Critique : L’Ennemi de la classe

L’Ennemi de la classe

Slovénie, 2013
Titre original : Razredni sovraznik
Réalisateur :
Scénario : Nejc Gazvoda, Rok Bicek et Janez Lapajne
Acteurs : , Voranc Boh, Natasa Barbara Gracner
Distribution : Paname Distribution
Durée : 1h52
Genre : Drame scolaire
Date de sortie : 4 mars 2015

Note : 3,5/5

Il est sans doute révélateur de l’état d’esprit consensuel de notre époque que la plupart des incursions cinématographiques dans l’univers scolaire ne privilégient pas un mode de confrontation à armes égales. Sous l’emprise d’une philosophie exacerbée à l’américaine, ces films penchent soit du côté du conte, où des élèves bons à rien se transforment comme par miracle en citoyens exemplaires, grâce à l’intervention d’un prof courageux et animé par un sens civique aigu ( de Marie-Castille Mention-Schaar), soit de celui de l’affrontement manichéen, au cours duquel l’enseignant machiavélique se déchaîne sur ces pauvres jeunes pour assouvir sa soif de domination sadique ( de Damien Chazelle). Il existe certes de rares exceptions, comme de Laurent Cantet, qui célèbrent un élan de collaboration solidaire entre professeurs et élèves. Mais dans l’ensemble, si affrontement il y a, celui-ci se manifeste tôt ou tard dans un rapport de forces le plus souvent à l’avantage des porteurs de l’autorité pédagogique. Ce film slovène fait admirablement fi des facilités conventionnelles, en puisant une tension dramatique extraordinaire de l’ambiguïté des deux camps, qui se livrent une guerre des nerfs dépourvue d’un vainqueur rassurant.

Synopsis : En raison du congé de maternité de leur professeur principale, une classe de lycéens est prise en charge par le professeur d’allemand Robert Zupan. Ce dernier pratique une méthode d’enseignement plus stricte et exigeante que celle à laquelle les élèves étaient jusque là habitués. La tension monte et devient carrément insoutenable, quand l’une des élèves, Sabina, se suicide. Ses camarades de classe tiennent leur professeur pour responsable, parce qu’il aurait exercé une trop grande pression sur la défunte. Menés par Luka, qui avait perdu sa mère peu de temps auparavant, les élèves s’adonnent à une escalade de provocations de plus en plus violentes contre Zupan.

Qui voudrait être un professeur ?

Le métier d’enseignant compte peut-être parmi les professions les plus dures, psychologiquement parlant. Sa vocation est de transmettre du savoir à un public d’êtres immatures, qui rejettent en bloc – à partir d’un certain âge – tout ce que leurs aînés cherchent à leur imposer avec plus ou moins de bienveillance. Tandis que, dans l’idéal, le professeur participe d’une manière aussi active que constructive à façonner les adultes de demain, la réalité est presque sans exception plus terne et ingrate. Dans , différents types de professeurs se croisent, sans jamais arriver à former un front uni contre la rébellion des élèves qui fermente en sourdine. Conformément à l’agenda pédagogique du 21ème siècle, il y a ceux qui cherchent à entretenir des liens presque amicaux avec leurs élèves, comme la prof d’éducation physique ou l’ancienne professeur principale, qui a l’air de tenir les lycéens encore pour des enfants. Et puis, il y a Robert Zupan, à première vue un petit dictateur qui conduit ses classes d’allemand avec une rigidité proprement germanique. Sauf que ses méthodes draconiennes constituent a priori une préparation à la vie active bien plus utile et honnête que la fausse camaraderie avec laquelle ses collègues cherchent à gagner la complicité des élèves.

Qui voudrait être un adolescent ?

Ces adolescents impétueux sont eux aussi décrits par le réalisateur Rok Bicek avec un talent pour la nuance et la contradiction hautement appréciable. Ils ont beau se conformer aux clichés de ces jeunes qui s’indignent pour un rien et chez qui la réflexion calme n’a pas encore supplanté les prises de position radicales et hâtives, le scénario leur a aménagé suffisamment de parenthèses de mise en question pour ne pas en faire des cancres irrécupérables. Bien au contraire, aucune des lacunes manifestes du personnel enseignant, notamment chez la psychologue scolaire et chez la proviseure, ne leur échappe pour faire avancer leur cause d’une révolte viscérale. Or, la récompense de leur indignation plus ou moins justifiée a tout de même un arrière-goût amer, puisqu’elle ne referme guère le chapitre douloureux du deuil. La disparition de Sabina restera à jamais une plaie ouverte dans leur biographie, tout comme leur opposition virulente envers le professeur Zupan les aura privés définitivement de l’esprit d’excellence et de transmission du savoir aussi ludique qu’archaïque que celui-ci pratiquait trop imperturbablement.

Conclusion

Très loin d’être un énième film sur le monde scolaire au message schématique et prévisible, L’Ennemi de la classe est une brillante étude psychologique sur deux mondes qui s’entrechoquent violemment sans jamais chercher à se comprendre. Dans ce dialogue de sourds passionnant, ce sont surtout l’élégance vigoureuse de la narration, pleine de sous-entendus et de virages elliptiques finement négociés, ainsi que l’interprétation magistrale de Igor Samobor dans le rôle de Zupan qui nous ont subjugués. Bien que la Slovénie soit un pays avec une cinématographie nationale au rayonnement très faible à l’étranger, nous espérons que cela changera prochainement, par le biais de films aussi forts et surprenants que celui-ci !

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles