La trilogie Histoires de fantômes chinois (A Chinese Ghost Story) occupe une place singulière dans le cinéma hongkongais des années 80-90, comme un pont suspendu entre tradition littéraire, folie pop et romantisme surnaturel. À une époque où Hong Kong vivait une effervescence culturelle proche d’un carnaval permanent – entre angoisses liées à la rétrocession et explosion créative de la scène musicale et cinématographique – Histoires de fantômes chinois s’est imposé comme un phénomène, un mélange de wuxia, de comédie, de romance et d’horreur qui ne ressemble à rien d’autre. La trilogie, portée par Leslie Cheung, Joey Wong et une équipe de cascadeurs et techniciens au sommet de leur forme, incarne cette liberté totale, cette envie de tout mélanger, de tout réinventer, comme si le cinéma lui-même devenait un esprit farceur prêt à traverser les murs.
Histoires de fantômes chinois – La Trilogie
Hong Kong : 1987-1991
Titre original : Sien lui yau wan
Réalisation : Ching Siu-tung
Scénario : Yun Kai-chi
Acteurs : Leslie Cheung, Joey Wong, Tony Leung Chiu-wai
Éditeur : HK Vidéo
Durée : 5h10
Genre : Fantastique, Action, Aventures
Date de sortie cinéma : 28 décembre 1988
Date de sortie DVD/BR/4K : 14 février 2026
Histoires de fantômes chinois (1987) : Égaré dans la forêt, Ning, un jeune collecteur des impôts, se réfugie dans un temple désaffecté. Il y rencontre un maître d’armes qui le met en garde contre la présence de créatures surnaturelles. Au milieu de la nuit, une musique enchanteresse attire Ning vers le fleuve, où l’attend Hsia-tsing, une femme d’une beauté irréelle. Bientôt, Ning découvre que la belle est un fantôme qu’un démon surpuissant force à séduire les hommes de passage pour les lui livrer en pâture… Histoires de fantômes chinois 2 (1990) : Des années ont passé depuis que le collecteur d’impôts Ning et la belle Hsiao-tsing ont été séparés. A la suite d’un quiproquo, Ning est confondu avec un criminel par des chasseurs de prime. Après s’être évadé, il fait la connaissance d’un groupe d’activistes qui se font passer pour des fantômes. Toujours obsédé par son amour perdu, Ning décide de rester auprès d’eux quand il découvre que leur leader est le sosie parfait de Hsiao-tsing… Histoires de fantômes chinois 3 (1991) : Le jeune moine Fong et son maître transportent un bouddha d’or vers le Temple impérial. Poursuivis par des brigands qui en veulent à leur chargement précieux, les deux moines se réfugient dans un Temple abandonné. A leurs trousses, les bandits sont attirés dans une luxueuse villa par deux sœurs fantôme, Lotus et Papillon, qui les assassinent sans pitié. Au service d’un terrible démon, Lotus est ensuite chargée de charmer Fong, mais tombe éperdument amoureuse de lui…
Les films
[5/5]
En 1987, le premier Histoires de fantômes chinois a surgi comme un sortilège lancé au visage d’un cinéma mondial qui ne s’y attendait pas. Hong Kong vivait alors une période de bouillonnement artistique où les genres se mélangeaient avec une audace presque insolente. Le film, réalisé par Ching Siu-tung et produit par Tsui Hark, s’inscrit dans cette dynamique : un conte fantastique inspiré de la littérature classique chinoise, mais réinventé avec une énergie électrique, presque punk. Histoires de fantômes chinois devient ainsi un objet hybride, oscillant entre poésie et chaos, entre tradition et modernité, comme si un moine taoïste avait branché son talisman sur une prise 220 volts.
Dans Histoires de fantômes chinois, la romance entre Ning (Leslie Cheung) et la fantôme Nie Xiaoqian (Joey Wong) incarne une forme de désir impossible, un amour suspendu entre deux mondes. La mise en scène, nerveuse et élégante, traduit cette tension : les mouvements de caméra glissent comme des esprits curieux, les éclairages bleutés enveloppent les personnages d’une aura presque liquide, et les effets spéciaux – mélange de câbles, de fumées, de maquillages et d’animations artisanales – donnent au film une texture unique. Le tout est par ailleurs saupoudré d’un certain humour, qui n’empêche en rien la profondeur émotionnelle du récit. Car la thématique centrale du film – l’amour plus fort que la mort – s’exprime à travers une mise en scène qui joue constamment avec les limites du réel. Les combats chorégraphiés semblent parfois défier la gravité comme un poème qui aurait décidé de faire du kung-fu. Les décors, entre temples en ruine et forêts hantées, deviennent des espaces mentaux où les émotions se matérialisent. Le film rejoint ainsi, par certains aspects, un film comme Zu, les guerriers de la montagne magique, dans le sens où le fantastique y sert de miroir aux passions humaines.
En filigrane, on peut également deviner dans Histoires de fantômes chinois un peu du contexte social du Hong Kong de la fin des années 80, qui oscillait entre insécurité politique et explosion culturelle. Le film reflète cette dualité : un monde où les frontières – entre vivants et morts, entre tradition et modernité – deviennent poreuses. Joey Wong, avec sa silhouette éthérée et ses costumes vaporeux, incarne une féminité à la fois classique et libérée, symbole d’une époque où les représentations du désir se transformaient. Leslie Cheung, icône pop et figure queer majeure, apporte au personnage de Ning une douceur rare, une fragilité qui contraste avec les héros virils du cinéma d’action de l’époque.
Histoires de fantômes chinois 2 arrive en 1990 avec l’assurance d’une suite qui ne cherche pas à reproduire le premier film, mais à en étendre l’univers. Le contexte hongkongais a évolué : la rétrocession approche, les tensions politiques s’intensifient, et le cinéma reflète cette inquiétude diffuse. Le film adopte un ton plus épique, plus politique, tout en conservant l’humour et la poésie qui faisaient la force du premier opus. Le film devient ainsi une fresque où les fantômes côtoient les rebelles, où les illusions se mêlent aux complots, comme si le monde des vivants devenait aussi instable que celui des esprits.
Dans Histoires de fantômes chinois 2, Leslie Cheung retrouve son rôle avec une aisance remarquable, tandis que Joey Wong incarne une nouvelle variation de la femme-fantôme, plus guerrière, plus affirmée. La mise en scène de Ching Siu-tung se fait plus ample : les décors s’ouvrent, les combats gagnent en complexité, et les effets spéciaux, toujours artisanaux, atteignent une forme de grâce chaotique. Le film explore la fragilité des frontières politiques et spirituelles, rappelant que les illusions peuvent être aussi dangereuses que les armes. Pour autant, Histoires de fantômes chinois 2 se distingue également par son humour, plus marqué, presque burlesque, mais jamais gratuit. Les personnages secondaires, notamment les moines taoïstes, apportent une énergie comique qui contraste avec les enjeux dramatiques. Le film rejoint ainsi la tradition hongkongaise du mélange des genres, où le rire et la peur cohabitent sans jamais s’annuler. Cette hybridité reflète une époque où le cinéma cherchait à tout dire, à tout montrer, comme si chaque film pouvait être le dernier avant un basculement historique. Et tant pis si certains grincheux trouvent le film bordélique : on est ici en présence d’un joyeux bordel, fascinant de bout en bout.
Histoires de fantômes chinois 3 clôt la trilogie en 1991 avec une élégance inattendue. Conscient des reproches qui lui avaient été faits à l’occasion du deuxième opus, Ching Siu-tung revient à la structure du premier opus, comme un cercle qui se referme, mais avec une maturité nouvelle. Le contexte hongkongais devient plus sombre, plus incertain, et cette mélancolie diffuse imprègne le film. Histoires de fantômes chinois 3 reprend les motifs du temple hanté, de la femme-fantôme et du jeune homme naïf, mais les traite avec une distance poétique, comme si le cinéma lui-même regardait son propre passé avec tendresse. De fait, la thématique du cycle – des amours qui se répètent, des destins qui se croisent – traverse Histoires de fantômes chinois 3 comme un fil rouge. Le film évoque la mémoire, la transmission, la manière dont les histoires se réécrivent sans jamais disparaître.
Histoires de fantômes chinois 3 conclut donc la trilogie avec une douceur mélancolique, rappelant que les fantômes ne sont pas seulement des esprits errants, mais aussi des souvenirs, des désirs, des fragments de vie qui refusent de s’éteindre. Joey Wong y retrouve son rôle mythique avec une grâce presque surnaturelle, tandis que Tony Leung Chiu-Wai apporte une sensibilité différente, plus introspective. La mise en scène, toujours signée Ching Siu-tung, se fait plus contemplative : les mouvements de caméra sont plus fluides, les couleurs plus douces, les combats plus chorégraphiés que jamais. Le film semble flotter dans un entre-deux, comme un rêve éveillé où les émotions prennent la forme de brumes colorées.
Le coffret Blu-ray 4K Ultra HD + Blu-ray + Goodies
[5/5]
Le coffret Histoires de fantômes chinois édité par HK Vidéo se présente comme un véritable objet de collection, un écrin pensé pour les amoureux du cinéma hongkongais autant que pour les nouveaux venus curieux de découvrir un pan entier de la culture pop asiatique. Le Digipack limité, glissé dans un étui illustré, respire le soin et la passion. Les trois affiches réversibles, les cartes, le livret de 44 pages contenant la nouvelle originale : tout rappelle que cette trilogie occupe une place à part dans le cœur des cinéphiles. Dans l’histoire des éditions HK Vidéo, ce coffret Histoires de fantômes chinois – qui débarque quelques années après un coffret Blu-ray épuisé et s’échangeant à prix d’or (plus de 500€ !) sur le marché de l’occasion – occupe une place presque symbolique. L’éditeur, déjà connu pour son travail méticuleux sur les classiques du cinéma asiatique, franchit ici un cap (Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule !) : celui de la restauration patrimoniale ambitieuse, pensée pour durer. Le soin apporté au packaging, la richesse des suppléments, la qualité des restaurations et la cohérence éditoriale font de ce coffret un jalon important, presque un manifeste. Après l’édition 4K époustouflante d’À toute épreuve – et en attendant celle de The Killer et Une Balle dans la Tête – HK Vidéo rappelle ainsi que le cinéma hongkongais mérite le même traitement que les grandes œuvres européennes ou américaines : respect, précision, passion. Ce coffret devient alors plus qu’une simple édition : un acte de préservation culturelle, un hommage à une époque où le cinéma osait encore mélanger les genres avec une liberté totale.
Techniquement, le Blu-ray 4K Ultra HD du premier film a bénéficié d’une superbe restauration 4K, et d’un étalonnage Dolby Vision et HDR10, qui sublime les couleurs emblématiques de la saga : les bleus nocturnes, les rouges surnaturels, les brumes violettes. L’image gagne en précision, révélant les textures des costumes, les détails des décors et la finesse des maquillages. Les scènes nocturnes, autrefois un peu écrasées, retrouvent une lisibilité étonnante, presque hypnotique. Quelques plans montrent encore des limites liées aux effets spéciaux d’époque, mais cette transparence renforce paradoxalement le charme artisanal du film, comme si le numérique moderne éclairait d’une lampe torche bienveillante les câbles, les fumées et les illusions d’antan. Les transferts Blu-ray des épisodes 2 et 3 offrent également une belle tenue, avec une stabilité appréciable et un grain pellicule respecté. Les contrastes sont solides, les noirs profonds, et les couleurs conservent leur éclat sans dérive excessive. Les restaurations 2K ne rivalisent évidemment pas avec la précision du premier film en Katka, mais elles restituent parfaitement l’énergie visuelle de Ching Siu-tung : mouvements de caméra nerveux, chorégraphies aériennes, éclairages expressionnistes. L’ensemble forme une proposition cohérente, respectueuse du matériau d’origine, et suffisamment moderne pour satisfaire les amateurs de home-cinéma. On notera par ailleurs que Histoires de fantômes chinois III nous est à la fois proposé dans sa version intégrale ET dans sa version internationale.
Côté son, les mixages DTS-HD Master Audio 5.1 en VF et VO se montrent très équilibrés. La version française, souvent maltraitée dans les éditions hongkongaises, bénéficie ici d’un soin particulier : dialogues clairs, spatialisation honnête, musiques bien intégrées. La version originale, plus ample et plus précise dans les ambiances, offre une immersion légèrement supérieure, mais les deux pistes se tiennent sur un pied d’égalité. Les effets surnaturels, les coups de vent, les attaques démoniaques circulent avec fluidité dans l’espace sonore, renforçant l’atmosphère fantastique de la trilogie. Les basses, discrètes mais présentes, soutiennent les scènes d’action sans jamais écraser les voix. Les musiques de James Wong, essentielles à l’identité de la franchise A Chinese Ghost Story, profitent d’une restitution ample, enveloppante, presque charnelle. Le mixage 5.1, sans chercher à moderniser artificiellement les films, leur offre une respiration nouvelle, un espace sonore plus large qui met en valeur la poésie et la folie de l’univers.
Les suppléments du coffret Histoires de fantômes chinois constituent un véritable labyrinthe enchanté, un ensemble si riche qu’il donne parfois l’impression d’ouvrir une armoire secrète dans laquelle seraient rangés trente ans de souvenirs, d’archives et de confidences. On commencera avec le documentaire intitulé L’histoire de Leslie Cheung (1h22), qui occupe une place centrale : non seulement il retrace la carrière de l’icône hongkongaise, mais il éclaire aussi la manière dont Leslie Cheung a influencé la réception internationale de la franchise. Sa présence, à la fois magnétique et fragile, devient un fil rouge émotionnel qui traverse le coffret. Le documentaire ne se contente pas d’aligner des témoignages : il explore la dimension culturelle de l’artiste, son rôle dans la pop asiatique, et la façon dont son aura a contribué à faire du film un classique transgénérationnel.
On poursuivra ensuite avec les modules Hong Kong Confidential (15, 10 et 11 minutes selon les épisodes abordés) apportent une perspective historique précieuse. Grady Hendrix, toujours aussi volubile (et amusant), replace la trilogie dans le contexte d’un Hong Kong en pleine mutation, où la créativité débordante servait parfois de refuge face aux incertitudes politiques. Ces segments, courts mais denses, permettent de comprendre pourquoi Histoires de fantômes chinois a pu naître dans un tel climat : un cinéma qui refusait de choisir entre tradition et modernité, entre sérieux et folie, entre poésie et slapstick. Sur les Blu-ray, on aura également le droit à des entretiens avec James Wong (9, 8 et 12 minutes), qui font partie des moments les plus touchants du coffret. Le compositeur, figure essentielle du cinéma hongkongais, revient sur la création des thèmes musicaux, sur l’importance du romantisme dans la trilogie, et sur la manière dont la musique devait accompagner les mouvements de caméra comme une respiration supplémentaire. Il évoque aussi la difficulté de trouver un équilibre entre mélancolie et énergie martiale, un défi constant dans A Chinese Ghost Story, où chaque scène oscille entre douceur et chaos.
On continuera avec un entretien avec Yuen Bun (13 minutes), chorégraphe et maître d’armes, qui nous plonge dans les coulisses des combats. Il détaille la manière dont les câbles, les trampolines et les effets pratiques ont été utilisés pour donner aux personnages cette impression de flotter entre deux mondes. Ses anecdotes sur les cascades nocturnes, les tournages sous la pluie artificielle et les improvisations de plateau ajoutent une dimension presque physique à la compréhension du film. Pour le deuxième et le troisième film de la trilogie, on aura également le droit à deux analyses par David West (15 minutes pour chaque film), qui constituent un autre pilier du coffret. David West, spécialiste du cinéma asiatique, y décortique la structure narrative, les influences littéraires, les choix de mise en scène et les enjeux thématiques de chaque film. Il replace chaque opus dans son contexte de production, évoque les contraintes budgétaires, les ambitions de Tsui Hark, et la manière dont Ching Siu-tung a façonné un style visuel immédiatement reconnaissable. Ces segments, très accessibles malgré leur densité, permettent de saisir la cohérence globale de la trilogie.
Mais le gros morceau de cette interactivité réside dans le long entretien avec Christophe Gans, David Martinez et Léonard Haddad, intitulé HK Revisited – Episode 2 (57 minutes), qui s’avère sans doute le supplément le plus généreux et le plus passionnant du coffret. Christophe Gans et l’équipe du magazine culte HK – Orient Extreme Cinema, toujours aussi passionnés, nous raconteront leur relation à Histoires de fantômes chinois, que Gans avait découvert à l’Orient-Ciné dans le 13ème arrondissement de Paris. Ils reviendront sur le fait que le film a influencé toute une génération de cinéastes européens, sans paradoxalement avoir été, à l’origine, un énorme succès à Hong Kong. Ils discuteront également de la paternité du film, que l’on attribue à Ching Siu-tung, mais qui est en réalité presque une « œuvre collégiale », tournée en huit mois et dont certaines parties ont été réalisées par Tsui Hark. Ils reviendront également sur le casting du film, et notamment de Joey Wong et de sa coupe de cheveux « marseillaise » dans le deuxième opus. Ils évoqueront ensuite les deux suites, en abordant leurs qualités, leurs défauts, ainsi que leur sous-texte politique. Plus largement, ils noteront les qualités techniques des trois films, évoquant la photographie, les effets spéciaux, les choix de montage et la direction artistique.
On terminera le tour du propriétaire avec les bandes-annonces restaurées et les galeries d’images, qui viennent refermer l’ensemble comme des petites portes secrètes qu’on ouvre pour le plaisir de retrouver l’esthétique d’époque. On notera également la classe du livret de 44 pages contenant analyses, critiques et l’intégralité de la nouvelle « Petite grâce » de l’écrivain chinois Pu Songling, qui a inspiré le film. Ce coffret Histoires de fantômes chinois que nous ont concocté les équipes de HK Vidéo ne se contente donc pas de proposer des films restaurés : il offre un véritable voyage dans le temps, une plongée dans l’âge d’or du cinéma hongkongais, avec une générosité rare. Indispensable !
































