédé le 16 février à Cambridge dans l’état du Massachusetts. Il était âgé de 96 ans. L’un des plus grands créateurs de documentaires de l’Histoire du cinéma, Wiseman s’était pourtant conformé pendant un demi-siècle à un concept très simple. Entre Titicut Follies en 1967 et Menus-plaisirs Les Troisgros en 2023, il avait chaque année observé de près un microcosme social ou professionnel, le plus souvent aux États-Unis.

Cette façon de faire sans a priori, ni préparation à proprement parler, où le long-métrage parfois très long prenait sa forme et tout son sens au stade du montage a conduit à un portrait immense et hors pair de la société américaine. Mais Wiseman avait également ses attaches en France, où il avait tourné plusieurs documentaires sur des institutions culturelles telles que la Comédie Française, l’Opéra de Paris, le célèbre cabaret Crazy Horse et donc le restaurant étoilé de la famille Troisgros.

Manœuvre © 1979 Zipporah Films / Météore Films Tous droits réservés

Pourtant, le chemin pour devenir une institution dans le cercle plutôt confidentiel des réalisateurs de documentaires américains a commencé sous de mauvaises auspices pour Frederick Wiseman. En effet, son premier film tourné en 1967, Titicut Follies sur une prison psychiatrique à Bridgewater dans le Massachusetts, a été interdit de sortie sur le territoire américain pendant vingt ans. Un signe indéniable que le regard faussement objectif de Wiseman avait d’emblée de quoi déranger. Car même si ses documentaires suivants n’avaient guère un impact explosif comparable, il aimait bien diriger l’œil de sa caméra vers le quotidien des laissés-pour-compte du rêve américain.

Ainsi, à raison d’un film par an – un rythme soutenu qu’il pouvait se permettre grâce au faible coût de ses productions et aux subventions de la chaîne de télévision publique PBS –, Frederick Wiseman s’est introduit discrètement dans un lycée de Philadelphie (High School), auprès des forces de l’ordre de Kansas City (Law and Order), à l’hôpital Metropolitan de New York (Hospital), sur la base militaire de Fort Knox au temps de la guerre du Vietnam (Basic Training), dans un monastère bénédictin dans le Michigan (Essene), au tribunal pour mineurs à Memphis (Juvenile Court), dans un laboratoire de l’université d’Atlanta (Primate), au bureau d’aide sociale à New York (Welfare) et dans une usine d’abattage de bovinés dans le Colorado (Meat).

La Dernière lettre © 2002 Laurencine Lot / Zipporah Films / Idéale Audience / Ad Vitam Distribution / Météore Films Tous droits réservés

A partir de Canal Zone en 1977 sur le Canal de Panama, le réalisateur s’était aussi intéressé au rôle des intérêts américains à l’étranger. Comme dans son documentaire suivant Sinaï Field Mission sur la mission de surveillance sur le plateau du Golan. De même pour Manœuvre sur des exercices de l’OTAN en Allemagne de l’Ouest. Puis, ce fut le retour en Amérique et plus spécifiquement à New York à travers l’incursion dans le monde de la mode avec Model. Au début des années ‘80, l’esthétique des films de Frederick Wiseman s’était ouverte à la couleur avec The Store sur le grand magasin Neiman-Marcus à Dallas.

Par la suite, le réalisateur allait consacrer plusieurs films à la prise en charge du handicap aux États-Unis (Multi-handicapped, Deaf, Blind), tout en restant fidèle aux microcosmes aussi divers et variés qu’une base de missiles nucléaires en Californie (Missile), la station de soins palliatifs d’un hôpital à Boston (Near Death), le parc emblématique au cœur de New York (Central Park), une station de ski huppée (Aspen) et le zoo de Miami (Zoo).

Après un retour sur les bancs de l’école en 1994, cette fois-ci à New York (High School II), Wiseman allait encore élargir le champ de ses études d’observation cinématographique. Dès lors, la culture était plus souvent au centre de ses préoccupations, notamment avec Ballet (la tournée de l’American Ballet Theatre), La Comédie Française (sur cette dernière, y a-t-il besoin de le préciser ?), ainsi qu’ultérieurement La Danse Le Ballet de l’Opéra de Paris en 2009, Crazy Horse en 2011 et National Gallery en 2014.

National Gallery © 2014 Gallery Film / Idéale Audience / Dulac Distribution Tous droits réservés

En parallèle, le réalisateur était toutefois resté attaché aux points névralgiques de la vie sociale, comme le logement social à Chicago (Public Housing), les ouvriers de la pêche (Belfast Maine), la violence conjugale (Domestic Violence et Domestic Violence 2), le parlement régional de l’Idaho (State Legislature), un gymnase de boxe à Austin (Boxing Gym), l’université de Californie (At Berkeley), un quartier dans le Queens (In Jackson Heights), la bibliothèque de New York (Ex Libris The New York Public Library), une petite ville agricole du Midwest (Monrovia Indiana), la mairie de Boston (City Hall) et pour finir en beauté les tables exquises de la famille de gastronomes Troisgros (Menus-plaisirs Les Troisgros).

Un maître incontesté, voire suprême du documentaire, Frederick Wiseman s’était néanmoins essayé deux fois à la fiction. Une fiction au fond aussi dépouillée que ses longs-métrages documentaires, puisque et La Dernière lettre avec Catherine Sami en 2002, et Un couple avec Nathalie Boutefeu vingt ans plus tard sont essentiellement des monologues de femmes filmés très sobrement.

Enfin, à l’approche de ses 90 ans, Frederick Wiseman avait opéré un changement ou plutôt une alternance de casquettes des plus surprenants. Dans cinq films français, entre 2018 et 2025, il avait tenu des rôles plus ou moins anecdotiques chez ses consœurs Valeria Bruni Tedeschi (Les Estivants), Rebecca Zlotowski (Les Enfants des autres et Vie privée), Lucie Borleteau (A mon seul désir) et Laura Piani (Jane Austen a gâché ma vie).

Monrovia Indiana © 2018 Civic Film / Zipporah Films / Météore Films Tous droits réservés

A l’image du genre de film pour lequel il allait finir par être mondialement connu, Frederick Wiseman avait dû attendre longtemps avant une reconnaissance officielle. Ce n’est qu’en 2016 qu’il avait reçu un Oscar d’honneur, deux ans après son Lion d’or honorifique au Festival de Venise. En France, il a été nommé à trois reprises au César du Meilleur Documentaire entre 2010 et 2015 pour La Danse Le Ballet de l’Opéra de Paris, Crazy Horse et National Gallery. Aux débuts de son illustre carrière, il avait gagné trois fois l’Emmy pour Law and Order et Hospital. Et à la tout fin, les critiques de New York avaient élu Menus-plaisirs Les Troisgros le Meilleur Documentaire pour l’année 2023.

Alors que la découverte de l’œuvre magnifique de Frederick Wiseman en France s’était de même fait attendre, il existe à présent un distributeur – Météore Films – qui dispose des droits de près de quarante de ses films, en prime en copies restaurées. Comment se fait-il alors qu’à notre connaissance, à ce jour, aucune salle de cinéma n’a prévu un hommage d’envergure en son honneur ? La durée considérable de la plupart de ses films peut certes constituer un frein à la fois logistique et commercial. En attendant que des exploitants tout désignés pour s’atteler à cette tâche fort honorable se manifestent – le Reflet Médicis à Paris pour commencer … –, il faudra se contenter d’une révérence ponctuelle en ligne avec l’inclusion de Welfare dans l’abonnement de LaCinetek jusqu’au 18 mars.

Menus-plaisirs Les Troisgros © 2023 Zipporah Films / Météore Films Tous droits réservés

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici